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Dimanche 17 Mai 2026
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E-commerce : le Maroc peut-il créer son propre «PayPal» ?

Le cash à la livraison a longtemps permis au e-commerce marocain de gagner la confiance des consommateurs. Mais face à l’explosion des usages numériques, ce modèle montre désormais ses limites. Entre enjeux de sécurité, inclusion financière et souveraineté numérique, le Maroc réfléchit de plus en plus sérieusement à construire sa propre infrastructure de confiance pour le paiement en ligne. Plusieurs experts estiment que les bases techniques et réglementaires existent déjà partiellement, mais que le principal défi reste désormais celui de la confiance, de l’encadrement juridique et de la coordination entre banques, fintechs et acteurs du commerce électronique.

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Commander un produit sur internet sans payer à la livraison reste encore un réflexe difficile pour une grande partie des consommateurs marocains. Produits non conformes, retards, absence de remboursement clair ou impossibilité de contester rapidement certaines transactions ont progressivement installé une relation de méfiance entre acheteurs et vendeurs. Résultat : malgré l’essor du commerce électronique, le cash continue de dominer une large partie des transactions numériques au Maroc.

Pourtant, les usages évoluent rapidement. En 2024, le e-commerce marocain a généré près de 38,5 millions de transactions pour environ 11 milliards de dirhams, selon Bank Al-Maghrib (BAM). Mais plus de 66% des commandes continuent d’être réglées en espèces à la livraison, d’après l’Enquête nationale sur les TIC menée par l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT).

Pour Mbarek Yahdih, Digital Marketing Manager, expert en e-commerce, SEO et stratégie digitale, cette situation ne relève pas d’une simple habitude culturelle. «Le fameux Cash on Delivery (COD) n’est pas une culture marocaine. C’est le symptôme d’un vide de confiance que personne n’a encore comblé», affirme-t-il.

Selon lui, le paiement à la livraison a longtemps constitué une solution transitoire indispensable au développement du commerce électronique marocain. «Pendant des années, le paiement à la livraison a été la bouée de sauvetage du e-commerce marocain. Il a permis à des millions de consommateurs méfiants envers le paiement en ligne de franchir le pas et de commander pour la première fois sur internet», explique-t-il. Mais cette transition atteint aujourd’hui ses limites. «Cette béquille est devenue un boulet», estime l’expert.

Un modèle devenu coûteux pour tout l’écosystème

Pour les plateformes e-commerce, les commerçants et les livreurs, le paiement à la livraison génère désormais des coûts importants et des risques opérationnels permanents. «Le COD coûte cher à tout le monde. Pour le marchand : taux de refus à la livraison entre 20 et 40%, immobilisation de stock, frais logistiques doublés, trésorerie bloquée. Pour le livreur : des tournées entières neutralisées par des refus en porte. Pour l’acheteur : impossibilité de commander à l’international, absence de protection en cas de produit non conforme», détaille Mbarek Yahdih. Selon lui, cette dépendance au cash freine aussi la traçabilité financière et ralentit les efforts de bancarisation. «Pour l’économie nationale, cela maintient une masse importante de liquidités hors des circuits de traçabilité, ce qui freine toute politique de bancarisation sérieuse», souligne-t-il.

Cette situation impacte aussi une nouvelle génération de travailleurs du numérique. Freelances, développeurs, créateurs de contenu, autoentrepreneurs ou petites boutiques en ligne dépendent encore largement de plateformes étrangères pour recevoir leurs revenus ou vendre leurs services à l’international. Entre limitations de certaines solutions de paiement, frais élevés et difficultés de transfert, plusieurs acteurs du numérique considèrent aujourd’hui le paiement digital comme un enjeu de compétitivité économique autant que de confort d’usage.

L’expert estime pourtant que le marché marocain est désormais prêt pour une nouvelle étape. La pénétration du smartphone dépasse aujourd’hui les 85% dans les zones urbaines, tandis que plus de 75% des commandes e-commerce proviennent désormais du mobile. MarocPay revendique déjà plusieurs millions d’utilisateurs actifs, tandis qu’Apple Pay et Google Pay deviennent progressivement accessibles via certaines banques marocaines.

«La génération Z marocaine – née avec un smartphone dans la main – n’a pas les mêmes réticences que ses parents. Elle commande à 23 heures, compare plusieurs plateformes en quelques secondes et s’attend à une livraison rapide. Elle est naturellement disposée à payer en ligne, à condition qu’une chose fondamentale soit garantie : sa protection», explique-t-il. Mais malgré l’évolution des usages numériques, plusieurs limites persistent encore.

«Il n’existe aujourd’hui au Maroc aucune solution de paiement en ligne qui combine, dans une interface unique et universelle, la facilité d’utilisation pour le consommateur et une véritable protection juridique et financière pour le marchand», affirme Mbarek Yahdih.

L’expert rappelle par ailleurs que le Centre monétique interbancaire disposait auparavant d’un système de gestion des arbitrages et des chargebacks avant la cession de son portefeuille clients à d’autres établissements de paiement à la suite de la décision du Conseil de la concurrence. «PayPal est accessible mais limité, coûteux en frais de change et non adapté au marché domestique. Stripe n’est pas disponible légalement pour les entités marocaines. Le vide est réel», affirme-t-il.

Vers une infrastructure nationale de confiance

Pour Mbarek Yahdih, le Maroc doit désormais dépasser la logique de simple passerelle de paiement. «Ce que le Maroc doit construire – ou permettre de construire – n’est pas une simple solution de paiement de plus. C’est une infrastructure de confiance complète, un écosystème de paiement digital qui protège simultanément les deux parties d’une transaction commerciale», affirme-t-il.

L’idée serait de développer un système inspiré des modèles internationaux comme PayPal, Alibaba Escrow ou Noon.com, mais adapté aux réalités marocaines.

Le mécanisme reposerait notamment sur un système de compte séquestre intelligent : le montant payé par l’acheteur serait bloqué temporairement jusqu’à confirmation de la bonne réception du produit.

«Lorsqu’un acheteur passe commande, le montant est immédiatement débité mais placé en séquestre – bloqué, sécurisé, garanti. Le vendeur reçoit une confirmation de paiement et expédie le produit. Ce n’est qu’à la réception confirmée de la commande que les fonds sont libérés», explique-t-il.

En cas de litige, un système d’arbitrage hybride pourrait intervenir rapidement. «Si un litige survient, un mécanisme d’arbitrage automatisé et humain tranche en 48 à 72 heures sur la base de preuves vérifiables : numéro de suivi, photos, échanges», précise-t-il.

Selon lui, ce modèle transformerait profondément les rapports de confiance dans le commerce électronique marocain. «Le vendeur n’a plus à craindre le refus à la livraison : il est payé dès l’expédition, sous réserve de bonne réception. L’acheteur n’a plus à craindre de payer pour rien : son argent est protégé jusqu’à ce qu’il reçoive bien ce qu’il a commandé», explique-t-il. «Quand les deux parties d’une transaction sont protégées, le cash devient inutile. C’est la confiance, et non la technologie, qui tue le COD», insiste-t-il.

Mbarek Yahdih estime aussi qu’une telle solution devrait intégrer plusieurs piliers stratégiques : protection des vendeurs contre les refus abusifs, remboursement des frais de retour en cas de litige avéré, système de Scoring de fiabilité des acheteurs, API ouvertes, intégration native avec Shopify, WooCommerce ou PrestaShop, ainsi qu’un SDK mobile performant.

«Chaque seconde de friction dans le tunnel de paiement coûte des ventes. La fluidité n’est pas une option, c’est une arme commerciale», souligne-t-il.

Selon lui, le défi reste aussi réglementaire et institutionnel. «Le modèle gagnant sera celui qui s’appuie sur un partenariat stratégique entre une banque agréée – qui apporte la licence, la crédibilité et l’infrastructure – et une équipe tech agile qui construit l’expérience utilisateur et le moteur d’arbitrage», estime-t-il.

Des bases techniques déjà existantes

Interrogée sur la faisabilité d’un tel système, Houda Khouny, experte en compliance, estime que le système bancaire marocain dispose déjà d’une partie importante des fondations nécessaires à la mise en place d’un mécanisme de paiement sécurisé avec fonds bloqués jusqu’à confirmation de livraison.

«Le système bancaire marocain dispose bel et bien d’une structure stable et réglementée, ce qui le présente comme un terrain fertile au mécanisme de paiements avec fonds bloqués et à la mise en place d’une plateforme agissant comme tiers de confiance institutionnel», explique-t-elle.

Selon elle, le cadre réglementaire progressivement construit par Bank Al-Maghrib au cours de la dernière décennie a permis l’émergence d’un nouvel écosystème de paiement dépassant le modèle bancaire classique. «L’introduction des établissements de paiement et le développement de la monnaie électronique ont permis l’habilitation des acteurs financiers au-delà du modèle bancaire traditionnel», rappelle-t-elle.

L’experte souligne notamment que les directives actuelles de Bank Al-Maghrib autorisent déjà certaines institutions habilitées à collecter des fonds dans le cadre d’opérations de paiement via des mécanismes de cantonnement dédiés exclusivement à l’exécution des transactions. «Cela constitue déjà une base compatible avec un mécanisme de blocage temporaire des fonds», explique-t-elle.

D’un point de vue technique, Houda Khouny estime qu’un tel système ne nécessiterait pas une transformation radicale des infrastructures existantes. «Le rajout d’une fonctionnalité de blocage conditionnel des fonds n’est pas considéré comme une rupture technologique majeure puisqu’elle s’inscrit comme évolution des règles de gestion existantes, reposant sur une libération conditionnée des fonds dès confirmation de livraison effective», affirme-t-elle.

Selon elle, les banques marocaines devront toutefois progressivement évoluer vers un rôle plus large que celui d’intermédiaire de paiement classique.

«Les banques devraient switcher vers le rôle de tiers de confiance transactionnel, et non seulement agir comme intermédiaire de paiement», estime-t-elle.

Cette évolution nécessiterait notamment le développement de systèmes capables de gérer automatiquement la libération conditionnelle des fonds selon des événements contractuels précis, comme la confirmation effective de la livraison.

L’experte évoque aussi l’importance d’intégrer les systèmes logistiques aux mécanismes de paiement afin d’automatiser certaines étapes. «Cela nécessite l’intégration de flux d’information externes, notamment les systèmes logistiques, les numéros de suivi et les statuts de livraison afin d’automatiser les conditions de libération des fonds», explique-t-elle.

En clair, le paiement ne serait plus uniquement lié à une opération bancaire classique, mais à l’ensemble du cycle de validation de la commande et de la livraison.

Houda Khouny insiste aussi sur les enjeux de conformité et de sécurisation des flux financiers. «Comment protéger les fonds des clients ? Quelles mesures LCB/FT appliquer pour garantir la traçabilité des opérations et l’identification des contreparties, notamment les commerçants ? Quelles conditions contractuelles pour régir la détention et la libération des fonds ainsi que la gestion des litiges ?», s’interroge-t-elle.

Selon elle, la protection des utilisateurs imposera une séparation stricte entre les ressources propres des établissements et les fonds détenus pour le compte des clients.

«La protection des fonds des clients impose une ségrégation stricte entre les ressources propres de l’établissement et les fonds détenus pour le compte de tiers, conformément aux standards de settlement», souligne-t-elle.

L’experte estime en outre qu’un cadre juridique plus précis devra être progressivement mis en place afin de clarifier les responsabilités des différents acteurs et les modalités de gestion des litiges. «Cela implique un cadre contractuel clair définissant les droits et obligations des parties ainsi que des modèles de contrats préétablis et validés par le régulateur», explique-t-elle.

Selon Houda Khouny, le rôle de Bank Al-Maghrib sera central pour accompagner cette évolution. «Le régulateur a un rôle crucial pour accompagner l’innovation, adapter le cadre réglementaire et permettre de tester ces nouveaux modèles dans un environnement adéquat», affirme-t-elle.

Des freins réglementaires et structurels persistants

Même constat du côté de Taib Aisse, expert-comptable et économiste, qui estime que les briques techniques nécessaires existent déjà en grande partie, mais que le principal retard reste aujourd’hui réglementaire, organisationnel et structurel. «Les banques de la place disposent déjà des instruments nécessaires : comptes de cantonnement, virements conditionnels et gestion de fonds de tiers. Ce qui manque, c’est leur articulation dans un cadre explicitement dédié au commerce électronique», explique-t-il.

L’économiste rappelle que plusieurs textes encadrent déjà partiellement ces mécanismes, notamment la Loi 103-12 relative aux établissements de crédit et organismes assimilés ainsi que la Loi 43-05 relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux.

Cependant, il souligne qu’aucun texte ne régit encore de manière spécifique l’Escrow numérique transactionnel dans le cadre du e-commerce marocain.

«Bank Al-Maghrib devrait émettre une circulaire dédiée autorisant les établissements de paiement à exercer la fonction de tiers séquestre dans les transactions e-commerce», recommande-t-il.

Selon lui, une partie du défi concerne désormais l’adaptation des infrastructures interbancaires aux exigences du commerce électronique moderne.

«Le SIMT fonctionne encore avec des délais de règlement de J+1 à J+2 pour certaines opérations. Ces délais sont incompatibles avec la réactivité attendue d’un mécanisme d’escrow e-commerce», explique-t-il.

En clair, plusieurs infrastructures existent déjà au Maroc pour sécuriser et traiter les paiements électroniques. Mais elles n’ont pas encore été pensées pour fonctionner comme de véritables mécanismes de paiement conditionnel adaptés au commerce en ligne, où l’argent peut être temporairement bloqué jusqu’à confirmation de la bonne réception du produit.

«Le CMI devrait développer une API de paiement conditionnel intégrant un événement externe avant le débit définitif», affirme-t-il. Taib Aisse estime aussi que plusieurs règles devront être clarifiées par le régulateur, notamment la responsabilité du tiers séquestre, les modalités de cantonnement des fonds clients ou encore les délais maximaux de blocage autorisés.

Il insiste aussi sur l’importance d’une meilleure interopérabilité entre les Wallets mobiles, les établissements de paiement et les solutions M-Wallet proposées par les opérateurs télécoms afin d’assurer une adoption plus large de ces mécanismes.

La confiance reste le principal frein

Pour Taib Aisse, le principal obstacle au développement du paiement digital reste néanmoins la confiance. «La méfiance du consommateur marocain envers le paiement en ligne ne se résume pas à une question technique : elle est le produit d’une expérience utilisateur dégradée accumulée sur plusieurs années», explique-t-il.

Livraisons non conformes, retards, absence de service après-vente crédible ou difficulté à obtenir des remboursements ont progressivement installé un modèle où l’acheteur préfère transférer le risque sur le vendeur via le paiement à la réception.

«Il s’est établi un contrat social informel entre acheteur et vendeur, qui s’est substitué aux garanties légales défaillantes», affirme-t-il. L’expert pointe également les limites de l’application de la Loi 31-08 sur la protection du consommateur dans le contexte numérique ainsi que l’absence d’une véritable autorité spécialisée dans l’arbitrage du e-commerce. «Les recours effectifs restent quasi inexistants pour un consommateur ordinaire», estime-t-il.

Selon lui, plusieurs obstacles continuent également de ralentir la transition : faible usage effectif des paiements électroniques malgré la bancarisation, fragmentation des Wallets mobiles, limites logistiques des petites plateformes e-commerce et contraintes liées à la réglementation des changes.

«Tant que les plateformes dominantes continueront à structurer leur proposition de valeur autour du COD, le marché dans son ensemble ne basculera pas vers le prépaiement», affirme-t-il.

L’économiste estime néanmoins que le contexte actuel reste favorable à une transformation progressive, notamment à travers la stratégie Maroc Digital 2030, la dynamique fintech et les ambitions du Royaume de renforcer son positionnement comme hub financier et numérique africain.

Un enjeu économique, fiscal et stratégique

Au-delà du commerce électronique, les experts estiment qu’une telle infrastructure pourrait avoir des effets beaucoup plus larges sur l’économie marocaine.

Pour Mbarek Yahdih, une solution nationale sécurisée pourrait contribuer à renforcer la bancarisation, améliorer la traçabilité fiscale, réduire le poids de l’économie informelle et faciliter l’accès des PME et artisans marocains aux marchés internationaux.

«Une solution de Wallet digital simple, accessible sans carte bancaire classique et adossée à une protection forte, pourrait devenir un levier puissant d’inclusion financière dans les zones semi-urbaines et rurales où le cash reste dominant par absence d’alternative crédible», estime-t-il.

Selon lui, chaque transaction digitalisée contribue aussi à améliorer la traçabilité financière et l’élargissement de l’assiette fiscale. «Chaque transaction digitalisée est une transaction tracée, déclarée, contribuant à l’élargissement de l’assiette fiscale et à la lutte contre l’économie informelle», souligne-t-il.

L’expert estime en outre qu’une infrastructure marocaine interopérable avec les standards internationaux pourrait offrir de nouvelles perspectives aux PME et exportateurs marocains. «Une solution marocaine solide, reconnue et interopérable avec les standards internationaux permettrait aux artisans, PME et entrepreneurs marocains de vendre directement à l’international sans passer par des intermédiaires coûteux», explique-t-il. Pour illustrer cette dynamique, Mbarek Yahdih cite plusieurs expériences internationales. «L’Inde l’a fait avec UPI, le Kenya avec M-Pesa, le Brésil avec Pix. Ces pays n’avaient pas moins d’obstacles que le Maroc. Ils avaient simplement décidé que le statu quo coûtait plus cher que le changement», affirme-t-il.

Dans un contexte où le Royaume affiche ses ambitions de hub financier et numérique africain, notamment à travers Casablanca Finance City et la stratégie Maroc Digital 2030, la question du paiement digital dépasse désormais le simple confort transactionnel. Pour les experts, elle touche désormais à la souveraineté numérique, à la compétitivité économique et à la capacité du Maroc à construire un véritable climat de confiance dans son économie digitale.
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