LE MATIN
27 Février 2026
À 13:10
L’
économie numérique mondiale est engagée dans une course effrénée à la puissance de calcul.
Cloud, intelligence artificielle, services financiers en ligne, streaming : tout repose sur une infrastructure invisible mais vitale, celle des
Data Centres. À l’échelle globale, les investissements se chiffrent en milliers de milliards de dollars et les hyperscalers multiplient les campus géants aux
États-Unis, en
Europe et en
Asie.
Dans ce paysage dominé par les grandes puissances technologiques, l’
Afrique avance à un rythme soutenu mais part de loin. Selon le rapport Data Centres in Africa 2026 publié par l’
Africa Data Centres Association (ADCA) et
Rising Advisory, le continent devrait tripler sa capacité d’ici la fin de la décennie. La charge informatique active atteint actuellement 360 MW, avec 238 MW en construction et 656 MW supplémentaires planifiés. Si tous les projets aboutissent, la capacité totale avoisinerait 1,2 gigawatt. Mais ce bond en avant ne suffira pas à combler l’écart mondial : la part africaine resterait bloquée à 0,6 % de la capacité informatique globale, alors même que le continent représente près de 20 % de la population mondiale.
Le paradoxe africain est clair : forte croissance, faible poids relatif. Hors
Afrique du Sud, les taux d’occupation restent proches d’un tiers des capacités disponibles, signe d’infrastructures construites en anticipation de la demande future des géants du cloud et des applications d’IA. La bataille n’est plus seulement celle de la
connectivité — longtemps centrée sur les câbles sous-marins et la fibre — mais celle de l’énergie et de la localisation du calcul. Le rapport souligne que l’approvisionnement électrique est devenu la principale contrainte au développement de nouveaux sites. Déficits de production, pertes de transmission pouvant atteindre 25 % dans certaines zones urbaines, nécessité de sécuriser des contrats d’achat d’énergie à long terme : le
data centre est désormais un enjeu énergétique autant que numérique. En toile de fond, la question de la souveraineté des données prend de l’ampleur. Plus de 40 pays africains ont adopté des lois sur la protection des données et 15 disposent désormais d’une stratégie nationale en matière d’
intelligence artificielle. La dynamique réglementaire accompagne ainsi la volonté de retenir localement la valeur créée par les données africaines, encore largement hébergées hors du continent. « Il ne s'agit pas d'un simple rattrapage technologique », avertit
Faith Waithaka, présidente de l’ADCA, évoquant « une course contre la montre pour éviter que l'Afrique ne soit durablement exclue de la nouvelle économie mondiale de l'intelligence artificielle ».
Le Maroc, pivot stratégique entre deux continents
Dans cette recomposition, le
Maroc se distingue comme l’un des hubs émergents les plus structurés du continent. Le rapport souligne que le Royaume bénéficie d’une convergence rare : infrastructures de classe mondiale, position géographique stratégique entre l’Afrique et l’Europe, et accès prioritaire aux énergies renouvelables. Cette combinaison lui permet d’attirer des investissements dédiés à l’intelligence artificielle et au « cloud souverain », notamment à travers le développement de campus hautement résilients à
Casablanca et
Rabat. Au-delà de l’effet d’annonce, c’est une stratégie de chaîne de valeur qui se dessine. En misant sur des data centres capables d’héberger des charges critiques et des applications d’IA, le Maroc ne cherche pas seulement à servir son marché domestique, mais à devenir une plateforme régionale de calcul et d’hébergement pour l’Afrique de l’Ouest et le bassin méditerranéen.
La maturité réglementaire du Royaume est également mise en avant comme un facteur d’attractivité. Dans un contexte où les investisseurs scrutent la stabilité juridique, la clarté des règles en matière de protection des données et de gouvernance numérique devient un avantage compétitif décisif.
De l’infrastructure à la souveraineté
Le défi africain ne se limite donc pas à construire des bâtiments bardés de serveurs. Il s’agit de transformer la capacité installée en moteur de
compétitivité, d’
innovation et d’
emplois qualifiés. Si l’Afrique parvient à réduire sa dépendance aux infrastructures offshore, à sécuriser son approvisionnement énergétique et à développer des compétences locales en IA et en gestion d’infrastructures critiques, elle pourra convertir son retard actuel en levier stratégique.
Le Maroc, en se positionnant comme
carrefour numérique et énergétique, semble avoir compris que la prochaine frontière du développement ne sera ni seulement industrielle, ni seulement technologique, mais fondamentalement liée à la maîtrise du calcul. Dans l’économie mondiale de l’IA, la proximité des serveurs devient un facteur de puissance.