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Le Maroc premier industriel d’Afrique : ce que mesure vraiment l’indice de la BAD (Tribune)

Le Maroc arrive en tête de l’Indice de l’industrialisation en Afrique 2025 de la Banque africaine de développement (BAD). Ce classement ne consacre ni le plus grand PIB africain, ni la démographie la plus massive, ni la puissance industrielle la plus ancienne. Il mesure une combinaison plus exigeante : performance manufacturière, diversification des exportations, infrastructures, investissement, capital humain et environnement productif. Il souligne aussi l’importance de l’intégration régionale et du libre-échange comme catalyseurs du développement industriel africain.

02 Juin 2026 À 19:15

L’Afrique revient à l’industrie au moment où le monde recompose ses chaînes de valeur. La mondialisation se réorganise autour de la proximité, de la fiabilité, de l’énergie, de la traçabilité, du contenu local et de la capacité des territoires à tenir leurs engagements productifs. Dans ce contexte, l’Indice de l’industrialisation en Afrique (IIA) 2025 de la Banque africaine de développement agit comme un révélateur. Le Maroc y devient, pour la première fois, l’économie industrielle la mieux classée du continent. Le rapport attribue ce dépassement de l’Afrique du Sud à la modernisation de l’industrie marocaine, à la diversification de ses exportations et à la mise en œuvre de sa politique industrielle. L’intérêt du résultat tient à son apparente contradiction : le Royaume ne dispose ni du plus vaste marché intérieur africain, ni de la population la plus nombreuse, ni du PIB le plus élevé parmi les grandes économies industrielles du continent.

L’indice regarde l’intensité industrielle

L’Indice de la BAD repose sur trois familles d’indicateurs. La performance industrielle pèse pour la moitié de la note. Elle mesure notamment la valeur ajoutée manufacturière par habitant, les exportations manufacturières par habitant, le poids du manufacturier dans l’économie, la diversification, l’emploi industriel et la part des industries de moyenne et haute technologie. Les déterminants directs comptent pour un tiers et couvrent l’investissement privé, le stock d’investissements directs étrangers (IDE), le crédit au secteur privé, l’espérance de vie scolaire et les infrastructures. Les déterminants indirects, où figure notamment la taille du marché, ne représentent qu’un sixième.



Un pays peut donc être plus grand, plus peuplé ou plus lourd en PIB sans être nécessairement mieux classé si sa production manufacturière par habitant, sa diversification, son insertion exportatrice ou ses conditions productives ne progressent pas au même rythme. La comparaison avec l’Afrique du Sud et l’Égypte ne dit pas que le Maroc est plus massif. Elle dit que, dans la grille retenue par la BAD, son appareil industriel apparaît plus dense et mieux organisé.

Les indicateurs par habitant ne pénalisent pas mécaniquement les pays à forte démographie, mais ils obligent ces économies à produire beaucoup plus pour faire apparaître la même intensité industrielle. L’Afrique du Sud conserve une base industrielle profonde, mais sa trajectoire récente reste contrainte par des fragilités énergétiques et logistiques. Le Maroc, engagé dans une transition démographique plus avancée que celle de l’Égypte, rend plus visibles ses progrès par habitant. L’IIA mesure ici moins le volume brut que sa transformation en performance productive.

Le résultat de la BAD ne signifie pas que tous les indicateurs industriels marocains dominent ceux de tous les concurrents africains. Le contrôle croisé par l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) invite d’ailleurs à la prudence, car son indice de performance compétitive industrielle ne mesure pas exactement la même chose que l’IIA et rappelle que l’Afrique du Sud demeure un acteur industriel majeur. La portée du basculement n’en est pas diminuée, mais mieux définie : la BAD ne livre pas un verdict universel sur toute la puissance manufacturière, mais une lecture multidimensionnelle de la trajectoire industrielle africaine.

Une avance construite dans la durée

En 2010, le Royaume affichait déjà un score de 0,7807 dans l’IIA, derrière l’Afrique du Sud à 0,8819. En 2024, il atteint 0,8415, tandis que l’Afrique du Sud se situe à 0,8396 et l’Égypte consolide sa troisième place avec 0,7827. La lecture juste n’est donc pas celle d’un accident statistique ou conjoncturel. Le Maroc a transformé une deuxième place durable en première place continentale. Une progression régulière raconte autre chose qu’un bond soudain. Elle confirme la continuité d’un effort industriel, l’accumulation d’infrastructures, la montée de filières exportatrices, la lisibilité des politiques publiques et la capacité à attirer des investissements productifs. Depuis le début de la période couverte par l’indice, le Maroc appartient au noyau industriel africain de tête et le basculement de 2024 acte une trajectoire industrielle déjà installée.

Le Plan d’accélération industrielle lancé en 2014 a donné une forme plus lisible à cette trajectoire. Il a installé dans l’action publique un vocabulaire d’écosystèmes, d’intégration locale, de métiers mondiaux, de montée en gamme et d’emploi industriel. On peut en discuter les limites, mais il a contribué à rendre l’industrie marocaine plus identifiable pour l’investisseur, plus lisible pour les filières et plus mesurable dans les comparaisons africaines.

La différence avec les autres grandes économies industrielles du continent doit rester formulée avec mesure. L’Afrique du Sud n’a pas cessé d’être une puissance industrielle, même si elle a perdu, relativement, une partie de son avance. L’Égypte dispose d’un marché considérable et d’un potentiel manufacturier réel, mais sa taille démographique, ses besoins d’absorption et ses contraintes macroéconomiques rendent la comparaison plus complexe. Le Maroc se distingue par un profil différent : celui d’un pays de taille moyenne qui a progressivement transformé la contrainte de taille en avantage d’organisation.

Dans une Afrique où l’industrialisation reste fragmentée, la performance ne dépend pas seulement du nombre d’usines. Elle reste tributaire de la capacité à relier ces usines à des ports, à des fournisseurs, à des compétences, à une énergie compétitive, à des normes, à des financements et à des décisions publiques cohérentes. L’industrie n’est plus un secteur isolé et devient un système de conditions.

Aucun leader ne suffit seul

Un classement de cette nature ne remplace pas une décision d’investissement, mais il peut modifier le regard porté sur un pays. Dans un environnement mondial où les flux d’IDE se contractent, cette crédibilité compte. Le World Investment Report 2025 de l’UNCTAD (ONU Commerce et Développement) indique que les IDE mondiaux ont reculé de 11% en 2024, à environ 1.500 milliards de dollars, une fois corrigés des flux volatils transitant par certaines économies relais.

C’est dans ce contexte que les chiffres marocains prennent leur relief. Selon l’Office des changes, les recettes d’IDE du Maroc atteignent 56,1 milliards de dirhams en 2025, en hausse de 28%, tandis que le flux net progresse de 74,3%, à 28,4 milliards de dirhams. Ces données ne prouvent pas que le classement BAD déclenche l’investissement. Elles montrent qu’il intervient au moment où le Maroc dispose déjà d’un récit crédible auprès des capitaux productifs. L’indice transforme une perception en validation externe. Le Royaume n’apparaît plus seulement comme une plateforme proche de l’Europe, mais comme l’une des trajectoires industrielles les plus structurées du continent.

Les chiffres du commerce extérieur rappellent cependant que l’avance industrielle ne peut pas rester une performance de classement. En 2025, les exportations marocaines atteignent 469,1 milliards de dirhams, en hausse de 2,8%, tandis que les importations montent à 822,2 milliards de dirhams, en hausse de 8%. Le déficit commercial s’élargit de 15,8%. Cette tension ne contredit pas le rang industriel. Elle en indique la prochaine frontière. Le Maroc exporte davantage, mais il importe encore massivement des intrants, des équipements, de l’énergie et des composants qui disent le chemin restant vers une profondeur productive plus forte.

La question marocaine rejoint alors une question africaine. Le rapport de la BAD insiste sur un point décisif : le continent ne réussira pas son industrialisation par la juxtaposition de stratégies nationales isolées. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), les chaînes de valeur régionales, les corridors industriels, les infrastructures de qualité, les zones économiques spéciales mieux intégrées et les compétences doivent faire passer l’Afrique de systèmes productifs fragmentés à des écosystèmes régionaux capables de créer de la valeur ensemble.

Le Maroc n’est pas la clé unique de l’industrialisation africaine. Il en est un composant désormais plus visible. L’Afrique du Sud demeure déterminante par sa profondeur industrielle, son histoire manufacturière et son tissu d’entreprises. L’Égypte compte par la taille de son marché, sa base productive et sa position géoéconomique. La Tunisie, le Kenya, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, Maurice et d’autres trajectoires apportent chacune des spécialisations, des capacités et des ancrages régionaux. Le classement distingue des positions, alors que l’industrialisation exigera des complémentarités.

Pour le Maroc, l’enjeu n’est donc pas de lire cette première place comme une consécration solitaire. Il consiste à l’inscrire dans une prise de conscience plus large : les leaders industriels africains ne réussiront pas les uns contre les autres, mais les uns avec les autres. Produire plus localement, intégrer davantage d’intrants, connecter les PME aux grands donneurs d’ordre, développer les compétences, harmoniser les normes et bâtir des chaînes de valeur régionales sont des impératifs marocains, tout en étant des conditions africaines.

Ainsi, la vraie leçon de l’IIA 2025 n’est pas que le Maroc aurait remplacé l’Afrique du Sud. Elle est que l’Afrique ne réussira pas son industrialisation par substitution d’un leader à un autre. Elle la réussira si ses pôles les plus avancés cessent d’être seulement des positions dans un classement pour devenir les pièces complémentaires d’un même projet productif continental. L’Afrique n’a pas besoin d’un vainqueur solitaire, mais de co-leaders capables de fabriquer ensemble les chaînes de valeur qui lui manquent encore.
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