Chroniques

PISA 2025 : le recul qui brouille le débat scolaire (Tribune)

Le Maroc perd 7 points en sciences, 10 en mathématiques et 18 en compréhension de l'écrit entre 2022 et 2025. Deux lectures s'emparent aussitôt du chiffre pour s'en débarrasser, l'une en y voyant l'échec d'une réforme qui n'a pas eu le temps d'agir, l'autre en le dissolvant dans un artefact statistique sans gravité. Aucune des deux ne résiste à l'examen.

13 Septembre 2026 À 16:16

Le réflexe devant un score PISA est toujours le même. Un chiffre tombe, un rang se dessine, un système se juge à l'aune d'une moyenne qu'il n'a pas construite seul. Au Maroc, 358 points en sciences, 355 en mathématiques, 321 en compréhension de l'écrit, chacun en repli par rapport à 2022, ont aussitôt nourri deux camps. Le premier y lit la preuve que les Établissements pionniers, souvent appelés Écoles pionnières, et la méthode TaRL (Teaching at the Right Level, ou Enseigner au bon niveau), une approche de remédiation par niveau réel d'acquisition, n'ont rien changé. Le second explique que l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a élargi la population testée et que le recul n'est donc qu'un mirage démographique. Les deux ont raison sur un point de détail et tort sur l'essentiel : ils traitent le score comme un verdict, alors qu'il faut d'abord établir de quoi il est la mesure.

Un instrument qui compte davantage d'élèves qu'avant

Le nombre de jeunes marocains de 15 ans éligibles à PISA a augmenté de plus de 30% entre 2018 et 2025, alors que la population du même âge est restée stable. Davantage de jeunes atteignent aujourd'hui 15 ans tout en restant scolarisés, souvent issus de milieux qui échappaient auparavant au filtre de l'enquête. Selon l'OCDE, cette évolution peut expliquer une part importante de la baisse apparente en sciences et en lecture.

Une piste complémentaire mérite d'être ajoutée à ce raisonnement, précisément parce que PISA se passe sur ordinateur. Si l'élargissement de la population testée a fait entrer davantage d'élèves moins familiers de l'outil numérique, une partie de la difficulté observée peut tenir à la navigation, à la lecture à l'écran, au clavier et à la gestion du temps, en plus des compétences scolaires elles-mêmes. La version abrégée de l'OCDE signale un indice de capacité des établissements à mobiliser les appareils numériques de -0,65 au Maroc, contre -0,03 en moyenne OCDE. Ce chiffre ne mesure pas l'accès individuel à un ordinateur ni son effet sur le score. Il indique seulement que cette piste doit être testée, surtout pour les nouveaux publics inclus dans le champ de l'enquête.
Ce mécanisme de composition n'a rien de spécifiquement marocain, mais il ne suffit pas à prédire le sens d'une tendance. La Türkiye progresse de 18 points en sciences, de 16 en mathématiques et de 8 en lecture sur la même période. Les Émirats arabes unis et la Géorgie progressent eux aussi dans les trois domaines. Le Cambodge offre un contre-exemple plus direct à l'idée d'une baisse mécanique liée à l'inclusion : il gagne jusqu'à 35 points en sciences tout en ayant étendu son champ scolaire. Le Paraguay et la Roumanie, à l'inverse, reculent. L'inclusion peut donc faire baisser une moyenne sans qu'un seul élève ne régresse individuellement. Elle ne garantit pas non plus qu'aucun ne régresse. Tout dépend de ce que le système fait des nouveaux venus, pas du seul fait de les compter.

Une cohorte qui n'a pas connu la réforme qu'on lui fait porter

L'effet de composition règle la moitié du débat. L'autre moitié tient à une question de calendrier que le débat public escamote presque systématiquement : la cohorte testée en 2025 a quinze ans, elle a donc traversé le primaire et l'essentiel du collège avant que les Établissements pionniers n'existent. Le déploiement de TaRL commence au primaire en 2023-2024, et le collège n'en connaît qu'une phase pilote en 2024-2025. Ce que PISA 2025 photographie n'est pas l'effet de la réforme, mais l'état du système qui l'a précédée, celui-là même que la réforme cherche à corriger.
Ce point de calendrier n'est pas une nuance accessoire, il est disqualifiant pour la première lecture. On ne peut pas reprocher à un dispositif un score obtenu par des élèves qu'il n'a jamais eus. Selon un communiqué du ministère de l'Éducation nationale, du préscolaire et des sports relayé le 9 septembre 2026, les résultats de PISA 2025 «ne peuvent pas être considérés comme une évaluation des résultats du modèle éducatif actuellement mis en œuvre», les élèves testés n'ayant pas bénéficié du modèle des Établissements pionniers. Que l'argument de calendrier recoupe ainsi la position relayée par ce communiqué ne le rend ni plus ni moins vrai, mais il prive d'autant plus la première lecture de sa charge accusatrice : ce n'est pas une défense a posteriori inventée pour l'occasion, c'est la conséquence mécanique d'un déploiement qui n'avait tout simplement pas commencé pour la cohorte testée.
Dans une précédente tribune consacrée aux Établissements pionniers et à la réforme des manuels, «La rente, l'autre combat de l'éducation nationale», publiée dans «Le Matin», je m'appuyais d'ailleurs sur un résultat interne bien plus récent : en mai 2025, les élèves du programme dépassaient de 82% leurs camarades hors dispositif en arabe, en français et en mathématiques. Ce résultat et le score PISA 2025 ne se contredisent pas. Ils mesurent deux populations disjointes dans le temps, et aucun des deux instruments ne peut se prononcer sur l'autre.

Le plancher que l'attente ne résout pas

C'est ici que la lecture consolante trouve sa limite. Dire que la réforme n'est pas encore mesurable revient, mécaniquement, à repousser toute évaluation empirique de plusieurs années : les prochains jalons crédibles, PIRLS 2026 pour la lecture et TIMSS 2027 pour les mathématiques et les sciences, ne porteront eux-mêmes que sur une fraction d'élèves à peine exposés au dispositif. Pendant ce délai, l'absence de preuve d'échec ne doit jamais servir de preuve de succès en devenir. Or c'est précisément cette confusion que le débat marocain entretient chaque fois qu'un chiffre inquiétant est renvoyé à «plus tard».
Ce que l'attente ne dissout pas, ce sont les taux de maîtrise des compétences minimales. Seuls 13% des élèves marocains atteignent le niveau 2 en lecture, 16% en mathématiques et 23% en sciences, contre 65 à 74% en moyenne OCDE selon le domaine. Ce seuil ne mesure pas une performance avancée, il indique l'acquisition des compétences minimales nécessaires pour comprendre un texte, résoudre un problème simple ou mobiliser un raisonnement scientifique élémentaire. Que la moyenne recule de 7 ou de 18 points devient, à cette échelle, une question presque secondaire. La vraie question est que près de neuf élèves marocains sur dix n'atteignent pas ce plancher en lecture, un fait qui préexistait à l'élargissement de la population testée et qui traverse tous les cycles PISA auxquels le Maroc a participé.
Un autre indicateur éclaire le sujet autrement, à condition de ne pas lui faire dire ce qu'il ne dit pas. En 2026, le ministère a renforcé les dispositifs de lutte contre la fraude au baccalauréat, notamment par la généralisation d'outils électroniques de détection. Les cas détectés ont augmenté, ce qui peut traduire moins une explosion soudaine de la triche qu'une capacité nouvelle à la repérer. Or les résultats ne se sont pas effondrés : la session ordinaire a enregistré 262.442 admis parmi les candidats scolarisés, avec un taux de réussite de 64,8%, en hausse par rapport à 2025. Ce point ne prouve rien sur PISA. Il rappelle seulement une chose essentielle : lorsqu'un système rend l'évaluation plus crédible, il ne sanctionne pas seulement la fraude. Il peut aussi réinstaller chez les élèves l'idée que l'effort redevient la voie normale de la réussite.

Un écart social qui se resserre en façade et se creuse en réalité

Le seul chiffre qui pourrait nuancer ce tableau dans un sens favorable mérite d'être manié avec la même rigueur. En sciences, l'écart de score entre le quart d'élèves le plus favorisé et le quart le plus défavorisé n'est que de 55 points au Maroc, contre 85 en moyenne OCDE. Parmi les élèves issus des milieux les plus modestes, 16,4% parviennent malgré tout à rejoindre le quart supérieur des résultats, contre 11,9% en moyenne OCDE. Un système où l'origine sociale détermine statistiquement moins le score qu'ailleurs semble, à première vue, une bonne nouvelle isolée.
Elle ne l'est pas. Cet écart s'est creusé de 18 points entre 2022 et 2025 quand la moyenne OCDE le réduisait de 13 points sur la même période : au Maroc, le score des élèves défavorisés a pour sa part reculé de 13 points pendant que celui des favorisés progressait de 5. La résilience relativement élevée d'une minorité d'élèves modestes coexiste donc avec une dynamique sociale qui se dégrade pour l'ensemble des autres, pas avec une équité stable. Un chiffre statique et un chiffre en mouvement racontent rarement la même histoire, et c'est le second qui doit gouverner la lecture.

Le rang n'est pas un jugement, le cluster est une donnée

Reste la question que le débat public pose en premier et traite en dernier, celle du classement lui-même. PISA ne publie aucun rang officiel par pays et par domaine. Un décompte mécanique des scores moyens publiés par l'OCDE, et non un rang officiel, situe le Maroc 83e sur 91 en sciences, 87e sur 90 en lecture et 81e sur 90 en mathématiques, l'univers de comparaison variant selon les domaines parce que certains pays n'ont pas de score publié dans les trois matières.
Le comparateur africain souvent invoqué n'a pas plus de solidité. Cinq pays seulement représentent le continent à PISA 2025, le Maroc, Maurice, le Kenya, le Rwanda et la Zambie, sans l'Algérie, l'Égypte ni la Tunisie. Maurice devance le Maroc dans les trois domaines, la Zambie le dépasse en lecture, et le Maroc devance les autres en sciences et en mathématiques. Ce classement de cinq pays ne représente rien de continental, faute d'échantillon pour le construire. Le comparateur pertinent se situe ailleurs, dans l'écart-type des scores plutôt que dans la géographie : en sciences, le Maroc n'est pas statistiquement distinct du Kirghizistan, de la République dominicaine, de l'Autorité palestinienne, du Kosovo, du Paraguay, du Kurdistan d'Irak, de la Zambie et du Guatemala, un cluster qui traverse trois continents et qui ne se limite qu'à ce seul domaine, faute de vérification équivalente en lecture et en mathématiques.
Le débat marocain autour de PISA 2025 s'épuise à choisir entre deux postures aussi hâtives l'une que l'autre. La première charge une réforme d'un recul qu'elle n'a pas eu le temps de produire. La seconde dissout ce recul dans une explication de composition, comme si l'inclusion suffisait à absoudre un système de ses faiblesses de fond. Aucune des deux ne pose la seule question qui compte : le système parvient-il à faire progresser les élèves qu'il vient d'intégrer, ou se contente-t-il d'élargir sans consolider ? PISA 2025 ne permet pas de trancher, faute d'avoir testé une seule cohorte formée sous le nouveau régime. PIRLS 2026 et TIMSS 2027 n'apporteront eux-mêmes que des indices partiels. Le score attendra son verdict plus longtemps que le débat qu'il a déjà provoqué.
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