La
sécheresse qui a frappé le
Maroc ces dernières années n’a rien d’un épisode ordinaire. Longue de sept années consécutives, elle dépasse tout ce que les agriculteurs de la plaine de
Tadla, dans la région de
Béni Mellal-Khénifra, disent avoir connu auparavant. Une équipe de chercheurs de
l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) a profité de cet épisode inédit pour interroger 23 oléiculteurs de la région sur leur manière de vivre, d’interpréter et de gérer la raréfaction de l’eau. Leurs conclusions, publiées dans la revue
«Agricultural Water Management», invitent à réviser une hypothèse largement partagée dans les politiques publiques : que le manque d’argent explique, à lui seul, la lenteur de la transition vers
l’irrigation économe en eau.
Une pénurie que tous constatent, mais que tous n’expliquent pas de la même façon
Sur un point, l’ensemble des exploitants interrogés s’accorde : l’eau se raréfie, qu’elle provienne des barrages gérés par
l’Office régional de mise en valeur agricole de Tadla (ORMVAT) ou des puits individuels. Plusieurs agriculteurs des grands périmètres hydrauliques de
Béni Amir et
Béni Moussa décrivent des lâchers d’eau devenus irréguliers et de plus en plus courts ; d’autres, alimentés par les Séguias gérées par les associations d’usagers, rapportent des nappes phréatiques en chute libre, avec des puits qui doivent désormais être creusés à 200 mètres de profondeur contre 30 à 50 mètres auparavant.
C’est sur l’origine de cette pénurie que les points de vue divergent, et c’est précisément cette divergence que l’étude place au cœur de son analyse. Les chercheurs distinguent deux profils. Les «Externalistes» attribuent la sécheresse à des forces qu’ils jugent incontrôlables – le changement climatique, le manque de pluie et de neige, ou la volonté divine.
Les «Internalistes», à l’inverse, reconnaissent une part de responsabilité humaine : surexploitation des nappes, pratiques d’irrigation inefficaces, mauvaise gestion collective de la ressource. Sur les 23 exploitants de l’échantillon, 13 relèvent du premier profil et 10 du second. Cette grille de lecture n’est pas une nouveauté théorique : elle s’inspire des travaux du psychologue Julian Rotter sur le «lieu de contrôle», qui distingue les individus persuadés de pouvoir influencer le cours des événements de ceux qui s’en remettent au destin. Ce que l’étude marocaine y ajoute, c’est la mise en évidence d’un lien direct entre cette perception et des choix concrets d’irrigation, dans un contexte agricole précis.
Les internalistes s’adaptent, les externalistes attendent
La différence de comportement entre les deux groupes est nette. La plupart des
agriculteurs externalistes n’a mis en place aucune stratégie proactive face à la baisse des rendements : leurs réponses relèvent davantage de la résignation – prière, attente d’une amélioration de la pluviométrie, recours aux revenus envoyés par des proches partis travailler ailleurs – que d’un ajustement technique de leur exploitation. Les agriculteurs internalistes, eux, ont pour la plupart engagé au moins un changement concret.
Certains ont abandonné le citronnier ou le grenadier au profit de l’olivier, jugé plus résistant au stress hydrique. D’autres ont fait creuser un puits ou un forage. Deux exploitants ont réduit la surface irriguée et décalé leurs tours d’eau à la nuit ou aux heures fraîches, tandis qu’un autre a cherché une activité hors exploitation pour compenser la baisse de revenu agricole. «J’ai arrêté de planter des grenadiers et je suis passé à l’olivier pour faire face au manque d’eau», rapporte l’un des exploitants internalistes cités dans l’étude.
Le vrai frein n’est pas seulement financier
Vingt-deux des 23 exploitants continuent d’irriguer, au moins en partie, par submersion ; un seul recourt exclusivement au goutte-à-goutte. Interrogés sur ce choix, la majorité des
agriculteurs met en avant des contraintes structurelles : accès limité au crédit, sentiment de ne pas être éligibles aux aides publiques, morcellement des parcelles, absence de titre de propriété formel – un obstacle fréquent sur les terres Melk transmises par héritage, où l’accord de tous les copropriétaires est requis pour solliciter un prêt. Mais l’étude documente aussi un phénomène moins souvent mis en avant : une bonne partie des freins tient à une méconnaissance des dispositifs existants plutôt qu’à leur absence. Les auteurs relèvent que la subvention pour l’installation du
goutte-à-goutte est en réalité accessible sans condition de superficie, et peut couvrir jusqu’à 100% des coûts pour les exploitations de cinq hectares ou moins – une réalité largement ignorée des agriculteurs interrogés, qui pensent l’aide réservée aux grandes exploitations.
De même, l’idée qu’un puits est indispensable pour installer un système goutte-à-goutte est répandue, alors qu’un bassin de
stockage d’eau de surface, lui aussi subventionné, peut suffire.
À cela s’ajoute une conviction technique erronée mais tenace : plusieurs exploitants estiment que le goutte-à-goutte ne convient pas aux oliviers matures, dont les racines profondes nécessiteraient, selon eux, l’infiltration en profondeur que seule l’irrigation gravitaire permettrait. Sur le terrain, les chercheurs ont ainsi observé des parcelles équipées de systèmes goutte-à-goutte... mais toujours irriguées par submersion, signe d’une adoption partielle ou mal maîtrisée de la technologie. Les auteurs de l’étude précisent que cette croyance ne correspond pas au consensus agronomique, qui indique qu’un positionnement adapté des goutteurs permet aux arbres matures de s’adapter à l’irrigation localisée. L’étude y voit un défaut de vulgarisation technique plutôt qu’une contrainte objective.
Une productivité de l’eau plus élevée chez les internalistes
Pour vérifier si ces différences de comportement se traduisent dans les
résultats agronomiques, les chercheurs ont calculé, pour chaque exploitant, un indicateur de productivité de l’eau – le rapport entre la production d’olives déclarée et le volume d’eau d’irrigation utilisé sur la campagne 2022-2023. En moyenne, les internalistes affichent une productivité de 0,396 kg par mètre cube, contre 0,204 kg/m³ pour les externalistes, soit près du double.
Cet écart descriptif ne résiste toutefois pas au test statistique. Le test de Mann-Whitney appliqué par les auteurs ne permet pas de conclure à une différence significative entre les deux groupes, compte tenu de la faible taille de l’échantillon. D’ailleurs, les chercheurs sont transparents sur cette limite : les tendances observées sont indicatives, pas généralisables, et un exploitant externaliste bénéficiant du soutien financier de ses fils partis travailler à l’étranger affiche par exemple une productivité de l’eau parmi les plus élevées de l’échantillon, malgré l’absence de toute adaptation technique de sa part.
Une lecture systémique de la transition
Au-delà de la comparaison entre profils, l’étude propose une représentation en boucles de rétroaction (diagramme de boucle causale) pour restituer la complexité des mécanismes à l’œuvre. Elle identifie cinq dynamiques qui s’auto-renforcent – perception de contrôlabilité et engagement dans l’adaptation, accès à l’information sur les subventions, effet de l’apprentissage et de la formation, diffusion par les pairs, et cercle vertueux entre productivité et capacité d’investissement – mais aussi deux mécanismes qui freinent la transition. Il s’agit du piège de l’eau souterraine. En effet, un accès facile à la
nappe phréatique donne à certains agriculteurs une impression d’abondance qui réduit, paradoxalement, l’urgence perçue à investir dans des technologies économes en eau. Le second frein est le piège de la vulnérabilité climatique. Le fait est que la sécheresse, qui devrait inciter à moderniser l’irrigation, réduit dans l’immédiat les revenus agricoles et, avec eux, la capacité financière à investir au moment même où cet investissement serait le plus utile.
Ce que suggèrent les auteurs pour la politique publique
Les chercheurs en tirent deux pistes d’action, complémentaires aux dispositifs financiers existants. D’une part, redonner aux coopératives agricoles un rôle de plateforme d’échange de savoirs – parcelles de démonstration, journées techniques animées par des figures locales de confiance – plutôt qu’une fonction purement administrative ou commerciale.
D’autre part, faire évoluer le rôle des institutions publiques telles que la Direction provinciale de l’agriculture (DPA) et l’ORMVAT, en les dotant d’une capacité d’accompagnement technique de proximité, capable de clarifier les critères d’éligibilité aux aides et d’apporter un conseil concret sur la gestion de l’irrigation localisée. Les auteurs insistent sur un point : les subventions à l’installation, aussi généreuses soient-elles, ne suffiront pas à elles seules à généraliser le
goutte-à-goutte tant que subsisteront des zones d’ombre sur les dispositifs d’aide et des idées reçues sur la technologie elle-même. Dans un bassin agricole où l’eau devient la contrainte structurante de toute décision économique, la bataille de la transition hydrique se joue donc aussi, selon eux, sur le terrain de l’information et de la perception.
Plusieurs exploitants estiment que le goutte-à-goutte ne convient pas aux oliviers matures, dont les racines profondes nécessiteraient, selon eux, l’infiltration en profondeur que seule l’irrigation gravitaire permettrait.