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Vendredi 18 Septembre 2026
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Seuls 25 % des parents marocains reconnaissent les contenus générés par IA

À mesure que les enfants gagnent en autonomie numérique, l’autorité des parents se heurte à un territoire dont ils ne possèdent pas toujours les codes. Au Maroc, une étude récente de Kaspersky révèle que seuls 25 % d’entre eux sauraient reconnaître un contenu généré par intelligence artificielle. Un décalage qui ne relève plus seulement de la fracture numérique : il touche désormais à la capacité même des adultes à protéger, accompagner et transmettre des réflexes qu’ils doivent parfois encore acquérir eux-mêmes.

Illustration générée par intelligence artificielle
Illustration générée par intelligence artificielle
Ils ont entre 10 et 16 ans, près d’un sur deux possède déjà son propre smartphone, ils passent des vidéos aux réseaux sociaux, des jeux en ligne à l’intelligence artificielle, avec laquelle certains conversent déjà comme avec un compagnon virtuel ; face à eux, des parents censés repérer les pièges, démasquer les contenus fabriqués et leur apprendre à distinguer le vrai du faux, alors qu’eux-mêmes n’y parviennent pas toujours.

C’est sur cette génération de mineurs et sur ceux qui l’accompagnent que porte la nouvelle étude de Kaspersky, menée auprès de 1.064 parents et tuteurs au Maroc et dévoilée ce jeudi à Casablanca. Derrière la multiplication des usages et des inquiétudes, un chiffre déplace pourtant le débat : seuls 25 % des parents sauraient identifier un contenu généré par intelligence artificielle, alors que près de deux enfants sur trois savent déjà utiliser ces outils.

Quand ceux qui doivent protéger sont aussi ceux qu’il faut former !

Le problème n’est pas que les familles ignorent ce qui se joue sur les écrans de leurs enfants, puisque 81,4 % des parents se disent inquiets de ce qu’ils peuvent voir ou vivre en ligne et 74,9 % redoutent les fake news et les deepfakes ; il réside dans cette distance, désormais béante, entre connaître l’existence d’un danger et être capable de le reconnaître lorsqu’il apparaît. Cette difficulté prend une dimension particulière au Maroc, où la maîtrise des nouveaux outils numériques se heurte aussi à des inégalités éducatives plus anciennes. Selon le RGPH 2024 du HCP, 51 % des Marocains âgés de 50 ans et plus sont analphabètes, un chiffre qui concerne une tranche d’âge à laquelle appartient une partie des parents et qui permet de mesurer le défi lorsqu’il leur est désormais demandé de maîtriser des outils numériques toujours plus complexes. Le taux atteint par ailleurs 38 % en milieu rural et 32,4 % chez les femmes.

Alors, un parent peut avoir entendu parler des deepfakes sans savoir vérifier une vidéo, connaître les risques liés aux données personnelles sans maîtriser les paramètres de confidentialité d’une application, ou demander à son enfant de se méfier des contenus manipulés sans parvenir lui-même à les reconnaître.

La scène est devenue familière dans de nombreux foyers marocains : un parent appelle son enfant pour lui montrer une vidéo qu’il croit authentique, et c’est parfois le mineur qui repère le premier les signes d’un contenu généré par intelligence artificielle. Le renversement est révélateur : celui qui est censé apprendre à l’enfant à se protéger peut, sur certains usages, se retrouver à apprendre de lui.

C’est précisément ce qui rend insuffisante la réponse consistant à renvoyer systématiquement les familles vers le « contrôle parental ». Selon l’étude, 46,7 % des parents interrogés n’utilisent actuellement aucun dispositif de ce type. Parmi ceux qui n’en utilisent pas ou ont cessé de le faire, 52,6 % disent faire confiance à leur enfant. Mais la confiance ne règle pas la question de la protection : comme l’ont souligné les représentants de l’étude, faire confiance à son enfant ne signifie pas que celui-ci sait nécessairement se protéger, et cette confiance ne peut surtout pas être étendue à ceux qui se trouvent derrière l’écran. Parmi les autres raisons avancées, 18,4 % invoquent le respect de la vie privée de leur enfant, 15,7 % estiment qu’il saurait contourner le dispositif, 14,4 % reconnaissent ne pas suffisamment connaître ces outils et 6,9 % les jugent trop compliqués. Ces réponses montrent que l’obstacle ne tient pas seulement au choix d’utiliser ou non un contrôle parental, mais aussi à la capacité des adultes à maîtriser les outils censés les aider à protéger leurs enfants.

Cette difficulté n’est déjà plus abstraite puisque 21,1 % des parents déclarent que leur enfant a été confronté à au moins un incident en ligne, notamment à des contenus choquants pour 9,5 % et à des sollicitations ou contacts d’inconnus pour 8,1 %. Plus préoccupant encore, 45,1 % des parents concernés n’ont pas appris l’incident directement de leur enfant. L’étude n’en établit pas les raisons, mais ce chiffre pose une question que le décalage numérique entre générations rend difficile à écarter : certains enfants se taisent-ils parce qu’ils pensent que leurs parents ne comprendront pas ce qui leur est arrivé ou ne sauront pas comment les aider ? Si cette hypothèse devait se vérifier, le manque de maîtrise numérique des adultes ne réduirait plus seulement leur capacité à prévenir le risque ; il pourrait également les tenir à l’écart au moment même où ce risque devient réel.

Des réponses encore trop partielles face à des risques déjà installés

Au Maroc, plusieurs dispositifs ont déjà été engagés pour accompagner la transformation des usages numériques. Un programme national de formation au numérique et à l’intelligence artificielle a été lancé en 2025 dans le cadre de Maroc Digital 2030, tandis que des ateliers organisés dans les établissements scolaires en février 2026 ont notamment porté sur la protection des données personnelles, les risques des réseaux sociaux et la vérification des contenus. Du côté des familles, le ministère de l’Éducation nationale mène depuis plusieurs années des actions de sensibilisation et la plateforme nationale e-Himaya met à disposition des informations, des conseils et des ressources consacrés à la protection des mineurs en ligne. Mais mettre un outil à disposition ne signifie pas qu’il soit à la portée de tous : pour une partie des parents, notamment lorsque l’analphabétisme se conjugue à une faible maîtrise du numérique, la difficulté commence parfois bien avant l’identification d’un deepfake, dès les gestes les plus élémentaires pour accéder à une application, retrouver un réglage ou utiliser une ressource en ligne. La protection des enfants repose alors sur des adultes auxquels le numérique demande déjà de franchir une première barrière avant même de pouvoir en comprendre les risques.

Le chantier s’est également ouvert sur le terrain juridique puisque, en 2025, le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohamed Mehdi Bensaid, avait annoncé la préparation d’un cadre juridique national destiné à mieux encadrer les plateformes numériques. De son côté, le CESE a notamment recommandé l’instauration d’un âge minimum d’accès aux réseaux sociaux, le renforcement des obligations imposées aux plateformes et l’élaboration, par le département gouvernemental chargé de l’enfance, d’un rapport annuel sur la protection des enfants en ligne, soumis aux commissions compétentes du Parlement pour évaluation et suivi.

Plus d’un an après cette annonce, le cadre juridique global évoqué reste à concrétiser sur le plan législatif, tandis que le numérique, lui, n’attend pas. Les outils d’intelligence artificielle et les techniques de manipulation peuvent changer en quelques mois, creusant un décalage où le droit risque d’encadrer une pratique au moment même où la technologie en a déjà inventé une autre.

L’école face au maillon oublié de l’éducation numérique... les parents

L’école offre à cet égard un relais immédiatement mobilisable, puisqu’elle dispose déjà du lien avec les parents et d’occasions de les réunir au cours de l’année. Plutôt que d’ajouter une campagne de sensibilisation à celles qui existent déjà, des ateliers courts pourraient être intégrés à ces rendez-vous, avec le téléphone du parent comme support de travail : apprendre à ouvrir et paramétrer une application, retrouver les réglages de confidentialité, vérifier l’origine d’une vidéo reçue sur WhatsApp, examiner un faux compte ou reconnaître une tentative d’arnaque. Pour les parents qui maîtrisent le moins la lecture ou les outils numériques, l’accompagnement pourrait commencer par ces gestes élémentaires, en présentiel, avant d’être prolongé par des contenus visuels ou audio en arabe, en amazigh et en français. Il ne s’agirait pas de transformer les parents en experts du numérique, mais de partir de ce qu’ils savent réellement faire, plutôt que de leur proposer des ressources qui supposent déjà acquises les compétences qu’ils sont précisément censés apprendre.

Cette logique permettrait également de changer la manière d’évaluer l’action menée : non plus seulement compter les personnes sensibilisées, mais mesurer ce qu’elles sont effectivement capables de faire après l’accompagnement, puis reprendre les mêmes indicateurs dans le temps pour déterminer si les difficultés reculent ou se déplacent avec l’apparition de nouveaux usages. L’étude publiée cette semaine pourrait servir de première photographie, à condition d’en reprendre régulièrement les indicateurs, car dans un univers où les technologies se renouvellent en permanence, une photographie que l’on ne reprend jamais finit par montrer un paysage qui n’existe plus.

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