Économie

Le Maroc affiche ses ambitions maritimes et entend bien reconstruire son pavillon national

Les premières Assises nationales du maritime, qui se tiennent ces 21 et 22 mai à Tanger, ont mis en lumière l’ambition du Maroc de faire du secteur maritime un levier de souveraineté, de compétitivité et d’intégration africaine. Entre les discours d’ouverture et le panel ministériel consacré à l’Initiative Royale pour l’Atlantique et le Sahel, les échanges ont dessiné les contours d’une stratégie où ports, logistique, sécurité et coopération régionale se rejoignent dans une même vision géopolitique. Plus que jamais, le Maroc est déterminé à reconstruire son pavillon qui a rétréci comme peau de chagrin, passant d’environ 70 compagnies maritimes dans les années 1960 à seulement six aujourd’hui. Pour inverser cette tendance, le gouvernement mise sur l’intermodalité, le renforcement des connexions ferroviaires et autoroutières autour des ports, mais aussi sur la formation. Un nouveau collège maritime verra ainsi le jour à Tanger afin de contribuer à résorber la pénurie de compétences dans le secteur, dont les besoins sont aujourd’hui estimés à près de 1.000 profils qualifiés par an.

Ph. Seddik

21 Mai 2026 À 18:32

Le Maroc veut changer de dimension maritime. C’est le message fort envoyé depuis Tanger à l’ouverture des premières Assises nationales du maritime, organisées sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI sous le thème «Le Maroc, nation maritime émergente». Pendant deux jours, responsables gouvernementaux, experts internationaux, opérateurs portuaires et acteurs du transport maritime se réunissent pour réfléchir à ce qui est désormais présenté comme un tournant stratégique pour le Royaume : faire de la mer un levier de souveraineté économique, d’influence régionale et de résilience logistique.

Dans son allocution d’ouverture, le ministre du Transport et de la logistique, Abdessamad Kayouh, a mis en avant l’importance de l’événement qui intervient dans un contexte mondial marqué par les tensions géopolitiques, les crises énergétiques et les perturbations des chaînes d’approvisionnement. «Aujourd’hui, le secteur maritime est devenu un véritable facteur de souveraineté, de résilience et de puissance économique», a affirmé le ministre.

Pour le Maroc, la dimension stratégique du secteur n’est pas à démontrer puisque près de 95% des échanges commerciaux du Royaume transitent par voie maritime. Avec ses 3.500 kilomètres de côtes sur l’Atlantique et la Méditerranée, le pays veut désormais capitaliser pleinement sur sa position géographique et en tirer le meilleur parti dans un environnement mondial des plus incertains.

Une nouvelle ambition maritime

Abdessamad Kayouh a ainsi défendu une vision qui dépasse largement la seule modernisation des ports. Le gouvernement veut bâtir un véritable écosystème maritime intégré associant flotte nationale, infrastructures logistiques, gouvernance, formation et financement. Le ministre a notamment rappelé les orientations du Discours Royal du 6 novembre 2023 appelant à réfléchir à la création d’une flotte maritime commerciale nationale forte et compétitive.

Le Maroc a déjà lancé une étude stratégique pour développer son pavillon maritime national. Les premières mesures concrètes commencent à émerger avec le lancement d’appels d’offres visant à renforcer les lignes maritimes dans le détroit de Gibraltar afin d’accompagner l’augmentation des flux de passagers et de marchandises entre le Maroc et l’Espagne. Le ministère envisage également de nouvelles lignes reliant les ports du Sud, notamment Agadir et Dakhla, à des ports européens et africains pour soutenir les exportations marocaines.

«Le maritime ne se résume pas aux navires»

Invité d’honneur des Assises, le secrétaire général de l’Organisation maritime internationale (OMI), Arsenio Dominguez, a salué la vision portée par le Maroc et son engagement dans la coopération internationale maritime. Dans une intervention qui a particulièrement insisté sur les enjeux géopolitiques actuels, il a rappelé que le transport maritime assurait plus de 80% du commerce mondial tout en restant souvent «sous-estimé» malgré son rôle vital dans l’économie internationale. Le responsable onusien a également évoqué les conséquences des tensions internationales sur les routes commerciales maritimes, alertant sur les risques qui pèsent aujourd’hui sur l’approvisionnement énergétique, alimentaire et industriel mondial.

Mais au-delà des crises, Arsenio Dominguez a surtout mis l’accent sur la nécessité d’adopter une approche beaucoup plus globale du maritime. «Le transport maritime ne se limite pas aux navires qui accostent dans les ports. Il englobe tout l’écosystème qui gravite autour», a-t-il déclaré. Une idée qui rejoint directement la vision du Maroc : faire du maritime un secteur transversal reliant logistique, industrie, énergie, agriculture, sécurité, numérique et formation.

Transition verte et capital humain

Les deux responsables ont également convergé sur les défis liés à la transition énergétique et technologique du secteur maritime.

Arsenio Dominguez a évoqué la décarbonation du transport maritime, la cybersécurité, la digitalisation des chaînes logistiques et les difficultés croissantes à attirer les jeunes générations vers les métiers de la mer. Le Maroc, de son côté, mise sur ses infrastructures portuaires et logistiques pour renforcer son attractivité régionale. Tanger Med, devenu le premier port d’Afrique et de Méditerranée, symbolise déjà cette montée en puissance. Mais pour le Royaume, l’ambition va désormais bien au-delà du seul transport maritime.

Atlantique, Sahel et Afrique : le Maroc veut redessiner les routes de l’intégration régionale

Le panel ministériel consacré à «L’Initiative Royale pour l’Atlantique et le Sahel : rôle du Maritime» a conféré une profondeur géopolitique aux débats des Assises. Prenant la parole en ouverture du panel, Tarik Iziraren, secrétaire permanent du Processus des États africains atlantiques (PEAA), a présenté la Vision Royale pour l’Atlantique comme un projet stratégique global destiné à transformer l’espace atlantique africain en moteur d’intégration et de développement partagé. Selon lui, cette vision repose sur trois initiatives complémentaires : le Processus des États africains atlantiques, destiné à structurer la coopération régionale, l’ouverture des pays du Sahel à l’océan Atlantique et le projet du gazoduc Nigeria-Maroc.

Pour Tarik Iziraren, l’objectif est de passer «d’une logique de potentialité à une logique d’appropriation» collective de l’espace atlantique africain. Le responsable du PEAA a insisté sur le fait qu’aucun pays africain ne peut relever seul les défis sécuritaires, énergétiques ou économiques qui traversent aujourd’hui le continent. «Il ne suffit pas d’avoir un océan partagé. Il faut aussi le penser ensemble, le gérer ensemble et le défendre ensemble», a-t-il souligné.

Ports, corridors et souveraineté logistique

Cette vision politique s’appuie sur une stratégie d’infrastructures ambitieuse détaillée par plusieurs membres du gouvernement. Le ministre de l’Équipement et de l’eau, Nizar Baraka, a rappelé que Tanger Med traitait actuellement près de 11 millions de conteneurs par an. Le futur port Nador West Med, attendu pour fin 2026, viendra renforcer cette capacité avec 5,5 millions de conteneurs supplémentaires grâce à des partenariats avec de grands armateurs internationaux.

Mais le projet qui symbolise le plus cette stratégie reste Dakhla Atlantique, conçu comme un vaste complexe portuaire, industriel et logistique tourné vers l’Afrique de l’Ouest et l’Atlantique. Le gouvernement prévoit également un nouveau port à Tan-Tan pour accompagner le développement des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert. Sur le plan terrestre, la voie express Tiznit-Dakhla, désormais achevée sur près de 1.100 kilomètres, doit à terme être prolongée vers la Mauritanie afin de renforcer les connexions avec l’Afrique subsaharienne.

Reconstruire le pavillon marocain

Abdessamad Kayouh a profité du panel pour revenir sur la question de la souveraineté maritime nationale. Le ministre a rappelé le déclin progressif du pavillon marocain, passé d’environ 70 compagnies maritimes dans les années 1960 à seulement six aujourd’hui. Pour inverser cette tendance, le gouvernement mise sur l’intermodalité, le renforcement des connexions ferroviaires et autoroutières autour des ports, mais aussi sur la formation. Un nouveau collège maritime verra ainsi le jour à Tanger afin de contribuer à résorber la pénurie de compétences dans le secteur, dont les besoins sont aujourd’hui estimés à près de 1.000 profils qualifiés par an, alors que le système actuel ne forme qu’environ 180 lauréats annuellement, selon le ministre.

L’Afrique comme nouvel horizon commercial

Le secrétaire d’État chargé du Commerce extérieur, Omar Hejira, a replacé cette stratégie dans une perspective économique continentale. Selon lui, les 23 pays de la façade atlantique africaine représentent près de 50% du commerce du continent, alors même que les échanges intra-africains restent faibles comparativement aux autres régions du monde. Le Maroc estime aujourd’hui à 120 milliards de dirhams le potentiel inexploité d’exportations vers les marchés africains. Pour accompagner cette dynamique, le gouvernement a lancé une plateforme numérique unifiée pour simplifier les procédures du commerce extérieur ainsi qu’un mécanisme d’assurance destiné à soutenir les exportations vers plusieurs pays africains.
En conclusion de ce panel, les intervenants ont été unanimes : la réussite de cette vision repose sur une approche «gagnant-gagnant» où le Maroc met ses infrastructures de classe mondiale au service du développement collectif du continent.
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