Culture

«Le soleil se lève deux fois», un roman saveur nostalgie

La collection «L’Arbalète» de Gallimard accueille le premier roman de l’autrice marocaine Soundouss Chraïbi. «Le soleil se lève deux fois» s’installe dans une maison tangéroise où se déploie un huis clos féminin traversé par les secrets de famille et l’empreinte du patriarcat.

09 Avril 2026 À 12:36

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On ne sait jamais vraiment ce que recèlent les murs d’une maison. Chaque demeure conserve la mémoire de ceux qui l’ont habitée, et celle de Mama Abla est saturée de souvenirs. Lorsque sa fin approche, ses filles, Faïza et Malak, ainsi que sa petite-fille unique, Layal, se relaient pour l’accompagner vers un départ digne. Mais tandis que Layal se laisse happer par les réminiscences que lui renvoie chaque pièce, sa grand-mère agonisante lui impose une requête lourde de sens : veiller à ce que la maison ne soit jamais vendue.

S’engage alors une lutte pour préserver les vestiges d’une existence patiemment bâtie, entretenue avec soin et ordonnée avec minutie. Pourtant, la maison appartient au grand-père, cet homme taciturne qui ne souffle mot et qui, contre l’avis de son épouse et de ses filles, entend la vendre. C’est dans cette confrontation qu’émerge un secret longtemps dissimulé, précipitant Layal dans un trouble aussi douloureux que nécessaire.

Entre femmes

Dans «Le soleil se lève deux fois», le cœur du roman réside moins dans la révélation tardive du secret familial que dans les relations entre les femmes. La narratrice, profondément attachée à sa grand-mère, esquisse le portrait d’une femme flamboyante. Ses deux filles, en revanche, redoutent ses éclats. Autoritaire et imprévisible, Mama Abla a régné sur son foyer et sur ses filles avec une dureté qui laisse des traces durables.

Faïza en a payé le prix : coupable d’aspirer à l’indépendance, elle s’est opposée aux desseins maternels. Cette sévérité a paradoxalement soudé les deux sœurs, qui sont devenues complices et fusionnelles.

L’arrivée de la petite-fille transforme cependant Mama Abla. Layal ne connaît d’elle que tendresse et compassion, là où sa mère ne voit qu’une figure redoutée. Comme dans bien des familles, l’élan d’affection semble sauter une génération pour se déposer sur la suivante. Pourtant, Layal grandit avec la blessure des absences répétées de sa mère. Elle non plus ne pardonne pas à Faïza son ambition. La défiance et la colère sourde qu’elle éprouve envers elle traversent les chapitres du roman, révélant moins une émotion individuelle qu’un véritable héritage affectif.

Un patriarcat insidieux

Traquer le patriarcat dans une maison presque dépourvue d’hommes n’a rien de paradoxal. Car le patriarcat est avant tout un système. Il s’est installé dans la demeure de Mama Abla, aux douze chambres, comme il se déploie à l’extérieur. Dans l’univers du roman, les hommes existent sans vraiment être présents. Une distance s’installe, dictée par une société qui assigne des rôles distincts et organise la séparation des sexes. À force, ils deviennent presque étrangers dans leurs propres foyers.

On pourrait être tenté d’imaginer que cette mise à l’écart relève d’une volonté de Mama Abla, comme si elle avait voulu instaurer une sorte de communauté féminine souveraine et autosuffisante. Mais ce serait ignorer les règles patriarcales qu’elle impose elle-même à ses filles, sans qu’aucun homme ne l’y contraigne.

Ces injonctions opposent alors l’émancipation féminine à l’obligation de maternité. Le refus d’enfant devient, dans ce contexte, la preuve amère que le corps des femmes ne leur appartient pas entièrement. Tout au long du roman, résonne ainsi la détresse d’une fille dont l’existence n’a jamais été pleinement accueillie – du moins pas comme elle l’aurait espéré.
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