Le supportérisme est une affaire de cœur, il se définit par des actions et des réactions manifestes lors d’une rencontre sportive opposant deux entités, et donc deux identités différentes. Tout dépend du degré d’engagement supportériste, chacun l’affichant à sa manière. Lors de la dernière édition de la CAN organisée et gagnée par le Maroc, le public a fait preuve d’une grande présence et d’une organisation remarquable. Toutefois, plusieurs reproches, dont ceux du sélectionneur national de l’époque Walid Regragui, estimaient que les actions supportéristes du public présent dans les gradins n’étaient pas à la hauteur, et que certains préféraient les rafraîchissements des buvettes au houlement des tribunes, le plus à même de motiver les joueurs et les pousser à donner plus.Par Zakaria Lahrache, docteur en sciences du sport
Remonte alors à la surface une question de catégorisation du public marocain, et il s’avère que celui des grands événements footballistiques tels que la CAN ou la Coupe du monde n’est pas le même que celui de la Botola. Ce dernier qui est devenu une référence d’engagement, de festivités et de création, surtout lorsqu’il s’agit des groupes ultras, facile à reconnaître par leur style particulier et leur endroit distinctif derrière les poteaux, qu’on appelle les kops ou les virages. Les chercheurs marocains insistent sur une taxonomie du public des stades de football, et sur le fait qu’il n’est pas un mais plusieurs. Un groupe de chercheur en management et sciences du sport distingue les spectateurs qui affluent vers le stade pour le plaisir des yeux, pour profiter d’un spectacle footballistique, ou encore de la présence d’une star sur la pelouse, très présents lors des rencontres de l’équipe nationale, par exemple, dont beaucoup viennent en famille et pour qui le match en stade est une occasion de divertissement, et les supporters qui essayent d’influencer le cours d’une rencontre à travers leurs actions supportéristes diverses. Ils leurs donnent le nom de spect-acteur, puisqu’ils participent eux aussi, à leur manière, à faire gagner leurs équipes.
D’autres sont encore plus engagés et deviennent des fans, qui peuvent se distinguer par leur degré d’engagement variant entre le passager qui peut peindre son visage et porter une tenue distinctive, et le fanatique qui ne tolère ni la défaite ni la critique de son équipe et qui peut faire preuve de violence. Viennent ensuite des catégories particulières de supporters qui s’organisent en groupe, les plus anciens sont les hooligans d’origine anglaise qui se retrouvent et s’identifient dans et par la violence, dans des confrontations avec des bandes similaires à l’intérieur comme à l’extérieur des stades de football. Il s’agit bel et bien de supporters chevronnés et connaisseurs du football, dont les violences sont préméditées et ordonnées. Les hooligans ont laissé place depuis plusieurs années aux groupes de supporters ultras d’origine italienne, qui se déclarent aujourd’hui comme les maîtres incontestés des tribunes. Un mouvement qui a vu le jour au Maroc à partir des années 2000 et officiellement en 2005. Depuis cette date, la majorité des clubs marocains de football disposent de leurs propres ultras.
La particularité des ultras réside dans l’ambiguïté de leur relation avec la violence dans les stades, qu’ils rejettent et utilisent à la fois, en adhérant à des principes universels défendant le football populaire et classique face à un football business, en se plaçant comme les défenseurs du club, du quartier et de la ville, et en faisant preuve d’une organisation en fourmilière où les plus gradés sont respectés et écoutés. Les ultras se distinguent principalement par leurs créations et leur créativité, dans les chants scandés à l’unisson, les tifos artistiques et leurs méthodes supportéristes engagées, partisanes et contestataires. Ce tour d’horizon des principales catégories des spectateurs marocains, pousse à réfléchir sur celle que nous voulons le plus dans nos stades. Une classe spectatrice calme et très consommatrice de produits dérivés à la recherche d’une expérience divertissante et confortable, ou une classe sopportériste bruyante et impliquée qui motive les joueurs et devient elle-même partie du spectacle footballistique, qu’il faut encadrer pour minimiser les risques de déviance. Dans ce contexte, en étudiant le supportérisme marocain, on observe qu’il en émerge une catégorie particulière, à cheval entre les violents hooligans et le supportérisme festif des ultras. Attention à ce nouveau-né des gradins dont les dérives continuent même à l’extérieur du stade : le «Hooltras», que nous nous proposons d’étudier dans de prochaines occasions.
