Rochdi Mokhliss
23 Juin 2026
À 13:12
C'est le principal message qui s'est dégagé de la première édition du
Rendez-vous des CFO et DAF du Maroc, organisée à Casablanca par le
Centre Monétique Interbancaire (CMI) autour du thème : « E-facture, paiement digital et finance connectée ».
Pour de nombreux experts, l'erreur serait de considérer la facture électronique comme une simple réforme fiscale ou administrative.
Dans les pays qui l'ont déjà adoptée, la transformation a largement dépassé le cadre réglementaire. La facture cesse progressivement d'être un document statique pour devenir une donnée numérique structurée, circulant en temps réel entre entreprises, administrations, partenaires et systèmes d'information.
Cette mutation est déjà engagée à l'échelle mondiale. Plus de 80 pays disposent aujourd'hui d'un dispositif de facturation électronique et plusieurs dizaines d'autres sont en cours de déploiement. Selon les spécialistes réunis à Casablanca, près de 200 pays pourraient disposer d'un système domestique de facturation électronique à l'horizon 2030.
Derrière cette évolution se dessine une nouvelle logique de gestion où les flux financiers deviennent instantanément traçables, vérifiables et exploitables. Cette bascule ouvre la voie à une automatisation beaucoup plus poussée des opérations financières, depuis la validation des factures jusqu'au rapprochement comptable et aux processus de paiement.
Une révolution qui concerne toute l'entreprise
L'expérience des pays ayant déjà engagé cette transition montre que les projets de facturation électronique ne restent jamais confinés aux directions financières. Ils imposent généralement une révision des processus internes, une amélioration de la qualité des données, une mise à jour des référentiels clients et fournisseurs ainsi qu'une adaptation des systèmes d'information. Autrement dit, la transformation touche simultanément les fonctions finance, achats, ventes, informatique, conformité et contrôle interne.
Les experts insiste qu'attendre la publication définitive du cadre réglementaire pourrait faire perdre un temps précieux aux entreprises.
Selon eux, les travaux préparatoires s'étalent généralement entre six et dix-huit mois et près de 80% des chantiers peuvent être engagés avant même la finalisation des textes.
Du gardien des comptes au pilote de la donnée
Cette transformation modifie profondément le rôle du directeur financier. Pour
Rachid Saihi, directeur général du CMI, les directions financières deviennent progressivement les chefs d'orchestre de la digitalisation des flux financiers de l'entreprise.
L'enjeu n'est plus seulement de produire des états financiers fiables. Il s'agit désormais d'organiser la circulation de la donnée, d'assurer l'intégration entre les systèmes, de maîtriser les risques numériques et de fournir aux dirigeants une vision en temps réel de la performance.
Cette évolution est portée par l'arrivée de technologies comme les
ERP connectés, les
API, l'automatisation des processus et l'intelligence artificielle.
Aujourd'hui encore, une part importante du temps des équipes financières reste consacrée aux rapprochements, aux contrôles et aux traitements manuels. La digitalisation vise précisément à transférer ces tâches vers des systèmes automatisés afin de permettre aux directions financières de se concentrer davantage sur l'analyse, la prévision et l'aide à la décision.
Des gains qui dépassent largement la conformité
Si la réforme mobilise autant l'attention des entreprises, c'est aussi parce que les bénéfices attendus dépassent largement le respect des obligations réglementaires. Les retours d'expérience internationaux montrent que la digitalisation complète du cycle de facturation permet de réduire de 60% à 70% les coûts de traitement grâce à l'automatisation, à la suppression du papier et à la diminution des erreurs opérationnelles.
L'impact peut également être significatif sur la trésorerie. La circulation instantanée des factures et la réduction des délais de validation favorisent une meilleure maîtrise du
besoin en fonds de roulement et améliorent la visibilité sur les flux futurs.
Pour les directions financières, l'accès à une donnée fiable et disponible en temps réel représente un autre avantage majeur. Les délais de clôture peuvent être raccourcis, les prévisions affinées et les décisions prises plus rapidement.
Le Maroc change d'échelle dans les paiements digitaux
Cette mutation intervient alors que les usages numériques connaissent une accélération spectaculaire au Maroc.
Rachid Saihi rappelle qu'en 2003, les flux électroniques traités représentaient environ 3 milliards de dirhams, dont les deux tiers provenaient d'utilisateurs étrangers.
Vingt ans plus tard, les plateformes opérées par le CMI traitent plus de 500 millions d'opérations par an représentant plus de 320 milliards de dirhams de flux financiers. Les paiements réalisés par les utilisateurs étrangers ne représentent désormais qu'environ 30 milliards de dirhams, signe que la croissance est désormais portée avant tout par les usages domestiques. Parallèlement, près de 250 millions de transactions transitent chaque année à travers un écosystème composé de banques, d'établissements de paiement et de réseaux de proximité présents sur l'ensemble du territoire.
Une réforme qui touche à la compétitivité du pays
Pour
El Hadi Chaibainou, directeur général du
Groupement Professionnel des Banques du Maroc (GPBM), la facture électronique s'inscrit dans la continuité des ambitions portées par la stratégie
Maroc Digital 2030. Au-delà de la modernisation administrative, cette évolution pourrait renforcer la transparence des échanges, accélérer l'inclusion financière, favoriser la formalisation de l'économie et améliorer la compétitivité globale des entreprises.
C'est précisément ce qui explique l'attention croissante portée à la réforme. Car derrière la facture électronique se joue en réalité une transformation beaucoup plus profonde : le passage d'une finance essentiellement administrative à une finance connectée, automatisée et pilotée par la donnée.
Dans cette nouvelle configuration, le directeur financier n'est plus seulement le gardien des comptes. Il devient progressivement l'un des principaux architectes de la transformation de l'entreprise.