Nadia Ouiddar
02 Mars 2026
À 13:30
Le Matin : Comment est née «Maghariba Fi Samae» et pourquoi l’animation vous a-t-elle semblé être le meilleur vecteur ?
Ali Rguigue : Le projet est né d’un besoin culturel clair : redonner aux enfants marocains des figures issues de leur propre histoire. Nous avons longtemps importé des imaginaires ; il était temps de produire le nôtre. L’animation s’est imposée naturellement, car elle permet de rendre l’Histoire accessible, sensible et visuelle. Elle transforme un récit académique en expérience émotionnelle capable de marquer durablement l’imaginaire.
Pourquoi Touria Chaoui pour inaugurer la série ?Touria Chaoui représente un symbole puissant : jeunesse, courage, modernité et émancipation féminine. Son histoire est universelle tout en étant profondément marocaine. Elle incarne une génération qui a cru en l’impossible. Pour une première saison, il fallait une figure capable de parler à la fois aux enfants, aux familles et à la diaspora, et son parcours offrait une dimension cinématographique évidente.
Vingt épisodes de quatre minutes constituent un format très resserré. Comment avez-vous relevé ce défi ?Le défi était multiple. D’abord, choisir des figures comme Touria Chaoui, mais aussi Abbas Ibnou Firnas implique une grande responsabilité historique. Ensuite, faire le choix d’un format feuilletonnant en épisodes courts – plutôt qu’un long métrage – est un véritable parti pris narratif.
Nous avons assumé ce format sériel pour créer un rendez-vous régulier avec le public, presque pédagogique. Condenser des trajectoires aussi riches en vingt épisodes de quatre minutes nous a obligés à identifier les moments les plus significatifs et à les traduire en séquences fortes visuellement.
Parmi les événements marquants adaptés en animation : les premiers rêves de vol, les obstacles sociaux, le contexte historique, les moments de dépassement et les premiers exploits aériens. Chaque événement a été transformé en séquence symbolique : le ciel comme métaphore de liberté, le mouvement comme expression de l’émancipation, la lumière comme traduction de l’espoir. L’animation permet ainsi de transformer des faits historiques en images accessibles et émotionnelles.
Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre rigueur documentaire et liberté narrative ?Nous avons commencé par un travail de recherche approfondi à partir d’archives et de sources historiques fiables. Une fois cette base établie, nous avons adapté le récit pour en préserver l’essence tout en simplifiant certaines dimensions afin de les rendre accessibles aux enfants. La liberté narrative sert uniquement à renforcer la fluidité et l’impact émotionnel, sans jamais trahir la réalité historique.
Pourquoi avoir privilégié une esthétique en 2D ?La 2D possède une dimension humaine et intemporelle particulièrement adaptée aux récits patrimoniaux. Elle favorise l’expressivité émotionnelle et crée une proximité avec le spectateur.
Par ailleurs, on observe aujourd’hui un repositionnement stratégique international vers la 2D. Disney a récemment réaffirmé son attachement à ce format comme pilier de son identité créative. Cela confirme que la 2D n’est pas un choix nostalgique, mais un choix artistique cohérent et contemporain.
Quel regard portez-vous sur l’industrie marocaine de l’animation ?Je suis optimiste. Le Maroc dispose d’un vivier de talents confirmé et d’une nouvelle génération formée aux standards internationaux.
Le Festival international de cinéma d’animation de Meknès (FICAM), qui existe depuis plus de vingt ans, joue un rôle structurant essentiel. Il constitue un carrefour international où se rencontrent talents marocains et professionnels de haut niveau. Il permet des échanges, des coproductions et agit comme une plateforme de développement stratégique pour le cinéma d’animation.
Le Centre cinématographique marocain (CCM) participe également depuis quelques années à structurer les métiers, à renforcer l’importance de l’écriture et à étudier des mécanismes de fonds d’aide adaptés aux spécificités de l’animation. Nous sommes dans une phase de consolidation progressive de l’écosystème.
La diffusion de «Maghariba Fi Samae» sur «TV5Monde» marque une étape importante. Que représente cette reconnaissance internationale ?La diffusion sur «TV5Monde» représente bien plus qu’une simple programmation internationale. Elle symbolise une validation culturelle et industrielle. «TV5Monde» est un réseau mondial qui touche environ 430 millions de foyers dans plus de 180 pays. Cela signifie que des figures historiques marocaines, racontées par des talents marocains, accèdent à une visibilité globale. Cette reconnaissance confirme que notre patrimoine peut voyager, dialoguer avec d’autres cultures et s’inscrire dans une dynamique francophone internationale. C’est aussi un signal fort pour l’industrie marocaine : nous sommes capables de produire des contenus patrimoniaux aux standards de diffusion internationale.
Sur le plan stratégique, cela ouvre des perspectives en matière de coproductions, de ventes internationales et de diversification linguistique. Cela renforce également la crédibilité de l’animation marocaine auprès des diffuseurs étrangers et des partenaires institutionnels.
Enfin, c’est une question d’image : exporter nos récits historiques contribue au rayonnement culturel du Royaume et à la valorisation d’un soft power basé sur la culture et la créativité.
Quel rôle doit jouer un studio comme Artcoustic ?Notre responsabilité est de participer activement à la construction d’un imaginaire marocain fort et contemporain. Face à la domination des contenus internationaux, nous devons produire des récits enracinés dans notre culture tout en respectant des standards internationaux de qualité. Il s’agit de créer un équilibre entre identité locale et ambition globale.
Cette série marque-t-elle le début d’une collection plus large ?Oui, elle s’inscrit dans une vision globale de valorisation du patrimoine.
Nous avons déjà produit «Tourat Al Maghrib», diffusée sur «2M» durant le Ramadan dernier, qui a connu un succès national et suscite aujourd’hui l’intérêt de plusieurs chaînes européennes pour des diffusions
multilingues.
Parallèlement, nous développons plusieurs projets ambitieux :
. «Harun & Mamun», un court métrage en stop motion présenté au Festival d’Annecy.
. «Malik», premier long métrage marocain inspiré de la mythologie mystique du pays, réalisé par Khalid Nait Zlaï, ayant collaboré sur des productions internationales majeures telles que «X-Men», «The Last of Us» ou «Pirates des Caraïbes».
. Une coproduction avec «TV5Monde» axée sur le patrimoine immatériel marocain.
Notre ambition est claire : inscrire durablement l’animation marocaine dans une dynamique internationale tout en consolidant une identité culturelle forte.