Hiba Chaker
12 Octobre 2026
À 17:51
À
Marrakech, les
avions ont assuré le spectacle dans le ciel. Au sol, c’est une autre démonstration qui s’est jouée : celle d’un pays décidé à peser davantage dans les coulisses de leur fabrication. Sur la base aérienne des
Forces Royales Air, près de 200 exposants de 27 pays ont participé, du 7 au 10 octobre, à la huitième édition du
Marrakech Airshow. Autour de
Boeing,
Airbus,
Safran,
Lockheed Martin, Thales ou
Embraer, les rencontres ont dessiné les contours d’une industrie marocaine qui ne se satisfait plus de son rôle historique de sous-traitant.
En vingt ans, le Maroc s’est taillé une place dans les chaînes de production des grands noms de l’aéronautique mondiale. Désormais, l’assemblage de moteurs, la fabrication de systèmes complexes et la recherche avancée dessinent les contours d’une nouvelle ambition : faire du Royaume un territoire de conception et d’innovation, autant que de production. Une trajectoire dont Mounia Boucetta connaît les ressorts. Ingénieure de formation, ancienne secrétaire générale du ministère de l’Industrie et du commerce, puis secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires étrangères et de la coopération internationale, elle est aujourd’hui Senior Fellow au Policy Center for the New South. Dans cet entretien accordé au «Matin», elle revient sur les choix de politique industrielle qui ont permis l’essor de la filière, du partenariat public-privé au développement des compétences, et décrypte les conditions du prochain saut technologique marocain. Avec une conviction : l’avenir du secteur se jouera aussi dans la capacité des PME nationales à accéder à l’ingénierie, à la co-conception et aux marchés internationaux.
Le salon, placé sous le Haut Patronage de
S.M. le Roi Mohammed VI, a également accueilli des délégations civiles et militaires de haut niveau, avec une présence remarquée des
Émirats arabes unis, partenaire stratégique de l’édition. Mais les accords industriels constituent l’essentiel du bilan. «L’industrie connaît une transformation accélérée, dans un contexte marqué par une forte demande mondiale sur les produits civils et de défense», a relevé le ministre de l’Industrie et du commerce,
Ryad Mezzour, à l’ouverture. Selon lui, les capacités accumulées en deux décennies permettent désormais au
Maroc d’aborder la réalisation de systèmes complexes et leur conception. Les prochaines usines en mesureront la portée.
Vingt ans de construction, une filière à 29 milliards de dirhams
Le chemin parcouru se lit d’abord dans les chiffres. Le secteur réunit aujourd’hui quelque 160 entreprises et emploie près de 25.000 personnes. Ses exportations ont atteint 29,087 milliards de dirhams en 2025, contre 26,446 milliards un an auparavant, d’après l’
Office des changes. Sur les huit premiers mois de 2026, elles se sont établies à 22,969 milliards de dirhams, en progression de 21,5%. L’assemblage représente 15,874 milliards, et les systèmes d’interconnexion de
câblage électrique 7,019 milliards. Bâtie autour du câblage, de l’usinage et des composants à
Casablanca-Nouaceur, la filière doit désormais diversifier ses métiers.
Mohammed Bellatig, responsable du Groupement des industries marocaines aéronautiques et spatiales (GIMAS), a évoqué auprès de Reuters un objectif de 5 milliards de dollars d’exportations annuelles d’ici trois ans, contre environ 3 milliards en 2025. Un objectif encore à réaliser.
Le Maroc dispose déjà d’un atout majeur : l’enracinement des donneurs d’ordre.
Gabriel Semelas, président d’Airbus pour l’
Afrique et le
Moyen-Orient, a rappelé dans une déclaration à la presse que le groupe était présent dans le Royaume depuis 1951. Il y compte environ 1.200 salariés directs, plus de 100 fournisseurs locaux et un écosystème qui, selon son estimation, génère plus de 10.000 emplois qualifiés. Airbus y réalise notamment des aérostructures, des composites et des installations électroniques, et entend étendre sa coopération avec les universités. Alors que l’avionneur augmente ses cadences sur les A220, A330 et A350, il a besoin, dit-il, de «fournisseurs et d’avoir des capacités comme celles qu’on a ici au Maroc».
Des drones aux missiles guidés, des systèmes de surveillance à la cybersécurité, EDGE s’est taillé, en moins de sept ans, une place de choix sur le marché international de la défense. Fondé à Abou Dhabi en 2019, le groupe émirati fédère aujourd’hui plus de 35 entreprises, affiche près de 4,9 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025 et déploie ses activités dans plus de 100 pays. Déjà présent au Marrakech Airshow en 2024, il revient cette année avec des ambitions qui dépassent la simple fourniture d’équipements militaires. Production locale, transfert de technologies, formation d’ingénieurs marocains et intégration des industriels nationaux aux chaînes de valeur mondiales : les pistes de coopération se précisent. Dans cet entretien exclusif accordé au «Matin», Hamad Al Marar, directeur général d’EDGE, dévoile les secteurs dans lesquels son groupe entend s’engager et envisage de faire du Maroc une plateforme industrielle et d’exportation vers le reste de l’Afrique. Un cap désormais affiché, dont les deux ou trois prochaines années devront révéler les premières réalisations.
La nouvelle étape prend déjà forme dans les ateliers de
Nouaceur. En avril 2026,
Pratt & Whitney Canada y a inauguré une usine de composants de moteurs, appelée à employer environ 200 personnes d’ici 2030. En juin, Trelleborg a ouvert une usine de systèmes d’étanchéité, annoncée au Marrakech Airshow 2024. Deux ans séparent parfois les signatures des premières productions. Safran prépare un saut plus spectaculaire. À
Casablanca, un centre de maintenance des moteurs LEAP, d’environ 120 millions d’euros d’investissement, doit entrer en activité en 2027 et pouvoir traiter 150 moteurs par an, avec 600 emplois prévus à l’horizon 2030. Une ligne d’assemblage de moteurs LEAP-1A, représentant 200 millions d’euros et 300 emplois projetés, est également attendue fin 2027, avec une capacité visée de 350 moteurs annuels. En février 2026, le groupe français a annoncé plus de 280 millions d’euros pour une usine de fabrication d’équipements de trains d’atterrissage, opérationnelle selon le calendrier prévu en 2029, et près de 500 emplois à terme. Autant de métiers exigeants en précision et en certification.
Marrakech, laboratoire de nouveaux investissements
Les signatures des 7 et 8 octobre élargissent encore cet éventail. Jeudi, trois protocoles d’accord ont été conclus avec le ministère de l’Industrie et du commerce. APS Coating prévoit 18 millions d’euros pour une unité de traitement de surface des pièces aéronautiques et 120 emplois directs. MATIS projette d’investir 16,457 millions de dollars dans le développement de la fabrication de câblages électriques, avec 750 emplois annoncés. MECAPOLE, en partenariat également avec l’AMDIE, prévoit 10 millions d’euros pour renforcer l’usinage de pièces d’avions et d’hélicoptères, et 80 emplois. À eux trois, ces projets totalisent 950 emplois directs envisagés. L’enjeu : disposer localement de fournisseurs capables de traiter, assembler et contrôler les pièces. Un autre projet présenté au salon, autour de Safran Oil Systems, porte sur les systèmes de lubrification et de gestion des fluides des moteurs, avec une centaine d’emplois annoncés. Un protocole ne vaut toutefois pas usine : tout dépendra des investissements engagés, des recrutements et des commandes.
L’un des accords les plus significatifs concerne justement ce que les usines ne peuvent, seules, produire : la connaissance. Le 7 octobre, l’Université Mohammed VI Polytechnique a officialisé l’accord de consortium de l’Africa Center of Manufacturing Excellence (ACME), hébergé à Nouaceur. Autour de l’UM6P figurent le ministère de l’Industrie, l’Administration de la Défense nationale, le groupe OCP, Boeing, Airbus, Lockheed Martin, Safran Nacelles et CETIM Maroc. Lancée dans ses premières orientations en 2024, l’initiative franchit une nouvelle étape avec cet élargissement. Le centre doit mutualiser les efforts de recherche, de développement, d’essais et d’accompagnement à l’industrialisation des technologies de fabrication. Ce rapprochement entre concurrents atteste l’intérêt pour la plateforme marocaine. Pour Airbus, Gabriel Semelas y voit «un échelon important» dans la relation avec le Royaume. Reste à savoir quels projets seront lancés, quelles entreprises marocaines pourront y prendre part et quelles technologies seront effectivement développées sur place.
Défense : l’enjeu de produire plutôt que d’importer
Le second visage du salon est militaire. Dans son intervention à l’ouverture,
Abdeltif Loudyi, ministre délégué chargé de l’Administration de la Défense nationale, a insisté sur la constitution progressive d’une base industrielle et technologique nationale. Le cadre juridique, les zones industrielles dédiées et les mesures d’accompagnement des investisseurs doivent, selon lui, faciliter le passage de l’achat d’équipements étrangers à la fabrication et à la maintenance de capacités au Maroc, pour le marché intérieur comme pour d’éventuelles exportations.
Cette orientation trouve un écho dans les accords présentés avec la société française
Harmattan AI, spécialisée dans les systèmes autonomes. Le projet porte sur le développement de capacités industrielles et technologiques locales, tandis qu’une lettre d’intention avec l’Administration de la Défense nationale concerne le drone de frappe à longue portée
IRIFI. Il s’agit, à ce stade, d’une perspective de coopération : ni la production effective de cet appareil ni une commande ferme ne peuvent être déduites de cette seule annonce. Le constructeur sud-coréen Korea Aerospace Industries a, de son côté, signé avec
Maintenance Aero Maroc et
SABCA Maroc un protocole exploratoire de coopération, notamment autour de l’avion d’entraînement T-50. Là encore, aucun achat de cet avion par les
Forces Royales Air n’est annoncé dans cet accord.
Le Maroc pourrait aussi servir de base vers l’Afrique. Le salon a également accueilli les solutions de sécurité intérieure du nord-américain
INKAS, dont des véhicules blindés, un drone intercepteur et des outils de gestion des données de passagers et de surveillance des frontières. Cette présence ne constitue pas une commande marocaine.
Royal Air Maroc, aéroports et emplois : une croissance à faire fructifier
À cette dynamique industrielle s’ajoute celle du transport aérien. Royal Air Maroc dispose, selon sa directrice du pôle exploitation aérienne, Naoual Aït Hammou, de 71 appareils lors du salon et vise 73 avions à fin 2026, puis 200 à l’horizon 2037. Jeudi 8 octobre, la compagnie a signé avec Boeing une convention de rénovation des cabines de sept 787-8, destinée à rapprocher leur confort de celui des long-courriers récemment acquis, dans la perspective notamment du Mondial 2030. La veille, un autre partenariat, conclu avec le ministère de l’Industrie, avait une portée plus directement industrielle : développer les achats de RAM auprès des fournisseurs nationaux. De quoi offrir au tissu national de nouveaux débouchés.
Les aéroports suivent la même trajectoire d’expansion. Le directeur général de l’Aviation civile, Tarik Talibi, a rappelé à Marrakech l’objectif de porter leur capacité à environ 90 millions de passagers par an à l’horizon 2030. Cette croissance appelle de nouveaux équipements, des services de maintenance, des techniciens et des ingénieurs. Encore faudra-t-il qu’une partie de cette demande profite aux entreprises implantées dans le Royaume.
C’est là que se jouera la prochaine étape. Les 25.000 emplois existants attestent la solidité de la filière ; les nouvelles usines réclameront davantage de profils spécialisés dans les moteurs, les matériaux, les essais, la qualité et la conception. Les PME devront, elles, franchir les obstacles de la certification, du financement et de l’accès aux programmes des grands avionneurs. Et les exportations, aussi spectaculaires soient-elles, ne disent pas à elles seules quelle part de la valeur ajoutée demeure au Maroc.
Les rendez-vous sont désormais fixés : premières capacités de maintenance et d’assemblage de moteurs attendues en 2027, équipements de trains d’atterrissage en 2029, premiers résultats à démontrer pour l’ACME et les accords annoncés à Marrakech. C’est à cette aune que se mesurera le véritable changement de statut du Royaume. Après avoir trouvé sa place dans les chaînes de production mondiales, le Maroc veut désormais peser davantage sur les technologies qui les font tourner.