Saïd Naoumi
02 Septembre 2026
À 09:40
Sur la carte, de plus en plus dense, des projets d’ammoniac bas carbone annoncés au Maroc, un nouveau nom attire l’attention : H2 Global Energy. Le développeur suisse a positionné un projet à Béni Mellal, une région intérieure jusqu’ici peu associée aux grands projets d’hydrogène vert, davantage concentrés sur les façades atlantiques et méditerranéennes du Royaume. Selon nos informations, le projet est conçu comme une installation entièrement nouvelle, en configuration hors réseau, reposant sur l’électrolyse de l’eau et alimentée par de l’énergie solaire.
La capacité d’électrolyse est estimée à 1.300 mégawatts (MW) tandis que la production d’ammoniac prévoit un volume de 220.000 tonnes par an, avec une mise en service envisagée en 2029. La base internationale de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) le classe ainsi parmi les projets marocains encore à un stade précoce, à côté d’initiatives portées par China Three Gorges, Dahamco, Gaia, Moeve-Taqa, Nareva, NeoGreen, l'OCP ou encore les différents projets de Chbika.
Une publication spécialisée d’Ammonia Energy, consacrée au portefeuille de H2 Global Energy en Afrique du Nord, fournit toutefois un dimensionnement différent. Le développeur y décrit pour Béni Mellal une capacité de 281.000 tonnes d’ammoniac renouvelable par an, alimentée par environ 1,5 gigawatts (GW) de solaire et de batteries de stockage, pour un Capex estimé à 2,5 milliards de dollars, avec une mise en service prévue en 2029. Le projet était alors présenté comme étant au stade pre-FEED, soit une phase d’ingénierie antérieure à la conception détaillée.
La base ONUDI-LEAD retient une capacité de production de 220.000 tonnes et 1.300 mégawatts (MW) d’électrolyse. Dans les deux cas, le projet reste très loin du stade d’un investissement engagé. Le chiffre de 2,5 milliards de dollars doit donc être considéré comme une estimation de Capex au stade du développement, et non comme un investissement déjà mobilisé.
Un pari singulier sur l’intérieur du Royaume
Il faut dire que le choix de Béni Mellal détonne dans le paysage marocain de l’hydrogène vert. Les grands projets annoncés jusqu’ici ont majoritairement privilégié les régions disposant à la fois de ressources renouvelables importantes et d’un accès direct aux infrastructures portuaires. Béni Mellal introduit une autre configuration : celle d'une production d’ammoniac installée au cœur du territoire, à distance des principaux hubs d’exportation.
Cette implantation soulève du coup une question logistique. L’entreprise ne précise pas encore à ce stade le schéma retenu par H2 Global Energy afin d’acheminer la production vers les marchés extérieurs ou vers d’éventuels débouchés industriels locaux. Cette inconnue distingue ainsi le projet des unités conçues directement à proximité des ports et des futurs complexes industriels liés à l’hydrogène vert.
L’absence de raccordement au réseau électrique national constitue également une caractéristique à suivre. La base LEAD de l’ONUDI classe explicitement Béni Mellal comme un projet «off-grid», avec une production d’électricité renouvelable dédiée à l’électrolyse. Le choix semble permettre à H2 Global Energy de sécuriser le caractère renouvelable de l’électricité consommée, mais reporte simultanément sur le développeur l’ensemble des contraintes liées au dimensionnement et au stockage de l’électricité produite.
Un portefeuille marocain plus large qu’il n’y paraît
L’intérêt de Béni Mellal ne réside toutefois pas uniquement dans son implantation géographique. Les informations disponibles sur le portefeuille de H2 Global Energy montrent que le développeur travaille sur un deuxième projet au Maroc, beaucoup moins documenté jusqu’ici : une unité de peroxyde d’hydrogène renouvelable à Tanger. Ce projet, lui aussi au stade pre-FEED, viserait une production de 28.000 tonnes de peroxyde d’hydrogène par an. Il serait alimenté par environ 700 MW de capacités éoliennes et solaires, selon un mix de 60% d’éolien et 40% de solaire. Le Capex pour ce projet est évalué à 1,1 milliard de dollars, avec une mise en service envisagée en 2028.
Cette seconde initiative change sensiblement la lecture du positionnement de H2 Global Energy au Maroc. Le groupe ne semble pas seulement chercher à développer de l’ammoniac renouvelable destiné à l’exportation. Il envisage également une production de chimie renouvelable à Tanger, à partir d’hydrogène électrolytique et d’électricité renouvelable. Pris ensemble, les deux projets représentent, sur la base des estimations déjà établies, un portefeuille potentiel d'environ 3,6 milliards de dollars de Capex au Maroc : 2,5 milliards pour Béni Mellal et 1,1 milliard pour Tanger. Il ne s'agit toutefois pas d'un montant d'investissements engagés, mais de la somme des dépenses d'investissement estimées pour deux projets encore en développement.
Un développeur déjà présent dans la course marocaine
H2 Global Energy n'est par ailleurs pas un nouvel entrant totalement inconnu dans le paysage marocain. En février 2025, le groupe annonçait l'achèvement des études initiales relatives à un projet d'hydrogène et d'ammoniac vert dans le Sud du Royaume, dont la capacité annoncée atteignait alors un million de tonnes d'ammoniac par an. Cette initiative s'inscrit dans un portefeuille régional comprenant également des projets en Jordanie, en Tunisie et en Égypte.
Le projet de Béni Mellal apparaît donc comme une opération distincte dans ce portefeuille. Sa taille est beaucoup plus réduite que celle du projet méridional d'un million de tonnes, mais son intérêt tient précisément à son caractère potentiellement reproductible : plutôt qu'un seul méga-complexe destiné à concentrer toute la chaîne de valeur dans une région donnée, H2 Global Energy semble explorer plusieurs implantations et plusieurs produits dérivés de l'hydrogène renouvelable.
Le coût de l'ammoniac reste le véritable test
Derrière l'annonce industrielle se trouve néanmoins une équation économique quelque peu complexe. Dans l’une de ses publications spécialisées, consacrées à l'ammoniac bas carbone, l’ONUDI estime, dans ses scénarios marocains, le coût de production de l'ammoniac renouvelable à environ 743 dollars la tonne avec un électrolyseur alcalin, contre 787 dollars avec une technologie PEM. Les experts de cette instance onusienne soulignent que les coûts élevés des électrolyseurs, des installations renouvelables et surtout du financement constituent encore des obstacles majeurs au développement des projets d'ammoniac vert dans les économies émergentes.
Pour Béni Mellal, le défi sera donc moins de démontrer la possibilité technique de produire de l'hydrogène à partir de solaire que de rendre le projet bancable. Avec un Capex annoncé de 2,5 milliards de dollars au stade pre-FEED, le passage vers la conception détaillée, la sécurisation des débouchés commerciaux, le financement et, à terme, la décision finale d'investissement constitueront les véritables marqueurs de maturité du projet. Cette distinction est importante dans un marché où les annonces de capacités se multiplient beaucoup plus rapidement que les décisions d'investissement.
Une nouvelle géographie pour l'hydrogène marocain
Le projet de Béni Mellal apporte ainsi une nuance importante à la carte de l'hydrogène vert marocain. Jusqu'ici, l'essentiel de la stratégie industrielle s'était structuré autour de grands territoires combinant potentiel solaire et éolien, disponibilité foncière, accès maritime et proximité des infrastructures industrielles (Dakhla, Tan-Tan, Guelmim). L'initiative de H2 Global Energy ouvre la perspective d'un développement plus distribué, à condition que les questions d'eau, de transport, de stockage, de raccordement logistique et d'accès aux marchés soient résolues.
Le pari est d'autant plus intéressant que l'ammoniac constitue aujourd'hui l'un des principaux débouchés envisagés pour l'hydrogène renouvelable marocain. Le Royaume dispose déjà d'une importante industrie des engrais et d'un acteur industriel, l'OCP, dont les besoins en ammoniac importé donnent au développement d'une production locale un débouché naturel.
Mais les projets destinés à l'exportation devront, eux, affronter une équation différente : coût de production, coût du transport, certification de l'origine renouvelable et capacité des acheteurs européens ou internationaux à payer une prime pour un produit bas carbone.
Béni Mellal se trouve ainsi à un point de bascule. Pour l'instant, il ne s'agit encore que d'un projet annoncé, et les données disponibles que nous avons pu consultées ne permettent pas de parler de décision d'investissement. Mais l'apparition du site dans la base internationale LEAD, son passage annoncé au stade pre-FEED et l'existence, dans le même portefeuille, d'un second projet à Tanger montrent que la stratégie de H2 Global Energy au Maroc pourrait être plus large que ne le laissent penser les annonces déjà faites par l’opérateur.
Si les deux projets progressent vers les phases d'ingénierie détaillée et de financement, le Royaume ne serait plus seulement une destination pour quelques méga-projets d'ammoniac : il deviendrait également un terrain d'expérimentation pour une gamme plus diversifiée de molécules et de produits issus de l'hydrogène renouvelable.