Le paiement instantané ne manque plus vraiment d’infrastructures au Maroc. Il manque encore de réflexes, de cas d’usage et, parfois, de simplicité. C’est le constat qui s’est dégagé de la 11e édition des MFC Talks, organisée par le Morocco Fintech Center (MFC) en collaboration avec Hightech Payment Systems (HPS), autour du thème «Les paiements instantanés : maturité du marché et opportunités pour les fintechs». Derrière l’apparente technicité du sujet se cache une question très concrète : pourquoi les solutions existent-elles sans être encore utilisées à grande échelle ?
Dans son discours d’ouverture, Mohamed Horani, PDG de HPS, a replacé cette interrogation dans une transformation beaucoup plus large de l’industrie du paiement. Fort de plus de quarante années d’expérience dans le secteur, il en retient une constante : les grandes ruptures naissent toujours de l’interaction entre la technologie, le marché et la réglementation. La technologie ouvre de nouvelles possibilités. Le marché transforme certaines d’entre elles en usages. La réglementation fournit le cadre de confiance nécessaire à leur généralisation. Or, pour Mohamed Horani, ces trois forces connaissent aujourd’hui une accélération simultanée. Paiement instantané, open banking, intelligence artificielle, stablecoins ou encore monnaies numériques de banque centrale ne doivent donc pas être regardés comme des évolutions indépendantes. Leur convergence annonce un paiement de plus en plus rapide, intégré aux parcours du quotidien et, dans certains cas, programmable. Des transactions pourraient à terme être préparées, optimisées, voire exécutées par des agents intelligents, dans des cadres préalablement définis.
Pour le Maroc, l’opportunité est réelle. Le pays dispose déjà d’infrastructures de paiement, d’un cadre réglementaire en évolution, d’acteurs technologiques reconnus et d’un écosystème fintech qui se structure. La question n’est donc plus seulement de savoir comment moderniser les paiements, mais comment exploiter les capacités existantes pour faire émerger de nouveaux services, de nouveaux usages et, pourquoi pas, de nouveaux champions.
Une infrastructure en avance sur son usage
Cette distinction entre infrastructure disponible et adoption effective a traversé l’ensemble des échanges. Hanae Ben Driss, directrice générale de Switch Al Maghrib, a rappelé que le Maroc avait posé très tôt les bases d’un système de paiement mobile interopérable. Le marché bénéficie aujourd’hui d’infrastructures robustes et d’un cadre institutionnel structuré. Mais cette avance ne se traduit pas encore par un recours massif aux nouveaux moyens de paiement. Le nombre de Wallets ouverts, à lui seul, ne dit pas grand-chose de la maturité du marché. Encore faut-il qu’ils soient actifs, régulièrement alimentés et utilisés pour régler des achats ou accéder à des services. La même logique vaut pour l’acceptation commerciale : disposer d’une solution technique ne suffit pas si elle reste absente du quotidien des commerçants et de leurs clients. Le Maroc a donc construit les rails, mais le trafic reste limité. Pour Hanae Ben Driss, le défi consiste désormais à faire circuler davantage de transactions sur ces infrastructures. Cette étape suppose une mobilisation de l’ensemble de l’écosystème. Ni le régulateur, ni le switch, ni les banques, ni les établissements de paiement ne peuvent, seuls, provoquer l’adoption. Il faut également sortir d’une opposition systématique entre les instruments. Carte, Wallet et virement instantané sont appelés à coexister. Du point de vue de l’utilisateur, la technologie mobilisée en arrière-plan importe finalement assez peu. Ce qui compte, c’est la fluidité de l’expérience, la disponibilité du service et la confiance qu’il inspire. Gilles Réant, directeur Business Innovation à HPS, a lui aussi appelé à ne pas confondre avance technologique et maturité réelle. Il a rappelé que les premières expériences de Wallets, portées notamment par des opérateurs télécoms, avaient buté sur l’absence d’interopérabilité et sur l’impossibilité d’atteindre une masse critique. La construction d’une infrastructure interopérable et l’adoption de standards communs constituent, à cet égard, des avancées importantes. Mais la maturité doit être appréciée à travers des indicateurs d’usage : utilisateurs actifs, fréquence des transactions, volumes traités et étendue du réseau d’acceptation.
Le commerçant ne cherche pas une technologie, mais une solution
L’adoption se jouera en grande partie chez les commerçants. Or, leur réticence est souvent ramenée à deux explications : la fiscalité et le coût des commissions. Les échanges ont montré une réalité plus nuancée. Pour un petit commerce, le délai de récupération des fonds peut être plus déterminant que le montant de la commission. Le cash présente un avantage simple : il est immédiatement disponible. Il peut servir, le jour même, à renouveler un stock ou à régler un fournisseur. Le paiement numérique devient réellement attractif lorsqu’il reproduit cette disponibilité, tout en réduisant les contraintes de rapprochement et de suivi. Il ne suffit donc pas de proposer au commerçant un moyen supplémentaire d’encaisser. Il faut lui apporter un bénéfice immédiatement perceptible. Mustapha Badr-Ezzaman, directeur général de Vantage Payment Systems, a insisté sur la diversité des besoins. Un microcommerçant peut rechercher un accès quasi immédiat à sa recette, alors qu’une grande enseigne accordera davantage d’importance au rapprochement automatisé des transactions et à un règlement rapide et consolidé en fin de journée. Cette diversité remet en cause l’idée d’une solution unique. Le paiement instantané ne doit pas être proposé comme une réponse indistincte à tous les commerçants. Il doit être intégré à des parcours adaptés à leur activité, à leur taille et à leurs contraintes de trésorerie. Elle transforme également le métier de l’acquéreur. Celui-ci ne sera plus seulement chargé de permettre l’acceptation de la carte. Il devra agréger plusieurs instruments et proposer des services de consolidation, de réconciliation et de gestion des flux. Son modèle économique sera ainsi appelé à reposer davantage sur les services rendus que sur la seule commission appliquée à la transaction. Le commerçant ne peut pas, par ailleurs, être contraint de jongler entre plusieurs équipements, interfaces ou procédures selon que le client paie par carte, Wallet ou QR code. La multiplication des moyens de paiement ne doit pas se traduire par une multiplication des contraintes au point de vente. Sur ce terrain, Gilles Réant a notamment évoqué le potentiel du SoftPOS, qui permet de transformer un smartphone compatible NFC en terminal de paiement. La solution pourrait réduire le coût d’équipement des petits commerçants et élargir le réseau d’acceptation. Sa diffusion dépend toutefois du niveau d’équipement en téléphones compatibles. La simplicité du parcours reste tout aussi décisive du côté du client. L’application systématique du même niveau d’authentification à toutes les transactions peut créer des frictions inutiles, notamment pour les micropaiements. Attendre un SMS et saisir un code à usage unique pour régler un faible montant enlève au paiement une partie de son caractère instantané. Une gestion du risque proportionnée au montant, combinée à la biométrie, permettrait de fluidifier ces opérations.
Partir du besoin plutôt que du Wallet
La question des cas d’usage a été au cœur de l’intervention d’Ismael Belkhayat, fondateur et directeur général (CEO) de Chari. Son message est direct : un Wallet ne créera pas, à lui seul, son propre usage. Il faut commencer par identifier un problème concret, puis utiliser le Wallet comme un outil pour le résoudre. L’exemple présenté autour de la mobilité à Marrakech illustre cette démarche. Dans certains modèles de mise en relation avec des chauffeurs, ces derniers peuvent être amenés à avancer des fonds pour continuer à recevoir des courses. Dans le dispositif décrit pour Bolt, le client paie sa course par carte. Les fonds sont conservés jusqu’à l’exécution de la prestation, puis la part revenant au chauffeur est transférée instantanément sur un Wallet. L’avantage ne réside pas dans le Wallet en lui-même, mais dans la réponse apportée à un problème de trésorerie. Le chauffeur peut disposer rapidement de son argent sans préfinancer son activité selon le même schéma. Une fois installé, le Wallet peut ensuite donner accès à d’autres services, comme la recharge téléphonique ou le paiement de factures. Ce cas résume une idée forte des MFC Talks : l’usage doit précéder l’outil. L’écosystème ne doit pas commencer par créer une nouvelle solution en espérant que le marché finira par lui trouver une utilité. Il doit partir d’un besoin suffisamment fort pour provoquer un changement de comportement. Cette logique rejoint l’appel lancé par Mohamed Horani aux fintechs : construire sur l’existant et concentrer leur énergie sur la création de valeur. Il n’est pas nécessaire de rebâtir les infrastructures déjà disponibles. Le véritable espace d’innovation se trouve dans les services qui peuvent être développés au-dessus de ces infrastructures. Les acteurs établis ont, de leur côté, intérêt à ouvrir davantage leurs plateformes. Ismael Belkhayat a ainsi défendu un modèle de collaboration dans lequel les acteurs agréés prennent en charge la réglementation, la conformité, les certifications et la connexion aux réseaux, tandis que les fintechs spécialisées se concentrent sur l’expérience utilisateur et la résolution de problèmes métiers précis. Des solutions peuvent alors être développées pour les systèmes de caisse, les bornes de commande, la restauration, la mobilité ou d’autres secteurs encore peu digitalisés. L’ouverture des infrastructures permet aux jeunes entreprises de tester plus rapidement leurs produits, sans reconstruire toute la chaîne de paiement.
Le régulateur, architecte de l’écosystème
Cette ouverture ne peut toutefois fonctionner sans règles communes. Fadwa Jouali, directrice adjointe des systèmes et moyens de paiement à Bank Al-Maghrib, a expliqué que le rôle de la Banque centrale ne se limitait plus à la production de normes. Le régulateur intervient, par la même occasion, comme architecte d’un écosystème où les infrastructures, les banques, les établissements de paiement et les nouveaux entrants doivent pouvoir fonctionner ensemble. Une première phase a permis de poser les bases réglementaires, d’organiser l’interopérabilité et d’encadrer l’accès aux infrastructures. Le marché entre maintenant dans une phase plus délicate : celle des usages. La fragmentation des dispositifs rend encore leur compréhension difficile. Les règles, les parcours et parfois même les appellations varient selon les instruments. Pour l’utilisateur, cette complexité nuit à la lisibilité de l’offre. La mise en place d’un cadre domestique plus cohérent et de règles communes permettrait de mieux articuler les différents moyens de paiement. La confiance constitue l’autre chantier majeur. La lutte contre la fraude ne peut pas reposer uniquement sur des outils de surveillance ou de détection en temps réel. Une grande partie des attaques exploite le comportement humain à travers l’ingénierie sociale. L’éducation et la sensibilisation doivent donc accompagner le déploiement technologique. La manière dont les incidents sont traités compte tout autant. Des procédures de réclamation différentes d’un établissement à l’autre entretiennent l’incertitude. Or, un utilisateur confronté à un litige qui tarde à être résolu peut rapidement abandonner le moyen de paiement concerné. La confiance se construit avant la transaction, mais aussi après, lorsque quelque chose ne se passe pas comme prévu.
Transformer une avance technique en avantage économique
Au-delà du marché national, Mohamed Horani a invité l’écosystème à penser simultanément souveraineté et changement d’échelle. Le Maroc doit disposer de solutions répondant à ses propres besoins, mais celles-ci ne doivent pas être conçues pour rester confinées au marché intérieur. Le pays peut servir de terrain d’expérimentation à des solutions capables, ensuite, de se déployer sur d’autres marchés. À condition, toutefois, que l’open innovation devienne une pratique et pas seulement un principe affiché. Banques, établissements de paiement, infrastructures et entreprises technologiques doivent faciliter l’accès à leurs plateformes et multiplier les expérimentations avec les fintechs. La finalité reste économique et sociale. L’innovation dans le paiement n’a d’intérêt que si elle facilite l’accès aux services financiers, améliore la gestion des très petites entreprises, aide les commerçants à rejoindre l’économie formelle et renforce la compétitivité des entreprises. Le diagnostic posé lors des MFC Talks est finalement moins technologique qu’il n’y paraît. Le Maroc n’a pas besoin d’accumuler de nouveaux moyens de paiement pour donner l’impression d’innover. Il doit rendre ceux qui existent réellement utiles. Les infrastructures sont là. Le cadre réglementaire se précise. Les compétences technologiques existent. Reste à transformer ces acquis en services suffisamment simples et efficaces pour s’installer dans le quotidien. C’est à cette condition que le paiement instantané cessera d’être une possibilité technique pour devenir un usage de masse.
Mounia Senhaji
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27 Septembre 2026
À 16:27