Le fabricant chinois
Hangyu Technology a décidé de transférer au Maroc son projet d’usine de composants forgés initialement prévu dans l’est de la
Slovaquie. Réuni le 8 octobre 2026, le conseil d’administration du groupe a retenu la
Cité Mohammed VI Tanger Tech pour accueillir cette base de production, dont l’investissement reste plafonné à 105 millions d’euros, soit environ 862 millions de yuans.
Cette décision ne correspond pas au déplacement d’une usine déjà en activité. Le projet slovaque n’avait pas encore atteint le stade de la construction. Hangyu avait néanmoins créé une filiale locale, engagé les procédures environnementales et signé une promesse portant sur l’acquisition d’un terrain industriel.
La nouvelle implantation marocaine doit être exploitée par une société provisoirement baptisée
Atlas Advanced Materials LLC. Celle-ci sera détenue à 100% par une filiale de
Sichuan Delan Hangyu, elle-même contrôlée intégralement par le groupe coté à la
Bourse de Shanghai. Dans son avis aux investisseurs, Hangyu décrit le projet marocain comme une base de forge destinée à la production de composants pour équipements industriels, accompagnée des bâtiments et installations nécessaires. Le groupe ne communique toutefois encore ni la superficie du futur site, ni sa capacité de production, ni le nombre d’emplois attendus.
Un financement amorcé, mais pas encore entièrement ventilé
Hangyu a accompagné sa décision d’un premier mouvement financier concret. La maison mère prévoit d’apporter 300 millions de yuans à Sichuan Delan Hangyu, soit l’équivalent de 34,8% du budget maximal annoncé pour l’usine marocaine. Cette somme sera versée progressivement, en fonction des besoins du projet. Elle sera enregistrée dans les réserves de capital de
Sichuan Delan, sans augmentation de son capital social. Hangyu indique explicitement que ces fonds sont destinés à soutenir la construction et l’exploitation de la future unité marocaine. Le financement des 562 millions de yuans restants n’est pas encore détaillé. Le groupe évoque une combinaison de ressources propres et de fonds à lever, sans préciser la répartition entre trésorerie, dette bancaire ou autres instruments. L’effort financier est significatif. À fin juin 2026, Hangyu disposait de 710,65 millions de yuans de trésorerie consolidée, pour 3,34 milliards de yuans de passifs. Le coût maximal du projet marocain représente donc environ 121% de la trésorerie dont disposait le groupe à cette date. Le phasage de l’investissement sera déterminant, d’autant que Hangyu a annoncé simultanément un autre projet industriel de 600 millions de yuans à Guiyang, en Chine.
Le dossier slovaque révèle l’échelle potentielle
Le projet abandonné en Slovaquie fournit l’indication la plus précise de ce que Hangyu envisageait de construire à l’étranger.
Le 3 mars 2026,
Slovakia Advanced Material, la filiale locale du groupe, avait conclu avec la société publique
Valaliky Industrial Park une promesse d’achat portant sur une parcelle de 150.204 mètres carrés près de
Košice. Le dossier environnemental présenté aux autorités slovaques prévoyait environ 42.000 mètres carrés de bâtiments industriels. L’usine devait comprendre deux lignes de forge, deux lignes de laminage annulaire isotherme et deux lignes automatisées de traitement thermique, auxquelles devaient s’ajouter des activités d’usinage, de contrôle, d’essais et de recherche technologique. La capacité envisagée atteignait environ 80 000 anneaux et composants forgés par an. Le projet devait créer 335 emplois, dont 192 postes directement liés à la production et 143 fonctions administratives, techniques, commerciales, logistiques ou de soutien. L’exploitation était prévue en trois équipes, 320 jours par an.
Le calendrier slovaque tablait sur un début des travaux en décembre 2026 et une mise en production en décembre 2028. L’annonce initiale de Hangyu retenait pour sa part une période de construction de 36 mois.
Ces caractéristiques permettent de mesurer l’échelle industrielle envisagée par le groupe. Elles ne peuvent cependant pas être automatiquement attribuées à Tanger. Dans son nouveau dépôt boursier, Hangyu ne reprend ni la superficie de 150.204 mètres carrés, ni la capacité de 80 000 pièces, ni les 335 emplois, ni le calendrier de 36 mois.
Le groupe indique même que la superficie du terrain marocain demeure incertaine. Les paramètres slovaques constituent donc le meilleur point de comparaison disponible, mais ils doivent encore être confirmés par Hangyu et les autorités marocaines.
Des pièces critiques pour l’aéronautique et l’énergie
Hangyu est spécialisé dans la transformation de métaux difficiles à déformer, notamment les superalliages à base de nickel, le titane, l’aluminium et les aciers spéciaux. Le groupe produit en particulier des anneaux forgés sans soudure et des composants complexes destinés aux compresseurs, chambres de combustion et turbines. Ces pièces sont utilisées dans les moteurs d’avion, les turbines à gaz et d’autres équipements industriels exigeant une forte résistance mécanique et thermique. Le projet slovaque était officiellement présenté comme une unité de production de pièces forgées de précision et de composants forgés usinés, principalement pour les
industries aéronautique et énergétique. Il devait aussi comprendre un centre technologique chargé d’activités de recherche, de développement et d’essais. Dans son plan stratégique publié avant le changement de pays, Hangyu indiquait que cette base étrangère devait rapprocher sa production de ses clients européens, citant
GE Aerospace,
Pratt & Whitney,
Safran et
Rolls-Royce. Le groupe voulait également utiliser le site pour développer ses ventes en Europe, en Amérique et au Moyen-Orient. Aucun document disponible ne confirme toutefois que ces motoristes seront directement approvisionnés depuis Tanger. Les contrats et qualifications existants de Hangyu ne signifient pas automatiquement que le futur site marocain sera agréé pour chaque client et chaque programme. Les certifications aéronautiques et les qualifications industrielles sont généralement attachées aux procédés et aux sites de production concernés.
Une relocalisation encore insuffisamment expliquée
Hangyu justifie son départ de Slovaquie par l’ajout, en cours de procédure, d’un contrôle administratif qui aurait fortement rallongé les délais et rendu le calendrier incontrôlable. Le groupe affirme avoir obtenu des autorités marocaines l’assurance qu’aucune procédure administrative supplémentaire comparable ne serait nécessaire et que les principales conditions d’accompagnement du projet étaient déjà réunies. Il ne précise cependant ni l’identité des autorités consultées, ni la nature exacte des engagements reçus. Le motif du retrait slovaque appelle également des éclaircissements. Le projet disposait déjà d’une promesse foncière et avait progressé dans la procédure environnementale. En août 2026, l’administration slovaque avait même décidé qu’une évaluation environnementale complète n’était pas nécessaire. La vente définitive du terrain restait néanmoins soumise à plusieurs conditions, dont une décision du
ministère slovaque de l’Économie sur l’octroi d’une aide à l’investissement. Aucun document public consulté ne permet encore d’établir si le contrôle additionnel évoqué par Hangyu concernait cette aide, le filtrage des investissements étrangers, des considérations de sécurité économique ou une autre procédure.
À Tanger, le projet reste préparatoire
Malgré la décision du conseil d’administration et l’apport annoncé de 300 millions de yuans, l’usine marocaine n’est pas encore entrée en phase de réalisation. Hangyu reconnaît n’avoir signé qu’un accord d’intention portant sur le terrain. Aucun contrat définitif d’acquisition n’est conclu et la superficie demeure à déterminer. Atlas Advanced Materials n’est pas encore immatriculée et les autorisations chinoises relatives à l’investissement extérieur restent nécessaires, tout comme les formalités marocaines de construction et d’exploitation. Aucune source officielle marocaine ne publie encore de convention d’investissement, d’aide publique, de parcelle ou de calendrier concernant Hangyu. La Cité Mohammed VI Tanger Tech constitue néanmoins un environnement cohérent avec sa stratégie : la zone avait confirmé en 2025 l’accueil de onze projets industriels chinois représentant 12,22 milliards de dirhams et 3.882 emplois, notamment dans les matériaux avancés, la métallurgie et les composants automobiles.
Si le Maroc reprend effectivement les activités de forge, de traitement thermique, d’usinage et d’essais prévues en Slovaquie, l’investissement pourrait introduire un nouveau maillon en amont de l’écosystème aéronautique national. Le Royaume accueille déjà des opérations d’usinage, d’assemblage et de maintenance de moteurs, mais la production locale d’anneaux aéronautiques en superalliage à une telle échelle n’est pas encore réalisée. L’enjeu immédiat est donc de déterminer si Tanger héritera seulement de l’enveloppe financière du projet slovaque ou également de son programme industriel complet : 80 000 pièces par an, six lignes principales, un centre technologique et 335 emplois.