Chroniques

La paix échoue si elle n’est pas défendue. Les Casques bleus de l’ONU ne peuvent y parvenir seuls (Tribune)

Au moment où les conflits débordent des frontières, Am-Dafock – une ville construite sur un terrain marécageux à l’extrême nord de la République centrafricaine – offre un exemple éloquent de l’importance des opérations de maintien de la paix de l’ONU, même si de tels succès font rarement la une de l’actualité internationale.

04 Juin 2026 À 16:45



En réponse à l’impact croissant de la guerre au Soudan voisin en 2024, la mission de maintien de la paix de l’ONU – connue sous le nom de Minusca – a établi une base temporaire dans cette ville frontalière près de Birao pour protéger les communautés de déplacés et de réfugiés et créer la stabilité pour l’acheminement de l’aide vitale.

L'année dernière, les tensions intercommunautaires dans la région ont contraint plus de 11.000 personnes à fuir leurs foyers, qui ont cherché refuge en installant leurs camps près de la base de l'ONU. En réponse, les soldats de maintien de la paix de la Minusca ont facilité un dialogue qui a abouti à la signature d'un accord de paix local entre la République centrafricaine et les communautés soudanaises qui a permis à la quasi-totalité de ces familles déplacées de regagner leurs foyers.

Ce n'est là qu'un exemple de ce que signifie investir dans la paix. Chaque jour, plus de 50.000 civils, militaires et policiers chargés du maintien de la paix servent sous le drapeau de l’ONU dans certains des environnements les plus complexes et les plus dangereux au monde.



Au moment où les conflits se multiplient, où les divisions politiques s’aggravent et où les populations sont de plus en plus menacées, les opérations de maintien de la paix de l’ONU restent l’un des outils les plus efficaces et les plus rentables pour la communauté internationale. À l’occasion de la Journée internationale des Casques bleus de l’ONU, nous rendons hommage à ces femmes et à ces hommes pour leur engagement, travaillant dans des conditions extrêmement difficiles pour protéger les civils et aider à prévenir une plus grande instabilité.

Cette semaine, nous rendrons hommage aux 59 Casques bleus qui ont perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions l’année dernière – un rappel solennel des risques encourus dans des endroits tels que le Liban, la République démocratique du Congo (RDC) et Abyei, entre le Soudan et le Soudan du Sud. Nous rendons également hommage à plus de 4.500 Casques bleus qui ont perdu la vie depuis 1948, date à laquelle la première mission de maintien de la paix de l’ONU a été déployée au Moyen-Orient.

Durant près de huit décennies, le maintien de la paix des Nations unies a été, maintes fois, mis à l’épreuve. Aujourd’hui, les défis posés par un monde de plus en plus divisé, par la désinformation et par l’évolution rapide des technologies sont aggravés par des contraintes financières sérieuses, qui exercent une pression croissante sur nos opérations. Des contributions tardives et incomplètes ont contraint les missions à réduire leur présence dans l’ensemble des 11 opérations de maintien de la paix, avec neuf parmi elles ayant dû rapatrier un nombre important de soldats. Des contrats ont été résiliés et des patrouilles, des activités de formation et le soutien opérationnel ont été réduits.
Cela a directement affecté la capacité des forces de maintien de la paix à maintenir leur présence et à poursuivre les activités dont dépendent les communautés. En République démocratique du Congo, la réduction des effectifs de police a contribué à une baisse d’environ 30% des patrouilles, limitant l’accès aux zones reculées et à haut risque. Au Soudan du Sud, la fermeture des bureaux locaux de Torit et d'Aweil a entravé les efforts d’engagement politique et de diplomatie et réduit la capacité de la mission à assurer la protection des communautés.

Investir dans la paix est un impératif moral et une nécessité stratégique. Le coût de la prévention est toujours bien inférieur à celui des conflits. Au Sahara occidental, la baisse des capacités opérationnelles a réduit la capacité de la mission à surveiller plusieurs zones simultanément, augmentant ainsi le risque que des violations puissent passer inaperçues. En République centrafricaine, la diminution du nombre de vols limite la surveillance et la vérification du respect des droits de l’Homme dans les zones reculées.

Ce sont là les limites bien réelles de ce qui peut être accompli quand les ressources ne correspondent pas aux mandats fixés par le Conseil de sécurité de l’ONU pour les opérations de maintien de la paix, même si celles-ci travaillent dur pour plus d’efficience et d’amélioration de leurs performances. Malgré ces défis considérables, les Casques bleus continuent pourtant d’apporter une amélioration tangible à la vie de millions de personnes.

La surveillance des cessez-le-feu est l'un des aspects du maintien de la paix les plus négligés. Dans des régions comme Chypre et le plateau du Golan en Syrie, les forces de maintien de la paix empêchent l'escalade des tensions locales et créent l'espace nécessaire à la diplomatie et au dialogue politique. Le maintien de la paix n’est pas une fin en soi. Son objectif est politique : réduire la violence, soutenir les processus politiques et aider les sociétés à passer du conflit à une paix durable.
Quand la paix réussit, c’est parce que les accords politiques prennent racine et que les communautés ont la chance de reconstruire. Les Casques bleus contribuent à créer les conditions propices à ce processus. Au Soudan du Sud, ils soutiennent des tribunaux mobiles qui rendent la justice dans les communautés où de systèmes judiciaires formels sont absents, contribuant ainsi à briser les cycles de violence et d’impunité. À Abyei, des équipes travaillent avec les communautés pour identifier les tensions à un stade précoce et prévenir l’escalade des conflits. En République démocratique du Congo et dans de nombreux autres endroits à travers le monde, les équipes de déminage de l’ONU ont contribué à éliminer les dangers liés aux engins explosifs qui menaçaient les civils et les soldats de la paix.

Le maintien de la paix maintient aussi ouvertes les voies vitales d'accès humanitaire. À Bentiu, une ville du Soudan du Sud, les soldats de la paix préservent les digues qui protègent plus de 300.000 personnes contre des inondations catastrophiques et soutiennent les infrastructures vitales qui relient les communautés vulnérables à l'aide humanitaire et aux services essentiels. Ces efforts exigent une volonté politique, des partenariats soutenus – y compris avec les acteurs régionaux, nationaux et locaux – et un soutien prévisible de la part de la communauté internationale.

Le maintien de la paix fonctionne parce que des pays du monde entier apportent le personnel, l’expertise, les ressources et le soutien politique. Investir dans la paix est à la fois un impératif moral et une nécessité stratégique. Le coût de prévention et de stabilisation est toujours bien inférieur à celui des conflits, des déplacements et de l’instabilité. Quand les missions de maintien de la paix sont contraintes de réduire leurs opérations, l’impact est immédiatement senti par les communautés qu’elles servent.

Les femmes et les hommes servant sous le drapeau de l’ONU ne peuvent pas bâtir la paix à eux seuls. Mais leur travail continue à montrer que, même dans les contextes les plus difficiles du monde, cela reste possible quand la communauté internationale choisit d’agir ensemble pour soutenir cette cause. Pour des millions de personnes vivant dans des conflits, le maintien de la paix peut faire la différence entre la peur et la sécurité, l’isolement et l’aide, le désespoir et l’espoir. La paix ne vient pas par hasard. Nous devons choisir d’y investir.
Copyright Groupe le Matin © 2026