Culture

Séries ramadanesques : «3ech Tma3», l’audace d’un réalisme social

Au milieu du déferlement annuel des productions du mois du Ramadan, où la quantité prime souvent sur l’innovation, «3ech Tma3» surgit comme une proposition singulière qui rompt avec la monotonie des formules habituelles.

09 Mars 2026 À 11:05

Alors que le spectateur marocain est souvent saturé de comédies légères ou de drames aux ressorts prévisibles, la série «3ech Tma3», portée par la vision d’Ayoub Lahnoud et la plume collective coordonnée par Jawad Lahlou, s’attaque au sujet tabou du trafic de nourrissons avec une exigence formelle remarquable.

La force magistrale de cette série réside dans la création de personnages d’une complexité singulière, mais profondément ancrés dans le réel, qui nous plongent dans un dilemme moral permanent. Car si l’on a envie de détester ces êtres aux motivations troubles, ils inspirent des sentiments mitigés tant leur humanité est palpable dans leurs failles. Nous ne sommes pas devant des figures manichéennes, mais face à des individus pétris de contradictions qui luttent pour leur survie ou leur dignité dans une zone grise où la nécessité finit par éroder le discernement éthique.



La réussite de «3ech Tma3» repose, également, sur une distribution d’une justesse rare. Meryem Zaïmi livre une interprétation habitée dans son double rôle de Hanane et Maria, incarnant une mère prête à tout, oscillant entre peur viscérale et détermination de fer. Sa capacité à porter cette «métamorphose» identitaire est l’un des piliers émotionnels du récit. À ses côtés, Saâdia Ladib, en chef de gang (Chama), réinvente la figure de l’antagoniste : loin des clichés, elle apporte une dimension rationnelle et presque «maternelle» à son crime, rendant le personnage d’autant plus terrifiant qu’il semble humain. Enfin, Mounia Lamkimel surprend par la complexité de son rôle (Imane), en campant une personnalité instable, à la fois fragile et cruelle, confirmant que le scénariste a su offrir à ses comédiens une «encre» suffisamment profonde pour les laisser briller.

Sur le plan de la forme, la série s’affranchit des codes mélodramatiques classiques. Visuellement, elle mise sur une immersion brute, presque documentaire, où la caméra à l’épaule traque la vérité des visages. Ce rythme soutenu, débarrassé des ralentis superflus, témoigne d’une écriture moderne, nourrie par l’expérience internationale du scénariste. En s’imposant comme l’une des pièces maîtresses de ce mois du Ramadan, «3ech Tma3» prouve que la fiction marocaine atteint son apogée lorsqu’elle ose plonger dans le réel sans fard, démontrant qu’avec une vision claire, le talent national peut rivaliser avec les standards de production internationaux.

Jawad Lahlou, scénariste : Le public marocain cherche dans la fiction un miroir de ses propres angoisses



Le Matin : Pourriez-vous nous confier ce qui a présidé à la genèse de ce projet ?

Jawad Lahlou :
À l’origine, le réalisateur Ayoub Lahnoud et moi-même sortions tout juste de l’expérience de la série «Aam w Nhar», écrite l’année dernière. Forts de cette collaboration, nous nourrissions l’ambition de travailler à nouveau ensemble. Mes aspirations me portaient alors vers le récit du crime organisé, tandis qu’Ayoub souhaitait mettre en scène une bande de femmes.

C’est de la convergence de nos idées qu’est née notre orientation actuelle. Par la suite, notre rencontre avec Imane Azmi et Basma El Hijri a été décisive : elles travaillaient sur un projet inspiré d’un fait divers réel concernant des enlèvements d’enfants dans un centre hospitalier de Fès. Nous avons donc opéré une synthèse de ces différentes pistes pour aboutir à «3ech Tma3» : une organisation criminelle impliquée dans le rapt d’enfants, confrontée à une femme qui infiltre leurs rangs pour retrouver son enfant.

Comment s’est déroulé le développement du scénario ? Des ajustements ont-ils été nécessaires au fil du processus ?

Absolument. Il convient de souligner que le développement d’une série est une œuvre de longue haleine, s’étalant sur quatre à six mois. C’est un travail de rédaction plurielle. Nous élaborons d’abord collectivement les «arches narratives», c’est-à-dire les grandes articulations de l’intrigue, avant de nous répartir l’écriture des épisodes. Les trois ou quatre premiers chapitres, étant cruciaux, font l’objet d’une attention particulière : nous produisons parfois cinq à six versions pour chacun d’eux. Notre objectif est d’atteindre une justesse absolue dans la caractérisation des personnages et l’enchaînement des péripéties, afin de captiver l’audience dès les premiers instants. Dans un paysage audiovisuel extrêmement concurrentiel, notamment pendant le mois de Ramadan, l’impératif de distinction est primordial.

À ce propos, estimez-vous qu’une série s’ancrant dans le fait divers et les réalités citoyennes bénéficie d’une meilleure réception ?

Scénariste : Le public marocain manifeste une réelle appétence pour les thématiques sociales. Fort d’une douzaine d’années d’expérience en tant que scénariste au Maroc, mon analyse est que les spectateurs cherchent dans la fiction un miroir d’eux-mêmes.

C’est un reflet de leurs maux, de leurs angoisses et, plus largement, de la société. L’intérêt du fait divers réside dans cette accroche ancrée dans le réel, que nous transfigurons par la dramatisation pour lui conférer une envergure cinématographique. Nous aspirons à créer des personnages authentiques qui suscitent l’identification et, éventuellement, une catharsis, tout en transmettant certains enseignements ou réflexions utiles à la vie.

Vous mentionnez l’importance pour le public de se reconnaître dans l’œuvre. Intervenez-vous lors du tournage pour garantir cette exigence de qualité, notamment lorsque l’interprétation semble diverger des attentes ?

Cela dépend de la disponibilité du scénariste. Pour ma part, j’enchaîne souvent les projets, ce qui limite mes visites sur le plateau à deux ou trois occasions. Toutefois, le travail essentiel s’effectue en amont avec le réalisateur et le producteur. Nous définissons ensemble la distribution et les orientations artistiques majeures afin d’instaurer une harmonie préalable.

J’ajouterais qu’un scénario de qualité facilite grandement la tâche des comédiens. À l’inverse, une écriture lacunaire les prive d’inspiration et de repères. Plus un personnage est complexe et multidimensionnel, avec ses peurs, ses forces et ses contradictions, mieux l’acteur parvient à l’incarner avec profondeur. Nous avons eu d’excellentes surprises sur des productions comme «Bghit Hyatek» ou «Dar Nsa», grâce à des acteurs qui ont su insuffler une véritable âme à nos écrits.

Il s’agit donc de privilégier le talent pur à la simple notoriété numérique ?

Incontestablement. La célébrité issue des réseaux sociaux est souvent éphémère. Sans une réelle nécessité de dire quelque chose au monde, on ne peut s’inscrire durablement dans le métier d’acteur. L’interprétation exige une introspection profonde pour pouvoir incarner «l’autre». Il faut impérativement s’extraire de l’apparence pour privilégier la substance.

À vous entendre, le scénariste n’est nullement marginalisé...

Absolument pas. En douze ans de carrière et vingt-cinq séries à mon actif au Maroc, je n’ai jamais ressenti d’exclusion durant la phase de création. Nous sommes présents dans toutes les étapes de développement. En revanche, une fois le tournage lancé, notre rôle devient plus discret. D’ailleurs, au Maroc, les scénaristes sont souvent les instigateurs des projets : ce sont eux qui sollicitent les producteurs et défendent les dossiers lors des appels d’offres. Il existe un véritable lien de parenté entre l’auteur et son œuvre.

Quel regard portez-vous sur la condition du scénariste au Maroc ?

Je pense que, partout dans le monde, le scénario et le métier de scénariste demeurent relativement sous-cotés. C’est un métier de back-office.

Beaucoup de spectateurs connaissent les séries auxquelles j’ai contribué, mais ignorent mon nom et mon visage. Même sur les plateaux de tournage, il arrive que certains comédiens rencontrent le scénariste pour la première fois assez tardivement. Mais cela fait aussi partie du mystère de ce métier : le scénariste travaille souvent dans l’ombre.

Peut-on parler d’une crise du scénario au Maroc ?

La qualité de la fiction marocaine a considérablement progressé ces dernières années. Au regard de nos contraintes budgétaires, les résultats sont remarquables. Travaillant aussi à l’international, je constate que nous rivalisons avec des standards élevés malgré des budgets bien inférieurs à ceux des plateformes mondiales. Faire une série de trente épisodes avec un budget qui correspondrait ailleurs à un seul épisode est une prouesse en soi.

Qu’est-ce qui définit spécifiquement l’écriture destinée au public marocain?

Outre le miroir social, c’est la gestion du format qui nous caractérise. Nous produisons des formats longs, trente épisodes de 40 ou 52 minutes, ce qui impose une narration particulière. Contrairement à certaines productions étrangères qui usent de procédés mélodramatiques lents, nous tendons vers une mise en scène plus cadrée et rigoureuse. Notre écriture privilégie une approche ancrée dans le réel, s’affranchissant des effets de ralentis superflus pour favoriser la fluidité du récit.

Il est vrai que nous manquons encore de plumes. Je préconise une formation accrue à l’international, par le biais de master class et d’ateliers. C’est essentiel pour la jeune génération.

Existe-t-il des structures de formation dédiées au Maroc ?

Des institutions comme Art Institute, qui propose des ateliers pour les jeunes de quartiers défavorisés, l’Arts Factory et l’Acting Institute offrent des ateliers de familiarisation et de perfectionnement au scénario. Les écoles de cinéma, à l’instar de l’École supérieure des arts visuels (ESAV) à Marrakech, forment également des profils talentueux qui s’insèrent avec succès dans la profession. Il y a de l’espoir pour les générations futures.
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