Culture

Mouna Hachim : L’Histoire, c’est ce qu’on dit, mais c’est aussi ce qu’on tait (3/3)

Jamais on n’a autant parlé d’Histoire au Maroc, entre storytelling et rigueur scientifique, grands oublis et tabous. Comment retrouver le chemin vers notre passé ? La romancière, essayiste et historienne Mouna Hachim nous aide à y voir clair dans «De choses et d’autres».

29 Janvier 2026 À 10:05

«La force de l’Histoire, c’est toute la profondeur de perspective qu’elle peut offrir.» Cette phrase de Mouna Hachim rappelle que l’Histoire n’est pas seulement une reconstitution du passé, mais un outil de recul et de discernement, capable d’éclairer les zones d’ombre du passé comme du présent. En effet, cette profondeur de perspective permet de saisir les dynamiques sociales, politiques et culturelles qui façonnent notre monde. Revenir à l’Histoire permet de réhabiliter des vérités largement omises et des personnages injustement tombés dans l’oubli. En outre, replonger dans l’Histoire offre, à chaque époque, une lecture nouvelle, permettant à la vérité historique de s’imposer dans la multitude de récits qui foisonnent à l’ère de la post-vérité.

L’ère de la post-vérité

En Histoire, rappelle Mouna Hachim, la pluralité des lectures est une donnée constitutive. Rien n’est jamais totalement figé : chacun aborde le passé avec ses perceptions, ses sensibilités, son propre baromètre pour mesurer les événements. Mais si les interprétations varient, les faits et les dates, eux, demeurent. «Si c’est un ouvrage théorique, on donne les faits, mais aussi des analyses. Le rôle de l’Histoire, c’est aussi d’analyser, de comparer, de contextualiser.»

Loin d’un simple récit chronologique, l’Histoire est avant tout un travail critique, fondé sur la confrontation des sources et l’examen des cadres d’interprétation. Elle est aussi attentive à ce qui n’est pas dit. «L’Histoire, c’est ce qu’on dit, mais c’est aussi ce qu’on tait. Ces silences de l’Histoire ne sont pas neutres. Ils permettent de comprendre les rapports de force. Donc, quand on prend en compte ce qui est écrit et ce qui se lit entre les lignes, on élargit la vision du lecteur», explique Mouna Hachim, pour qui l’esprit critique reste l’arme infaillible pour appréhender la vérité historique.



Pour l’historienne, «la post-vérité n’est pas quelque chose de caractéristique de notre temps. Ce qui change, c’est l’ampleur et la vitesse avec lesquelles circulent les informations. Mais de tout temps, les faux récits, l’instrumentalisation du passé, les lectures biaisées de l’Histoire ont existé. Il y a des historiens qui ont écrit pour plaire aux puissants, pour imposer une vision du monde ou une idéologie.» La vérité historique, rappelle-t-elle, a toujours dû se frayer un chemin entre croyances, émotions et rapports de force. D’où la nécessité, aujourd’hui plus que jamais, de revenir à la méthodologie scientifique et à l’esprit critique, seuls capables d’interroger les sources, les intentions et les récits.

Des femmes invisibles

Ne dit-on pas que l’Histoire est écrite par les vainqueurs ? Pour Mouna Hachim, les vainqueurs ne sont pas toujours étrangers à nous. Si les élites intellectuelles citadines ont invisibilisé le monde rural, malgré le rôle qu’il a joué dans l’Histoire du Maroc, les franges patriarcales ont totalement marginalisé le rôle des femmes, «parce que l’Histoire a été racontée pour les hommes, par des hommes», assène-t-elle.

Au fil de ses recherches, l’historienne croise ainsi Zhour la Wattasside, qui a régné plus d’un an sur la ville de Fès, sans que cet épisode n’ait laissé de traces suffisantes dans les sources. «Elle a tout de même régné lors d’une période charnière, à la fin de la dynastie mérinide et à l’avènement des Wattassides : absolument aucune information sur cela !» Parfois, au détour d’une phrase, surgit la figure d’une femme médecin ou d’une conseillère. Mais «il y a une pauvreté documentaire affolante», qui contraint parfois à reconstruire des trajectoires entières à partir du contexte ou des figures familiales masculines.



De cette absence est née aussi une volonté de réparation par l’écriture. «C’est ma vengeance de femme», confie-t-elle avec humour. Dans «Les derniers jours des Voilés», son dernier roman, elle choisit de raconter la fin du règne almoravide depuis une perspective féminine, à travers Soura, fille de Youssef ben Tachfine, Mimouna ou encore Fannou, guerrière ayant combattu lors de l’entrée des Almohades dans la casbah. Autant de voix qui rappellent que les femmes ont joué un rôle bien plus actif que ne le suggèrent les représentations orientalistes. «Elles ont joué un rôle de premier plan dans la vie politique, en étant des conseillères de grands sultans», souligne-t-elle, en citant notamment Khenata bent Bekkar, conseillère de Moulay Ismaïl, puis actrice majeure de l’accession au trône de Sidi Mohamed ben Abdellah, après une période de conflit qui a duré trente ans. Aujourd’hui, conclut-elle, il est temps de réhabiliter ces figures et de leur reconnaître leur place réelle, dans la recherche comme dans l’enseignement, afin que l’Histoire du Maroc retrouve toute son ampleur.
Copyright Groupe le Matin © 2026