Chroniques

Le Maroc des territoires : l’épreuve du résultat (Tribune)

Le Maroc entre dans une nouvelle étape de son développement. Après deux décennies consacrées à bâtir les infrastructures, moderniser les institutions et renforcer les grands équilibres économiques et sociaux, la question n'est plus seulement celle des moyens mobilisés, mais de leur capacité à produire partout les mêmes effets. Cette maturité place désormais les territoires au cœur du projet national, car c'est dans leur aptitude à transformer une vision, des compétences et des investissements en résultats concrets que se jouera la prochaine étape de l'émergence du Royaume.

12 Juillet 2026 À 15:54

Un pays peut bâtir les institutions les plus cohérentes, voter les lois les plus ambitieuses, créer les agences les mieux dotées et mobiliser les budgets les plus élevés sans que cette architecture, à elle seule, transforme réellement la vie des citoyens dans tous les territoires. C’est souvent là que se loge la fragilité silencieuse des grandes politiques publiques: non dans l’absence de vision, ni même dans le manque de moyens, mais dans l’écart persistant entre la décision centrale et le résultat vécu, entre la promesse institutionnelle et la preuve quotidienne. Le Maroc entre aujourd’hui dans une nouvelle séquence de son développement territorial précisément parce que cette question n’est plus périphérique. Les 210 milliards de dirhams programmés sur huit ans, validés lors du Conseil des ministres du 9 avril 2026 sous la présidence de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, dont 20 milliards déjà mobilisés pour l’année en cours, marquent le passage d’une régionalisation longtemps pensée comme une construction de cadre à une régionalisation désormais sommée de produire des résultats tangibles pour les Marocains. Le contraste avec le cycle précédent, marqué par un taux d’exécution physique limité à 36% pour les plans de développement régionaux qui l’ont porté, donne à ce tournant sa véritable portée. Le problème n’était pas que le Maroc n’avait pas investi dans ses territoires, mais que l’investissement, trop souvent, ne franchissait pas toute la chaîne qui mène du budget voté au service rendu.

Cette inflexion s’inscrit dans une Doctrine Royale dont la cohérence s’est progressivement précisée. Le 29 juillet 2025, à l’occasion du vingt-sixième anniversaire de Son accession au Trône, S.M. le Roi Mohammed VI a posé un diagnostic qui ne laissait aucune place à l’ambiguïté en rappelant que certaines zones, notamment rurales, continuaient de subir des formes de pauvreté et de précarité liées au manque d’infrastructures et d’équipements de base, avant d’affirmer qu’il n’y avait de place, ni aujourd’hui ni demain, pour un Maroc avançant à deux vitesses. Cette formule aurait pu rester dans le registre du constat politique, mais elle devient aujourd’hui un cahier des charges opérationnel, parce qu’elle oblige à juger le développement territorial non plus à la qualité de ses intentions, mais à sa capacité à réduire les distances concrètes qui séparent encore les citoyens face à l’emploi, à la santé, à l’éducation, à l’administration et à la mobilité. C’est dans ce déplacement que se joue la maturité de la régionalisation avancée: elle ne consiste plus seulement à rapprocher l’action publique des territoires, mais à démontrer que cette proximité produit une efficacité supérieure.

Le rapport thématique de la Cour des comptes publié en novembre 2023 avait déjà identifié la nature exacte de cette tension. Les ressources allouées par l’État aux régions étaient passées de 771 millions de dirhams en 2015 à 9,25 milliards en 2022, ce qui traduisait un effort incontestable de transfert financier. Pourtant, cette progression spectaculaire ne suffisait pas à installer une véritable capacité d’action territoriale, puisque les régions demeuraient dépendantes à 93% des ressources de l’État, tandis que la consommation financière des plans de développement régionaux restait limitée à 11% des 420 milliards de dirhams programmés. Ce paradoxe est au cœur du sujet: lorsqu’un territoire reçoit davantage sans pouvoir décider suffisamment, arbitrer rapidement, contractualiser efficacement et exécuter dans des délais maîtrisés, l’argent devient moins un levier de transformation qu’un indicateur de complexité administrative. La régionalisation ne peut donc pas se mesurer seulement à l’épaisseur de ses compétences juridiques ou au volume de ses crédits. Elle doit désormais être évaluée à sa capacité de conversion, c’est-à-dire à la part de chaque dirham public qui devient une route praticable, une école équipée, une activité créée, un service accessible ou un délai administratif raccourci.

C’est dans cette perspective que la réforme engagée en avril 2026 prend son sens. La transformation des Agences régionales d’exécution des projets en sociétés régionales de projets, dotées d’un statut de société anonyme, traduit la volonté d’introduire dans l’action territoriale une culture plus directe de la commande, du calendrier et de la livraison. Cette évolution institutionnelle appelle également un investissement durable dans la formation des élus et des administrations territoriales, afin que leurs capacités de pilotage et d'exécution progressent au même rythme que celles de l'État central. De même, le relèvement des budgets régionaux, le plancher annuel de 12 milliards de dirhams prévu à partir de 2027 et l’affectation accrue d’une part de l’IS, de l’IR et de la taxe sur les contrats d’assurance aux régions n’ont de portée stratégique que s’ils s’accompagnent d’une discipline nouvelle de l’exécution. Le Maroc n’a plus seulement besoin de régions mieux financées, mais de régions capables de répondre de leurs résultats, dans un cadre où l’autonomie budgétaire ne serait plus dissociée de la responsabilité opérationnelle, ce qui suppose d'achever le transfert effectif de compétences de l'administration centrale vers les collectivités régionales afin que la responsabilité politique corresponde enfin à la capacité réelle d'agir. C’est à ce niveau que la notion même de développement territorial change de nature: elle cesse d’être une politique de rattrapage pour devenir une méthode de gouvernement.

Cette méthode est d’autant plus décisive que les déséquilibres territoriaux ne relèvent plus d’un simple retard que le temps corrigerait naturellement. Les chiffres du Haut-Commissariat au Plan publiés en septembre 2025 montrent au contraire que la concentration de la richesse demeure forte, puisque Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma rassemblent à elles seules 58,5% du PIB national, tandis que l’écart moyen entre les PIB régionaux et la moyenne nationale s’est creusé entre 2022 et 2023. Une telle concentration n’est pas seulement économique puisqu’elle produit des effets cumulatifs sur l’accès aux opportunités, sur la densité des services, sur la capacité des entreprises locales à survivre et sur la perception même de l’égalité nationale. L’attractivité territoriale ne peut donc plus être réduite à une compétition entre régions pour attirer l’investissement, le foncier ou les infrastructures. Elle suppose également une répartition plus équilibrée des grands investissements publics nationaux, qu'il s'agisse des infrastructures autoroutières, ferroviaires, hydrauliques ou énergétiques, afin que les écarts de développement ne soient plus amplifiés par la géographie même de l'investissement public. Elle doit être aussi pensée comme une forme concrète de justice spatiale, où l’État ne cherche pas seulement à créer des pôles performants, mais à empêcher que la performance de certains territoires ne devienne la preuve silencieuse de l’abandon des autres.

Cette exigence se vérifie d’abord dans le tissu entrepreneurial, là où la fragilité territoriale devient immédiatement fragilité sociale. Les très petites entreprises constituent l’essentiel du tissu économique marocain, mais elles restent les moins armées pour absorber les chocs, accéder au crédit bancaire formel ou obtenir une part significative de la commande publique. Lorsque des dizaines de milliers d’entreprises disparaissent en quelques années, ce ne sont pas seulement des unités économiques qui s’effacent, mais des relais d’emploi local, des formes d’autonomie familiale, des savoir-faire de proximité et des micro-écosystèmes territoriaux qui se délitent. Le rééquilibrage régional ne peut donc pas se limiter à l’implantation de grands projets structurants. Il doit aussi créer les conditions d’une économie ordinaire plus résistante, capable de maintenir de l’activité dans les villes moyennes, les centres émergents, les zones oasiennes et les espaces ruraux où l’emploi ne naît pas spontanément de la seule dynamique du marché.

Il en va de même pour l’activité féminine, qui révèle l’une des limites les plus profondes de toute stratégie d’attractivité. Un territoire ne peut être considéré comme pleinement attractif s’il ne parvient pas à intégrer une partie aussi importante de sa population active potentielle. Le taux d’activité féminin, autour de 19% en 2024, contre près de 69% pour les hommes, dit davantage qu’un déséquilibre de genre. Il signale une perte massive de capacité productive, d’autonomie sociale et de mobilité économique. Plus frappant encore, l’écart persiste fortement parmi les diplômés, ce qui signifie que l’éducation, bien qu’indispensable, ne suffit pas à elle seule à transformer les conditions d’accès au travail. Les politiques territoriales ne pourront produire tout leur effet que si elles relient l’emploi féminin aux infrastructures de transport, aux services de garde, à la sécurité des parcours, à la proximité des opportunités et à la structure réelle des économies locales. La justice spatiale, ici encore, n’est pas une abstraction: elle commence lorsque l’espace cesse d’être un obstacle silencieux à l’entrée dans la vie économique.

Le numérique et l’intelligence artificielle s’inscrivent dans ce même raisonnement, à condition de ne pas être traités comme une couche technologique ajoutée à l’action publique. Les ambitions de la stratégie Digital Morocco 2030, avec l’objectif de réduire les délais administratifs, d’améliorer fortement la satisfaction des usagers, de former progressivement les talents numériques et de faire du digital un contributeur majeur au PIB, ne prendront leur pleine valeur que si elles améliorent d’abord le parcours réel du citoyen. Les aides sociales directes, qui ont permis de toucher des millions de ménages, comme les unités médicales mobiles connectées déployées dans des zones enclavées, montrent que la technologie peut rapprocher l’État de ceux qui en sont les plus éloignés. Mais elles montrent aussi que l’infrastructure numérique ne suffit pas lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’interopérabilité administrative, de confiance dans les plateformes et de médiation humaine. Le Maroc progresse dans les classements internationaux de l’e-gouvernement, mais le véritable indicateur réside dans la capacité d’un citoyen éloigné, peu familiarisé avec les interfaces publiques, à obtenir un droit sans déplacement inutile, sans répétition de justificatifs et sans dépendre d’un intermédiaire informel pour comprendre l’administration.

C’est pourquoi le digital ne doit pas être présenté comme une substitution à la présence publique, mais comme son prolongement intelligent. Dans un douar reculé de l’Atlas, dans une oasis menacée par le stress hydrique ou dans une commune où l’éloignement rend chaque démarche coûteuse, l’application numérique ne remplace ni l’agent de proximité, ni l’infirmier, ni l’école, ni la route. Elle peut en revanche multiplier leur efficacité, fluidifier leur coordination et réduire les délais qui transforment souvent l’inégalité géographique en inégalité administrative. Cette distinction est essentielle, car une politique territoriale qui numérise sans accompagner risque de déplacer la fracture plutôt que de la résoudre. La fracture d’accès concerne ceux qui ne sont pas connectés, la fracture d’usage ceux qui le sont sans maîtriser les démarches, et la fracture de confiance ceux qui préfèrent encore le guichet parce qu’ils ne croient pas que la plateforme réponde vraiment. C’est à l’intersection de ces trois fractures que se jouera la capacité du Maroc à faire du numérique un instrument de cohésion plutôt qu’un marqueur supplémentaire de différenciation.

L’enjeu n’est plus de savoir si le pays a compris la nature du problème, mais s’il saura désormais accepter d’être jugé par la seule mesure qui compte: la réduction effective de l’écart entre ce qui est décidé à Rabat et ce qui change dans la vie d’un habitant du Tafilalet, d’une entrepreneuse de Zagora, d’un jeune diplômé de Midelt ou d’une femme qui renonce encore au travail faute de transport, de services ou d’opportunités proches. Draâ-Tafilalet, avec un PIB par habitant de 25.324 DH contre une moyenne nationale de 40.508 DH, et avec une superficie représentant 12,5% du territoire national pour moins de 5% de la population, rappelle que l’égalité territoriale coûte plus cher là où la densité est faible, où les distances sont longues et où les services doivent atteindre des populations dispersées. C’est précisément pour cette raison que la région constitue un test national. Le succès se mesurera alors à la vitesse avec laquelle chaque milliard engagé deviendra une route livrée, une administration plus réactive, une entreprise consolidée, une femme entrée dans l’activité, une école mieux équipée, une commune moins isolée. Le Morocco Today Forum 2026, organisé par Groupe Le Matin sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, trouve ici sa véritable signification: il ne s’agit pas seulement d’y débattre des opportunités d’un territoire, mais d’y examiner la capacité du Maroc à faire de ses textes, de ses budgets et de ses institutions les instruments effectifs d’une Vision Royale qui place le développement territorial au cœur de la cohésion nationale. Ce qui se joue désormais n’est plus l’affirmation de cette ambition, mais sa traduction patiente, vérifiable et concrète dans les conditions mêmes de la vie quotidienne.

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