Société

Suicide des jeunes : la famille et l’école face à leur responsabilité

Bien qu’il constitue un enjeu majeur de santé publique à l’échelle mondiale, le suicide reste largement tabou au Maroc. Pourtant, sa jeunesse est particulièrement exposée aux souffrances psychiques et aux fragilités émotionnelles qui font le lit de ce phénomène néfaste. Pendant des années, des acteurs associatifs ont tenté de briser ce silence et d’alerter sur l’urgence de la prévention, à l’image de Sourire de Reda, qui a fini par mettre un terme à ses activités faute de moyens, révélant les limites de la prise en charge du sujet. Le drame survenu récemment dans un lycée à Témara, où une adolescente s’est donné la mort, agit comme un rappel brutal à une réalité que l’on a tendance à oublier ou à ignorer. Il révèle une détresse souvent invisible, difficile à repérer et plus encore à accompagner. Pour le psychologue social Mohammed Houbib, ce type de passage à l’acte ne peut être réduit à une cause unique, mais renvoie à un enchevêtrement de facteurs psychologiques, relationnels, scolaires et sociaux. De son côté, le Dʳ Mohammed Kahlaoui, psychiatre et psychothérapeute, y voit «un signal d’alerte majeur», rappelant que le geste suicidaire s’inscrit généralement dans un processus de souffrance profonde, longtemps imperceptible pour l’entourage. Au-delà de l’émotion, cette tragédie interroge la capacité collective à repérer les signes de détresse et à offrir aux jeunes des espaces d’écoute adaptés. Dans ce contexte, les deux experts s’accordent sur un point : l’école constitue un maillon central : elle doit permettre d’observer les changements chez les adolescents et de prévenir la détresse, en étroite collaboration avec les parents, comme le pense Mohammed Houbib. À travers ces regards croisés, les deux experts mettent en lumière l’urgence de structurer une véritable culture de la santé mentale en milieu scolaire, où l’accompagnement psychologique des enfants et des adolescents doit occuper une place essentielle.

26 Mars 2026 À 09:30

Le Matin : L’école est souvent le lieu où les enfants et les jeunes passent le plus de temps. Quel rôle devrait-elle jouer dans la détection précoce de la détresse psychologique chez les élèves ?



Mohammed Houbib : L’école est souvent le premier lieu où apparaissent des signes de mal-être : isolement, chute brutale des résultats, irritabilité, absentéisme, retrait social, conflits répétés, pleurs fréquents, automutilation verbale ou physique ou encore propos de désespoir. La détection précoce suppose des adultes formés à reconnaître ces signaux et à agir selon un protocole clair, sans stigmatiser l’élève. Les recommandations de l’Unesco insistent justement sur une approche globale de l’école, fondée sur des politiques de soutien, un environnement inclusif, l’éducation à la santé mentale, la formation des personnels et le lien avec les services de santé.

Dans quelle mesure les réseaux sociaux et la pression sociale jouent-ils un rôle dans la fragilité psychologique de certains jeunes ?

Les réseaux sociaux peuvent amplifier la souffrance psychologique, surtout chez les adolescents fragiles. Ils renforcent la comparaison sociale, le sentiment d’insuffisance, la peur du rejet, l’exposition au cyberharcèlement et l’hypervigilance au regard des autres. Le problème n’est pas seulement l’écran, mais l’économie relationnelle qui l’accompagne : quête de validation, exposition permanente, viralité des humiliations et impossibilité psychique de «se retirer» du groupe. Ces facteurs s’ajoutent aux dimensions sociales, culturelles et psychologiques déjà présentes, rappelant que le risque suicidaire est toujours multifactoriel.



Quel état des lieux faites-vous aujourd’hui de l’accompagnement psychologique à l’école au Maroc ? Quelles sont les principales lacunes du système ?

À vrai dire, l’état des lieux reste préoccupant. Il existe des orientations, des plans et une prise de conscience croissante, mais la traduction opérationnelle demeure insuffisante. Les documents marocains soulignent des inégalités d’accès aux soins, une couverture géographique insuffisante, un déficit de professionnels spécialisés, l’absence de coordination forte entre les secteurs et un manque d’évaluation des actions de prévention. Le problème n’est donc pas seulement l’absence d’idées, mais l’insuffisance de structuration, de ressources humaines et de continuité dans l’accompagnement.

Pourquoi la santé mentale des jeunes reste-t-elle encore un sujet peu abordé dans l’école et dans la société marocaine ?

Elle se heurte à plusieurs obstacles : stigmatisation, confusion entre souffrance psychique et faiblesse morale, peur du jugement social, manque de culture psychologique de prévention et parfois vision de l’école centrée presque exclusivement sur la performance académique. Tant que la santé mentale sera pensée comme honteuse ou secondaire, beaucoup de jeunes continueront à souffrir en silence. Le Conseil économique social et environnemental (CESE) appelle à lutter de manière continue contre cette stigmatisation, y compris à travers l’école, les médias et les réseaux sociaux. Une école de qualité n’est pas seulement une école qui transmet des savoirs ; c’est une école capable de protéger, repérer, écouter et orienter.

Quelle place devraient occuper les psychologues scolaires dans la prévention des comportements à risque chez les adolescents ?

Une place centrale, et non périphérique. Le psychologue scolaire ne doit pas intervenir seulement après la crise, mais en amont : dépistage, écoute, évaluation du risque, accompagnement, soutien aux équipes éducatives, travail avec les familles et orientation vers les soins spécialisés lorsque nécessaire. Dans une logique moderne de prévention, il fait partie d’un dispositif intégré avec l’administration, les enseignants, la médecine scolaire et les services extérieurs. Les orientations internationales et marocaines convergent sur ce point.

Comment les parents peuvent-ils collaborer avec l’école pour créer un environnement plus sécurisant pour les adolescents ?

La collaboration parents-école doit reposer sur la confiance, la circulation de l’information et la non-culpabilisation. Les parents connaissent les changements de comportement à la maison ; l’école observe ceux qui apparaissent en classe et dans les relations entre pairs. Quand ces deux regards se croisent tôt, il devient possible d’agir plus vite. Cela suppose des canaux de communication réels, des réunions ciblées sur le bien-être de l’élève, une orientation rapide vers des professionnels compétents et surtout une culture commune : écouter avant de juger, repérer avant de sanctionner et accompagner avant d’exclure.

Au-delà de la réaction après un drame, quelles actions concrètes faudrait-il mettre en place pour instaurer une véritable culture de la santé mentale à l’école ?

Il faut passer d’une logique de réaction à une logique de prévention structurée : former enseignants et surveillants au repérage de la détresse, intégrer les compétences psychosociales dans la vie scolaire, mettre en place des cellules d’écoute accessibles, disposer de protocoles de gestion des situations de crise, renforcer les liens école-famille-santé-protection sociale et instaurer un climat scolaire fondé sur la sécurité psychologique, pas uniquement disciplinaire. L’Unesco parle d’une approche «Whole-School» et le CESE au Maroc recommande de développer la médecine scolaire et de détecter précocement les idées suicidaires en milieu scolaire et familial.

Dʳ Mohammed Kahlaoui, psychiatre, psychothérapeute et addictologue : «Il y a urgence lorsque des idées suicidaires sont exprimées, même de façon indirecte»



Quels sont les signes d’alerte qui peuvent indiquer qu’un adolescent traverse une souffrance psychologique importante ?

On s’attend souvent à des signes très visibles, alors que, dans la réalité, ils sont parfois discrets. Ce qui doit surtout interpeller, c’est une rupture dans le comportement habituel du jeune. Un adolescent qui s’isole, qui se désengage de ce qu’il aimait faire, qui dort mal, qui mange différemment ou devient irritable sans raison apparente, envoie déjà des signaux. Il peut aussi y avoir une chute des résultats scolaires ou une perte de concentration. Parfois, la souffrance s’exprime de manière plus directe, à travers des propos négatifs sur soi, un sentiment de dévalorisation ou des allusions à la mort. D’autres fois, elle passe par des conduites à risque ou des comportements addictifs. Mais encore une fois, ce n’est pas un signe isolé qui doit alerter, c’est le changement.

Comment les parents ou les enseignants doivent-ils réagir lorsqu’ils observent ces signaux ?

La tentation, c’est soit de banaliser, soit de dramatiser. Or, il faut trouver une troisième voie : celle de l’écoute. Concrètement, cela veut dire prendre le temps de parler avec l’adolescent, sans pression, sans jugement, sans vouloir immédiatement corriger ou donner des solutions. Ce qui compte, c’est qu’il se sente entendu. Les réactions culpabilisantes ou moralisatrices ferment le dialogue. À l’inverse, une posture calme et ouverte permet souvent au jeune de se livrer, parfois progressivement. À l’école, il est important que les adultes ne restent pas seuls face à ces situations. Le travail en équipe est essentiel, avec les encadrants et, quand c’est possible, les professionnels de santé scolaire.

À partir de quel moment faut-il consulter un professionnel de la santé mentale ?

Il ne faut pas attendre que la situation devienne critique. Dès qu’un mal-être s’installe dans la durée ou qu’il commence à impacter le quotidien du jeune, consulter est une démarche pertinente. Il y a en revanche des situations qui relèvent clairement de l’urgence, notamment lorsque des idées suicidaires sont exprimées, même de façon indirecte. Dans ces cas-là, il ne faut pas hésiter. Consulter, ce n’est pas exagérer. C’est au contraire une manière de protéger, d’accompagner et d’éviter que la souffrance ne s’aggrave. Plus l’intervention est précoce, plus les chances d’évolution favorable sont importantes.
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