Société

Chantage à la piété filiale : le profond désarroi des enfants «ingrats»

On parle souvent des enfants qui manquent aux devoirs de respect, d’obéissance et de gratitude envers leurs parents. Mais on parle beaucoup moins des enfants souffrant des mauvais traitements de leurs parents, en particulier ceux qui subissent une violence psychologique invisible : rejet, humiliations, mesures vexatoires, chantage affectif… sont en effet autant de comportements qui laissent des blessures profondes et souvent enfouies. Les victimes préfèrent souvent se murer dans le mutisme, car elles craignent en effet d’être taxées d’ingratitude ou d’insubordination envers leurs parents, le regard de la société étant impitoyable envers une telle inconduite. À travers des témoignages poignants et les éclairages des spécialistes, le journal «Le Matin» vous propose, à travers ce dossier, d’explorer une réalité encore peu abordée : les blessures que peuvent laisser certains comportements ou choix parentaux et leurs conséquences sur la construction psychologique des enfants. Sans remettre en question le devoir de piété filiale (Birr Al-Walidayn), valeur fondamentale de notre religion et de notre culture, ni opposer parents et enfants, ce dossier vise à ouvrir le débat, à sensibiliser aux responsabilités réciproques au sein de la famille et à rappeler qu’une relation familiale équilibrée repose sur le respect, la bienveillance réciproque et la responsabilité partagée.

05 Août 2026 À 15:05

Parler de ses parents est une chose. Parler des blessures qu'ils ont laissées en est une autre. Car, au Maroc, lorsque la souffrance prend sa source au sein même de la famille, les mots se heurtent souvent à la peur, à la culpabilité et au poids d'un tabou. Samira, 38 ans, a longtemps hésité avant d'accepter de raconter son histoire. «Mon mari me battait presque tous les jours. Le jour où je lui ai annoncé que je voulais divorcer, ma mère m'a répondu : "Si tu divorces, tu n'auras plus mon agrément (Rda). Tu porteras pour toujours mon mécontentement (Sakht).” À cet instant, j'ai eu l'impression que je devais choisir entre sauver ma vie et garder ma mère. J'ai demandé le divorce. Le lendemain, elle m'a demandé de ne plus revenir chez elle et, depuis trois ans, nous ne nous parlons plus. Aujourd'hui encore, je culpabilise. Je me demande parfois si je n'aurais pas dû patienter davantage et accepter mon sort. Ce qui me fait le plus peur, c'est de mourir sans avoir retrouvé son agrément. Ce n'est pas seulement ma mère que j'ai perdue ce jour-là. C'est aussi le seul refuge que j'espérais encore avoir».

Pour Samira, cette rupture n'a pourtant fait que raviver une blessure bien plus ancienne. «Ma mère m'a toujours fait sentir que je n'étais jamais assez bien. Petite, quoi que je fasse, il y avait toujours une critique, un reproche ou une comparaison avec quelqu'un d'autre. J'ai grandi en cherchant à la rendre fière de moi. J'ai travaillé, j'ai réussi mes études, j'ai essayé d'être une bonne fille, puis une bonne épouse. Mais j'avais toujours le sentiment de lui devoir davantage. Je n'ai jamais entendu un simple : "Je suis fière de toi”.» Aujourd'hui, à 38 ans, Samira dit vivre encore avec les conséquences de cette enfance. «J'ai du mal à prendre mes propres décisions. J'ai constamment besoin que quelqu'un me dise si j'ai raison ou tort. J'ai toujours peur de décevoir. Même aujourd'hui, j'attends encore un regard ou un mot qui me fasse sentir que je suis enfin assez bien pour ma mère.» Samira est loin d'être la seule à porter ce poids. Dans une autre ville, à plusieurs centaines de kilomètres de là, Yassine, 44 ans, vit une autre forme de souffrance. Père de famille, il consacre chaque mois une grande partie de son salaire à sa mère. Il paie son loyer, ses médicaments et prend en charge une bonne partie de ses dépenses quotidiennes. Un soutien qu'il considère comme un devoir filial. Pourtant, malgré tous ses efforts, il a le sentiment de ne jamais être à la hauteur de ses attentes. «Elle me répète que je suis un mauvais fils, que je n’en fais jamais assez. Si je refuse une demande, même parce que je n'en ai pas les moyens, elle me rappelle tout ce qu'elle a sacrifié pour moi depuis mon enfance. Elle me dit qu'après tout ce qu'elle a fait, je n'ai pas le droit de lui dire non. Alors je culpabilise. Je finis presque toujours par céder, quitte à me priver ou à mettre ma propre famille en difficulté. J'ai parfois l'impression que, quoi que je fasse, ce ne sera jamais suffisant.»

Mais toutes les blessures ne naissent pas de la même manière. À 36 ans, Salma n'imaginait pas qu'un jour, son père, qui avait toujours été absent, viendrait frapper à sa porte pour lui demander de l'argent. «Mon père a dépensé tout ce qu'il avait dans les jeux d'argent et l'alcool. Aujourd'hui, il me réclame régulièrement d'importantes sommes d'argent. Si je refuse, il me rappelle qu'il est mon père et que je lui dois tout. Alors je culpabilise. Déjà enfant, je vivais dans la peur de ses colères. Rien n'était jamais assez bien à ses yeux. J'ai grandi avec le sentiment de devoir sans cesse prouver que je méritais son affection. Aujourd'hui encore, je souffre de mon enfance et je n’ose parler à personne parce que j'ai peur que l'on pense que je manque de respect à mon père.»

Trois histoires. Trois parcours différents. Une même souffrance

Ces trois récits ne sont malheureusement pas des cas isolés. Ils existent dans de nombreuses familles marocaines, mais demeurent largement invisibles. Non pas parce que les personnes concernées ne souffrent pas, mais parce qu'elles redoutent d'être accusées d'ingratitude, de manquer au devoir de «Birr Al-Walidayn» ou encore de perdre la satisfaction et la bénédiction de leurs parents. Beaucoup préfèrent donc se taire plutôt que d'être incompris, jugés ou rejetés. Pourtant, malgré leur fréquence, ces situations restent rarement évoquées dans l'espace public. Rares sont ceux qui osent avouer qu'ils souffrent de leurs propres parents. C’est que le sujet touche à l'un des piliers de la société : la sacralité des parents. Dans notre culture, exprimer une souffrance liée à son père ou à sa mère est souvent perçu comme un manque de respect, voire comme une rébellion impardonnable. La frontière est ténue entre le besoin de mettre des mots sur une blessure et la crainte d'être considéré comme un enfant ingrat. Résultat : beaucoup souffrent en silence. Dès lors, plusieurs interrogations s'imposent. Pourquoi parle-t-on si peu des responsabilités des parents lorsque leurs comportements deviennent sources de souffrance ? Que dit réellement notre religion à ce sujet ? Jusqu'où va le «Birr Al-Walidayn» ? Existe-t-il des limites lorsque l'enfant est confronté à des violences psychologiques, au rejet, aux humiliations ou au chantage affectif ? Enfin, quelles conséquences ces blessures peuvent-elles avoir sur son développement, sur l’estime qu’il a de lui-même et sur sa vie d'adulte ? Autant de questions qui méritent d'être posées avec toute la sérénité et la lucidité requises. Car, après tout, une famille ne peut s'épanouir que lorsque chacun assume pleinement les responsabilités qui lui incombent.

Entre respect des parents et droit à la parole

Pour le Dr Nassim Mabrouk, condamner l'ingratitude des enfants et passer sous silence les injustices infligées par les parents trouvent leur origine dans la structure même de notre organisation sociale. La société marocaine, explique-t-il, est historiquement construite sur un modèle familial vertical, où la filiation s'accompagne d'une hiérarchie morale forte. «Le parent y est investi d'une autorité presque sacrée, tandis que l'enfant est essentiellement perçu à travers ses devoirs plutôt que comme un sujet de droits», observe le psychiatre. Selon lui, cette représentation est également renforcée par une lecture parfois partielle des références religieuses, notamment de la notion de «Birr Al-Walidayn», valeur essentielle de notre héritage religieux et culturel. Le spécialiste tient toutefois à rappeler que les textes religieux insistent tout autant sur l'immense responsabilité des parents envers leurs enfants. Justice, miséricorde, protection, équité et bonne éducation constituent aussi des obligations fondamentales. Fort de son expérience clinique, le Dr Nassim Mabrouk constate qu'il demeure socialement plus acceptable de remettre en question la conduite d’un enfant que d'interroger les comportements parentaux. «Beaucoup d'adultes culpabilisent lorsqu'ils évoquent leurs souffrances infantiles. Ils ont intégré, dès leur plus jeune âge, qu'un "bon enfant” ne critique jamais ses parents.» Selon lui, cette difficulté est alimentée par plusieurs facteurs propres à notre contexte. L’expert cite à ce titre :

• La culture de l'honneur familial, où préserver l'image de la famille prime souvent sur l'expression de la souffrance.

• La confusion entre autorité parentale et autoritarisme, qui conduit à considérer toute remise en question comme un manque de respect.

• La transmission intergénérationnelle de modèles éducatifs fondés sur la dureté, souvent justifiés par cette idée : «Nous avons été élevés ainsi et nous avons grandi malgré tout».

• La croyance selon laquelle les sacrifices matériels consentis par les parents suffisent à légitimer toutes les méthodes éducatives, reléguant au second plan les besoins affectifs et émotionnels de l'enfant.

Reconnaître sans condamner

Mais reconnaître l'existence de ces mécanismes ne signifie pas pour autant désigner les parents comme seuls responsables. Le Dr Nassim Mabrouk invite à porter un regard plus nuancé sur la parentalité. La psychiatrie, explique-t-il, enseigne une réalité essentielle : être parent n'accorde pas une immunité psychologique. Les parents, explique-t-il, demeurent avant tout des êtres humains et peuvent, parfois sans en avoir conscience, reproduire leurs propres traumatismes, leurs angoisses, leurs fragilités ou les modèles éducatifs qu'ils ont eux-mêmes connus. Reconnaître cette réalité ne revient donc pas à les condamner, insiste le psychiatre. Bien au contraire. C'est le premier pas vers une parentalité plus consciente. Le spécialiste en est convaincu : une société ne se juge pas uniquement à la manière dont elle enseigne aux enfants à respecter leurs parents. Elle se juge aussi à sa capacité à rappeler aux parents que leur première responsabilité est de faire grandir des enfants qui n'auront pas à guérir de leur enfance. Cette réflexion dépasse largement le cadre des consultations psychiatriques. Elle interpelle les familles, les éducateurs, les responsables religieux, les institutions et, plus largement, l'ensemble de la société. Car ouvrir ce débat ne revient ni à banaliser l'ingratitude filiale ni à fragiliser la famille. Au contraire, il s'agit de rappeler que les relations familiales reposent sur des responsabilités réciproques. Sensibiliser les parents à l'importance de leur rôle psychologique tout en aidant les enfants à mieux comprendre leurs droits, leurs devoirs et les limites d'une relation saine ne peut que renforcer les liens familiaux. En définitive, protéger la famille ne consiste pas à taire ses fragilités, mais à les reconnaître pour mieux les prévenir. Car une famille équilibrée se construit dans le respect mutuel, la bienveillance, l'écoute et la responsabilité de chacun.

Dr Nassim Mabrouk, psychiatre : «Un adulte a le droit de protéger son équilibre psychologique, même lorsque la source de sa souffrance provient de ses propres parents»

Dr Nassim Mabrouk, médecin psychiatre.


Le Matin : On insiste souvent sur les devoirs des enfants envers leurs parents. Mais quelles sont, à l’inverse, les responsabilités fondamentales des parents envers leurs enfants ?


Dr Nassim Mabrouk : Être parent ne consiste pas uniquement à répondre aux besoins essentiels de son enfant. En réalité, la parentalité est avant tout une fonction psychique. Le parent est le premier régulateur émotionnel de l’enfant. C’est donc à travers les interactions avec ses parents que celui-ci apprend progressivement à reconnaître, comprendre et réguler ses propres émotions. Les besoins fondamentaux de l’enfant dépassent donc largement les aspects matériels. Il s’agit de lui offrir une sécurité affective, de lui permettre d’exprimer ses émotions sans crainte d’être humilié, de poser un cadre cohérent sans recourir à la violence, de favoriser progressivement son autonomie, de reconnaître son individualité, de l’encourager sans conditionner l’amour à la réussite et de lui apprendre à gérer la frustration sans briser son estime de soi. Un enfant n’a pas besoin de parents parfaits. En revanche, il a besoin de parents capables de reconnaître leurs erreurs, de demander pardon lorsqu’ils le blessent et de réparer le lien. Cette capacité de réparation constitue d’ailleurs l’un des meilleurs facteurs de protection en santé mentale.

Au-delà des violences physiques, quelles sont les formes de maltraitance les plus insidieuses auxquelles les enfants peuvent être confrontés ?

Les formes de maltraitance que nous rencontrons le plus souvent aujourd’hui sont, paradoxalement, les moins visibles. La première est la maltraitance émotionnelle chronique. Elle ne laisse ni ecchymose ni cicatrice apparente, mais altère durablement la construction psychique de l’enfant. Elle peut prendre différentes formes : humiliations répétées, comparaisons permanentes avec les frères, sœurs ou cousins, critiques incessantes, dévalorisation des émotions, amour conditionnel («je t’aimerai si tu réussis»), chantage affectif, menaces d’abandon ou encore indifférence émotionnelle. À ces violences émotionnelles s’ajoute un autre phénomène fréquent dans les familles marocaines : la parentification. L’enfant devient alors psychologiquement responsable des difficultés des adultes. Il peut être amené à jouer le rôle de médiateur dans les conflits conjugaux, à soutenir émotionnellement un parent dépressif, à élever ses frères et sœurs ou encore à porter le poids de l’honneur familial. Autre source de souffrance souvent sous-estimée : la pression scolaire. Beaucoup d’enfants grandissent avec l’idée implicite que leur valeur dépend exclusivement de leurs performances académiques. L’échec n’est alors plus vécu comme une simple difficulté d’apprentissage, mais comme une remise en cause de leur propre valeur. Enfin, il existe une forme plus silencieuse de négligence : l’absence psychique malgré la présence physique. Certains parents sont matériellement présents, mais émotionnellement indisponibles, absorbés par les contraintes économiques, les écrans ou leurs propres souffrances psychiques. En psychiatrie, nous savons qu’un enfant peut manquer davantage d’un regard bienveillant que d’un jouet.

Lorsqu’un adulte prend conscience du caractère toxique de certains comportements parentaux, comment peut-il poser des limites sans rompre les liens familiaux ?

La culture marocaine valorise, à juste titre, les liens familiaux. Toutefois, préserver la famille ne signifie pas accepter toutes les formes de souffrance. Il existe, à cet égard, une confusion fréquente entre respect et soumission. Le respect est réciproque, tandis que la soumission traduit un déséquilibre de pouvoir. Ainsi, un adulte a le droit de protéger son équilibre psychologique, même lorsque la source de sa souffrance provient de ses propres parents. Poser des limites ne signifie donc pas leur manquer de respect. Cela peut consister à refuser les humiliations répétées, à interrompre une conversation devenue violente, à éviter certains sujets conflictuels, à préserver son intimité conjugale ou éducative ou encore à réduire temporairement la fréquence des interactions lorsque celles-ci deviennent destructrices. La rupture familiale ne constitue toutefois pas la première solution. L’objectif est avant tout de faire évoluer une relation fondée sur un rapport de domination vers une relation d’adulte à adulte, basée sur le respect mutuel. Lorsque cela est possible, le dialogue, la médiation familiale ou la psychothérapie peuvent contribuer à restaurer un équilibre. Cependant, lorsqu’une relation demeure durablement toxique malgré toutes les tentatives de changement, préserver sa santé mentale n’est ni un acte d’égoïsme ni une trahison familiale. La véritable fidélité familiale ne consiste pas à perpétuer la souffrance, mais à rompre la transmission des violences psychologiques afin que les générations suivantes grandissent dans un environnement plus sécurisant, plus empathique et plus résilient.

Après des années de souffrance liées à des comportements parentaux toxiques, est-il encore possible de reconstruire la relation ?

Oui, mais la réconciliation n’est jamais une obligation morale. En psychiatrie, nous distinguons le pardon de la réparation relationnelle. Il est possible de pardonner sans renouer avec ses parents, tout comme il est possible de maintenir une relation alors que les blessures ne sont pas réellement guéries. Pour qu’une reconstruction soit authentique, plusieurs conditions doivent être réunies. Elle suppose d’abord une reconnaissance sincère des souffrances vécues, sans minimisation ni justification du type «tu exagères» ou «c’était pour ton bien». Elle nécessite aussi une véritable capacité d’introspection de la part des parents, des changements comportementaux durables ainsi que le respect du rythme émotionnel de chacun. Le plus grand obstacle reste toutefois le déni. Dans notre société, certains parents considèrent que leur statut suffit à les exonérer de toute remise en question. Pourtant, reconnaître une erreur parentale ne diminue pas l’autorité ; au contraire, cela renforce la crédibilité affective. En définitive, la maturité familiale commence lorsque chacun accepte que l’amour ne dispense jamais de la responsabilité.

Même lorsque la relation avec les parents évolue ou se reconstruit, les blessures de l’enfance s’effacent-elles vraiment avec le temps ?

Les neurosciences du développement montrent aujourd’hui que les expériences précoces façonnent littéralement le cerveau en construction. Ainsi, un enfant durablement exposé à l’humiliation, au rejet ou à la négligence développe souvent un état d’hypervigilance émotionnelle. Son système nerveux apprend que le monde est imprévisible et que l’amour est conditionnel. À l’âge adulte, ces blessures peuvent se traduire par une faible estime de soi, des troubles anxieux, des épisodes dépressifs, une dépendance affective, des difficultés à faire confiance, un perfectionnisme excessif, des troubles de l’attachement ou encore certaines organisations de personnalité. Cependant, les souffrances les plus profondes ne proviennent pas toujours directement des comportements parentaux, mais des croyances que l’enfant a progressivement intériorisées. «Je ne mérite pas d’être aimé», «Je dois être parfait pour avoir de la valeur», «Mes émotions dérangent» ou encore «Je n’ai pas le droit de dire non» : ces convictions finissent, avec le temps, par devenir une véritable seconde identité. Dans notre contexte marocain, ces blessures demeurent souvent invisibles. Elles s’expriment moins par une plainte psychologique explicite que par des symptômes somatiques, des difficultés conjugales, des troubles du sommeil, des addictions ou encore un épuisement professionnel. Heureusement, ces blessures ne sont pas une fatalité. Le cerveau conserve une remarquable capacité de réparation. Les traumatismes ne condamnent pas une personne à rester prisonnière de son passé. Grâce à la psychothérapie, à des relations sécurisantes et à un véritable travail de reconstruction identitaire, il est possible de modifier profondément ces schémas et de retrouver un équilibre psychique.

Déclaration de Mohamed Abdelouahab Rafiqi (Abou Hafs), penseur et chercheur en études islamiques

Mohamed Abdelouahab Rafiqi, penseur et chercheur en études islamiques.


«Nous parlons souvent de l’ingratitude des enfants envers leurs parents, mais beaucoup plus rarement des manquements des parents envers leurs enfants. Pourtant, tout préjudice est condamnable, qu’il soit causé par un enfant à ses parents ou par un parent à ses enfants. Les enfants ne sont pas la propriété de leurs parents. Ils constituent une responsabilité et une "Amana”, un dépôt confié par Allah, dont les parents devront répondre. Comme le rappelle le Prophète (que la Paix et les Bénédictions d’Allah soient sur Lui) : "Chacun de vous est un berger et chacun de vous est responsable de son troupeau.” Les parents sont ainsi les premiers responsables du bien-être, de l’éducation, de la protection et de l’équilibre émotionnel de leurs enfants. Toute défaillance dans cette mission constitue un manquement dont ils auront à rendre compte. Une histoire célèbre rapportée à propos de Omar Ibn Al-Khattab illustre parfaitement cette réalité. Un homme est venu se plaindre de la désobéissance de son fils. Après avoir appris que ce père n’avait ni choisi un bon prénom pour son enfant ni veillé à lui donner une éducation convenable, Omar Ibn Al-Khattab (qu’Allah soit satisfait de lui) lui a répondu : "Tu lui as fait du tort lorsqu’il était petit ; il t’en fait aujourd’hui alors qu’il est devenu grand.” Cette réponse rappelle donc avec force qu’avant d’exiger le respect de ses enfants, un parent doit d’abord s’interroger sur la manière dont il a lui-même assumé ses propres responsabilités. Ces manquements peuvent prendre de nombreuses formes : le manque d’équité entre les enfants, la négligence dans leur éducation, leur protection, leurs soins ou leurs besoins affectifs, le recours au chantage émotionnel, les humiliations, les violences physiques ou psychologiques, ou encore le fait de faire peser sur eux des responsabilités qui ne sont pas les leurs. De même, contraindre un enfant, par la peur, la culpabilisation ou la menace du rejet, à accepter un mariage, un divorce ou toute autre décision contraire à sa volonté constitue une injustice et un manquement grave aux devoirs parentaux. L’Islam accorde une immense place au respect dû aux parents, mais il impose aussi à ces derniers des devoirs sacrés envers leurs enfants. Les droits des uns ne peuvent être invoqués pour nier ceux des autres. Une famille ne peut s’épanouir que lorsque chacun assume pleinement les responsabilités qui lui incombent. Ainsi, de la même manière que l’Islam condamne l’ingratitude des enfants envers leurs parents, il condamne également toute injustice commise par les parents envers leurs enfants. La justice, la miséricorde et la bienveillance doivent toujours guider les relations entre les générations. C’est à cette condition que se construisent des familles équilibrées et une société plus juste ».
Copyright Groupe le Matin © 2026