Pendant longtemps, l’animation arabe a vécu dans les marges : admirée comme divertissement, rarement considérée comme un art majeur, presque jamais pensée comme une industrie culturelle stratégique. Pourtant, quatre-vingt-dix ans après les premières expériences d’animation en Égypte, une nouvelle génération de créateurs tente aujourd’hui de redessiner la carte du cinéma d’animation dans le monde arabe. Au Festival international de cinéma d’animation de Meknès (FICAM), les échanges entre Youhana Nassif, fondateur du Festival égyptien Animatex, et Mohamed Ghazala, universitaire et vice-président de l’Association internationale du film d’animation (ASIFA), ont dressé le portrait d’un secteur en pleine mutation : fragile économiquement, mais de plus en plus visible sur la scène internationale.
«Nous célébrons, aujourd’hui, 90 ans d’animation dans le monde arabe», rappelle Mohamed Ghazala. Une histoire qui débute en Égypte dans les années 1930 avant de se diffuser progressivement vers le Maroc, la Tunisie, la Syrie ou encore le Liban. «Les expériences ont été nombreuses, diverses, avec des niveaux de soutien très différents selon les pays», explique-t-il.
L’Égypte demeure toutefois le principal foyer historique de cette aventure. Ghazala revient notamment sur le rôle fondateur des frères Frenkel, pionniers de l’animation égyptienne, puis sur celui des frères Mouhib, qui ont structuré les premiers départements d’animation à la télévision égyptienne. Une filiation artistique qui continue d’influencer plusieurs générations d’animateurs dans la région.
Mais l’histoire de l’animation arabe est aussi celle de ruptures technologiques et politiques successives. Dans les années 1990, l’arrivée d’artistes formés à l’étranger introduit les premiers outils numériques et ouvre la voie à la 3D et au stop motion. Puis viennent les bouleversements politiques des années 2010.
«Après les révolutions arabes, beaucoup d’artistes ont quitté leur pays et ont commencé à porter des récits arabes ailleurs», souligne Ghazala. Une circulation qui a contribué à internationaliser les productions de la région et à attirer l’attention de grands festivals comme le Festival international du film d’animation d’Annecy, le Festival international du film d’animation de Stuttgart ou Animafest Zagreb.
Pour Youhana Nassif, cette évolution est désormais visible de manière concrète. Depuis la création d’Animatex en 2020, le nombre de films arabes reçus n’a cessé d’augmenter. «Au début, nous recevions surtout des films d’étudiants égyptiens. Aujourd’hui, nous présentons des œuvres venues du Maroc, de Tunisie, d’Algérie, de Mauritanie, du Liban, de Syrie ou encore d’Arabie saoudite», explique-t-il.
La progression n’est pas seulement quantitative. «La qualité a énormément évolué», insiste-t-il, évoquant des films sélectionnés aux Festivals de Cannes, d’Annecy, Sundance Film Festival ou Stuttgart. Selon lui, l’émergence de festivals spécialisés dans la région a profondément changé les dynamiques de création. «Avant, beaucoup réalisaient des films uniquement comme projets universitaires. Aujourd’hui, des jeunes créent aussi pour circuler dans les festivals.» Derrière cette vitalité naissante demeure cependant une réalité plus rude : l’absence d’un véritable écosystème économique. Tous deux identifient le financement comme l’obstacle majeur au développement du secteur. «Les soutiens publics vont encore principalement vers le cinéma en prises de vues réelles», regrette Youhana Nassif. Résultat : produire un long métrage d’animation ou une série reste presque impossible sans l’appui de plateformes ou de chaînes étrangères. En Égypte, explique-t-il, de nombreux studios survivent essentiellement grâce à la publicité.
Pour Mohamed Ghazala, le problème dépasse la seule question de l’argent. «L’animation est un système complet», insiste-t-il. Formation, production, diffusion, distribution, structures professionnelles : tous les maillons restent insuffisamment développés dans le monde arabe. «On ne peut pas former d’excellents artistes s’il n’existe ensuite ni studios ni productions pour les accueillir.»
Le manque de formations spécialisées constitue également un frein important, particulièrement en Afrique du Nord. «Beaucoup d’animateurs apprennent seuls. Chacun ré-invente la roue», résume Ghazala. À ses yeux, les écoles et les fonds de soutien devraient reconnaître l’animation comme un langage cinématographique à part entière, et non comme un genre mineur destiné uniquement aux enfants. Cette bataille pour la reconnaissance culturelle se double d’un enjeu narratif : celui de reprendre possession des récits arabes.
Les deux intervenants plaident pour une animation capable de puiser dans les patrimoines historiques, religieux et populaires de la région afin de raconter des histoires à portée universelle. Ghazala cite notamment «Bilal: A New Breed of Hero», coproduction saoudo-émiratie inspirée de la figure de Bilal Ibn Rabah, premier muezzin de l’Islam. Le film, explique-t-il, a trouvé un écho bien au-delà du monde arabe grâce à son récit sur l’esclavage et la liberté. À l’inverse, il critique certaines représentations hollywoodiennes de l’histoire régionale, évoquant notamment «The Prince of Egypt». Pour lui, les créateurs arabes doivent désormais produire leurs propres imaginaires et leurs propres lectures du passé.
Et les sujets ne manquent pas. «Nous avons des personnages immenses que nous racontons trop peu», affirme-t-il en citant Ibn Battûta. «Les Italiens ont fait des films sur Marco Polo, les Portugais sur Vasco de Gama. Mais nous n’avons toujours pas vu un grand film d’animation consacré à Ibn Battûta, alors qu’il a traversé le monde jusqu’en Chine.»
Dans les couloirs du FICAM, cette idée revient souvent : l’animation arabe ne souffre pas d’un manque d’histoires, mais d’un manque de structures capables de leur donner forme. Pourtant, malgré les difficultés, quelque chose semble avoir changé. Les artistes circulent davantage, les festivals se connectent entre eux, et une conscience régionale commence lentement à émerger.
À Meknès, au milieu des projections et des discussions passionnées, l’animation arabe apparaît encore comme un chantier inachevé. Mais pour la première fois depuis longtemps, ses artisans donnent l’impression de construire ensemble plutôt que chacun dans son coin.
«Nous célébrons, aujourd’hui, 90 ans d’animation dans le monde arabe», rappelle Mohamed Ghazala. Une histoire qui débute en Égypte dans les années 1930 avant de se diffuser progressivement vers le Maroc, la Tunisie, la Syrie ou encore le Liban. «Les expériences ont été nombreuses, diverses, avec des niveaux de soutien très différents selon les pays», explique-t-il.
L’Égypte demeure toutefois le principal foyer historique de cette aventure. Ghazala revient notamment sur le rôle fondateur des frères Frenkel, pionniers de l’animation égyptienne, puis sur celui des frères Mouhib, qui ont structuré les premiers départements d’animation à la télévision égyptienne. Une filiation artistique qui continue d’influencer plusieurs générations d’animateurs dans la région.
Mais l’histoire de l’animation arabe est aussi celle de ruptures technologiques et politiques successives. Dans les années 1990, l’arrivée d’artistes formés à l’étranger introduit les premiers outils numériques et ouvre la voie à la 3D et au stop motion. Puis viennent les bouleversements politiques des années 2010.
«Après les révolutions arabes, beaucoup d’artistes ont quitté leur pays et ont commencé à porter des récits arabes ailleurs», souligne Ghazala. Une circulation qui a contribué à internationaliser les productions de la région et à attirer l’attention de grands festivals comme le Festival international du film d’animation d’Annecy, le Festival international du film d’animation de Stuttgart ou Animafest Zagreb.
Pour Youhana Nassif, cette évolution est désormais visible de manière concrète. Depuis la création d’Animatex en 2020, le nombre de films arabes reçus n’a cessé d’augmenter. «Au début, nous recevions surtout des films d’étudiants égyptiens. Aujourd’hui, nous présentons des œuvres venues du Maroc, de Tunisie, d’Algérie, de Mauritanie, du Liban, de Syrie ou encore d’Arabie saoudite», explique-t-il.
La progression n’est pas seulement quantitative. «La qualité a énormément évolué», insiste-t-il, évoquant des films sélectionnés aux Festivals de Cannes, d’Annecy, Sundance Film Festival ou Stuttgart. Selon lui, l’émergence de festivals spécialisés dans la région a profondément changé les dynamiques de création. «Avant, beaucoup réalisaient des films uniquement comme projets universitaires. Aujourd’hui, des jeunes créent aussi pour circuler dans les festivals.» Derrière cette vitalité naissante demeure cependant une réalité plus rude : l’absence d’un véritable écosystème économique. Tous deux identifient le financement comme l’obstacle majeur au développement du secteur. «Les soutiens publics vont encore principalement vers le cinéma en prises de vues réelles», regrette Youhana Nassif. Résultat : produire un long métrage d’animation ou une série reste presque impossible sans l’appui de plateformes ou de chaînes étrangères. En Égypte, explique-t-il, de nombreux studios survivent essentiellement grâce à la publicité.
Pour Mohamed Ghazala, le problème dépasse la seule question de l’argent. «L’animation est un système complet», insiste-t-il. Formation, production, diffusion, distribution, structures professionnelles : tous les maillons restent insuffisamment développés dans le monde arabe. «On ne peut pas former d’excellents artistes s’il n’existe ensuite ni studios ni productions pour les accueillir.»
Le manque de formations spécialisées constitue également un frein important, particulièrement en Afrique du Nord. «Beaucoup d’animateurs apprennent seuls. Chacun ré-invente la roue», résume Ghazala. À ses yeux, les écoles et les fonds de soutien devraient reconnaître l’animation comme un langage cinématographique à part entière, et non comme un genre mineur destiné uniquement aux enfants. Cette bataille pour la reconnaissance culturelle se double d’un enjeu narratif : celui de reprendre possession des récits arabes.
Les deux intervenants plaident pour une animation capable de puiser dans les patrimoines historiques, religieux et populaires de la région afin de raconter des histoires à portée universelle. Ghazala cite notamment «Bilal: A New Breed of Hero», coproduction saoudo-émiratie inspirée de la figure de Bilal Ibn Rabah, premier muezzin de l’Islam. Le film, explique-t-il, a trouvé un écho bien au-delà du monde arabe grâce à son récit sur l’esclavage et la liberté. À l’inverse, il critique certaines représentations hollywoodiennes de l’histoire régionale, évoquant notamment «The Prince of Egypt». Pour lui, les créateurs arabes doivent désormais produire leurs propres imaginaires et leurs propres lectures du passé.
Et les sujets ne manquent pas. «Nous avons des personnages immenses que nous racontons trop peu», affirme-t-il en citant Ibn Battûta. «Les Italiens ont fait des films sur Marco Polo, les Portugais sur Vasco de Gama. Mais nous n’avons toujours pas vu un grand film d’animation consacré à Ibn Battûta, alors qu’il a traversé le monde jusqu’en Chine.»
Dans les couloirs du FICAM, cette idée revient souvent : l’animation arabe ne souffre pas d’un manque d’histoires, mais d’un manque de structures capables de leur donner forme. Pourtant, malgré les difficultés, quelque chose semble avoir changé. Les artistes circulent davantage, les festivals se connectent entre eux, et une conscience régionale commence lentement à émerger.
À Meknès, au milieu des projections et des discussions passionnées, l’animation arabe apparaît encore comme un chantier inachevé. Mais pour la première fois depuis longtemps, ses artisans donnent l’impression de construire ensemble plutôt que chacun dans son coin.
