C’est un exercice d’analyse hautement édifiant auquel se sont prêtés deux chercheurs marocains,
Souad Lakjiri et
Mohammed Ouassaid, respectivement de
l’École Mohammadia d’ingénieurs et de
l’Université Mohammed V de Rabat : l’évaluation de la
demande énergétique dans les
hôpitaux marocains. Leur travail de recherche a permis d’établir pour la première fois la
consommation énergétique des infrastructures hospitalières dans le Royaume.
Concrètement, les
hôpitaux publics marocains consomment de l’ordre de 10 mégawatheures (MWh) par lit fonctionnel et par an, soit environ 236 gigawattheures (GWh) pour l’ensemble du parc, selon une extrapolation pondérée par le nombre de lits. Ce chiffre, présenté par les auteurs comme un ordre de grandeur et non comme une statistique nationale définitive, repose sur cinq établissements dont les relevés ont pu être comparés. Il pose un premier socle chiffré là où, faute de système d’information dédié au ministère de la Santé et de données publiées comparables, le sujet restait peu documenté. Deuxième enseignement :
l’énergie hospitalière est très concentrée.
Au Centre hospitalier universitaire (CHU) d’Oujda, par exemple, un bloc de dix salles d’opération occupe environ 0,5% de la surface de l’hôpital, mais correspond à 5,12% de sa consommation annuelle d’électricité, une fois intégrée la climatisation convertie en équivalent électrique. Troisième enseignement : un scénario
photovoltaïque-batterie alloué à cette charge critique ferait passer l’importation annuelle d’électricité du réseau de 343,13 à 214,57 MWh, soit une baisse de 37,47%. Les auteurs en tirent un plaidoyer : traiter les
hôpitaux comme de simples bâtiments tertiaires ne rend pas compte de leurs besoins, et les systèmes d’énergie distribués restent aujourd’hui peu présents dans les établissements marocains.
Un ordre de grandeur national bâti sur cinq hôpitaux
Le
ministère de la Santé et de la Protection sociale ne dispose pas d’un
système de suivi des consommations d’énergie, ce qui empêche, notent les auteurs, de connaître la
facture énergétique par nature de combustible ou son poids dans le financement des structures. Ils ont donc travaillé sur un échantillon de cinq hôpitaux publics aux typologies et aux zones climatiques différentes : les CHU de Marrakech et d’Oujda, les hôpitaux provinciaux de Taroudant et d’Al Hoceïma, et l’Hôpital régional d’Agadir. Électricité et combustibles ont été additionnés, ces derniers étant convertis en énergie à l’aide des facteurs du
Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). La moyenne pondérée par les lits s’établit à 9,66 MWh par lit et par an. Multipliée par les 24.427 lits fonctionnels recensés dans l’offre de soins 2023, elle donne les quelque 236 GWh annoncés. Un jeu de données complémentaire, relatif à d’autres établissements mais non harmonisé, aboutit à une moyenne du même ordre, autour de 10 MWh par lit, ce qui conforte la cohérence de l’estimation sans la transformer en mesure exhaustive.
Des écarts qui interdisent les raccourcis
La moyenne masque une forte dispersion. Par lit, les consommations vont de 2.935 kilowattheures (kWh) à l’Hôpital régional d’Agadir à 12.761 kWh au CHU d’Oujda. Rapportées à la surface, elles s’échelonnent de 20,06 kWh/m² à l’Hôpital d’Al Hoceïma, le seul de l’échantillon construit sous le régime de la
Réglementation thermique du bâtiment (RTCM), à 126,97 kWh/m² au CHU de Marrakech. La dépendance à l’électricité varie dans des proportions comparables : de 27% environ de l’énergie totale à Agadir à une quasi-totalité à Al Hoceïma, 61% à Marrakech et 78% à Oujda.
Les auteurs refusent toute lecture hâtive. Le climat n’explique pas à lui seul ces différences, puisque des hôpitaux de zones comparables affichent des niveaux très éloignés. Surtout, une faible intensité ne signifie pas nécessairement une meilleure efficacité : elle peut également traduire une moindre capacité de climatisation, des services moins étoffés ou un confort moins bien couvert pour les patients et leurs accompagnants.
L’avantage apparent d’Al Hoceïma, où l’enveloppe respecte la RTCM, est présenté comme une piste à manier avec prudence. Les comparaisons internationales situent le
Maroc nettement en dessous des références retenues : 34.610 kWh par lit en Espagne, environ 21.774 dans des hôpitaux de Guangzhou (Chine) et 27.740 à Téhéran, contre 9.658 pour l’échantillon marocain.
Les auteurs insistent toutefois sur le fait que ces écarts ne valent pas, en soi, certificat de sobriété. Sur les usages, des pré-audits menés en 2018 dans trois établissements (Fès, Oujda, Khénifra) indiquent que la part du refroidissement et de la climatisation dans la demande d’électricité va de 14% à 35,6%, soit environ 22,5% en moyenne. Les auteurs précisent que ces chiffres, issus d’un petit nombre de sites, sont indicatifs.
Le bloc opératoire : 0,5% de la surface, 5% de l’électricité
Pour illustrer cette concentration, les chercheurs ont modélisé avec TRNSYS, sur une année complète et à l’échelle horaire, le bloc des spécialités du CHU d’Oujda. Il compte dix salles, couvre 439,6 m² bruts et se situe au niveau inférieur du bâtiment. Les hypothèses reflètent les exigences de l’asepsie : 20 renouvellements d’air par heure en air neuf à 100%, consigne de refroidissement à 22 °C, humidité relative à 50%, éclairage et refroidissement disponibles en permanence. Le résultat est sans équivoque. La
demande électrique interne (éclairage, équipements médicaux) atteint environ 241,7 kWh/m² par an. La
demande de refroidissement sensible atteint 1.616,6 kWh/m² par an, soit 538,9 kWh/m² en équivalent électrique avec un coefficient de performance de 3. Au total, l’intensité électrique-équivalente ressort à environ 780,6 kWh/m² par an, soit 343,13 MWh pour le bloc sur l’année.
En été, le pic de froid avoisine 0,94 kW/m² sur la journée type ; en hiver, le chauffage, qui reste secondaire, atteint 450 à 500 watts (W)/m² aux premières heures de la matinée. À l’échelle mensuelle, la demande équivalente du bloc passe d’environ 9,6 à 10,5 MWh l’hiver à 57,9 MWh en juillet et 56,9 MWh en août, soit 1,7% à 2,0% de l’électricité mesurée de l’hôpital en hiver et environ 8% en été. Pour situer l’ordre de grandeur, les auteurs le rapprochent de celui d’usines aérospatiales américaines (232 à 949 kWh/m²) et de centres de données (745 à 858 kWh/m² pour ceux de Cambridge, Massachusetts), sans prétendre à une équivalence fonctionnelle. Leur lecture : le bloc opératoire se rapproche d’une infrastructure industrielle plus que d’un espace de bureaux ou de soins ordinaire.
Le solaire : 39% de la consommation d’Oujda sur le papier
Un premier volet évalue, avec l’outil de pré-évaluation RenovBat développé pour
l’Agence marocaine pour l’efficacité énergétique, une installation de 12.000 m² de modules de 480 watts-crête (Wc) orientés plein sud, inclinés à 30°. Elle représenterait 1.508,16 kilowatts-crête (kWc), 3.142 modules et une production estimée à plus de 2,6 millions de kWh par an, soit 39,4% de la consommation 2022 du CHU (estimée à 6,7 millions de kWh). L’investissement est chiffré à 10,55 millions de dirhams hors taxes, pour des économies brutes de 1,9 million de DH par an, un TRI de 32,87% et un retour simple d’environ cinq ans.
Dans l’analyse de sensibilité, le cas de base ressort à 5,33 ans et le retour varie entre 3,94 et 7,22 ans selon que le coût et les gains varient de 15% dans un sens ou dans l’autre. Le second volet, plus original, alloue une part de cette production au
bloc opératoire (5,12%, par cohérence avec son poids dans la consommation) et y ajoute une batterie. Sur l’année, l’importation du réseau pour cette charge passe de 343,13 à 214,57 MWh : 128,56 MWh évités, soit 37,47%. Rapporté à l’ensemble du CHU, le bloc passe de 5,12% à 3,20% de
l’électricité consommée, ce qui représente 1,92% d’électricité en moins pour l’hôpital. Sur une semaine type d’août, la baisse est de 27,17%. Les auteurs sont explicites sur ce qui produit le gain : il tient surtout à
l’électricité solaire directement allouée, la batterie n’apportant qu’un appui de court terme.
Le pilotage de la batterie suit une formulation de répartition mise à l’échelle, destinée à représenter un appui limité plutôt qu’un dimensionnement optimisé. Ils rappellent aussi que, les salles d’opération relevant des locaux médicaux les plus critiques, ce dispositif ne remplace en rien l’architecture de sécurité électrique obligatoire (onduleurs de secours, réseaux isolés, surveillance d’isolement).
Un cadre pensé pour l’industrie
Pourquoi ces solutions restent-elles rares ? L’étude met en cause la catégorisation.
L’industrie dispose d’un arsenal relativement abouti : audits obligatoires au-delà de 1.500 tonnes équivalent pétrole (tep) par an, Lois 13-09 et 82-21 sur l’autoproduction renouvelable, Loi 40-19 sur l’autorisation des projets, fonds et dispositifs d’appui. Les hôpitaux, classés dans le tertiaire, sont soumis à l’audit à partir de 500 tep par an, mais les auteurs observent que les audits y sont moins nombreux et moins approfondis, que la RTCM ne reflète pas la continuité des
besoins hospitaliers et qu’aucun instrument d’appui dédié n’existe pour les énergies renouvelables sur site. Même constat pour la valorisation énergétique des déchets médicaux.
Selon des données de 2018 citées par les auteurs, le pays en produit environ 22.600 tonnes par an, dont 7.642 tonnes dangereuses,
Casablanca-Settat et
Rabat-Salé-Kénitra en concentrant ensemble près de 43%. Le coût de traitement va de 5 à 15 dirham/kg et, selon les estimations citées, jusqu’à 60% de ces déchets ne seraient pas correctement traités. La stratégie nationale de valorisation des déchets n’aborde toutefois ce flux qu’indirectement, sans cadre dédié pour l’incinération ou la co-incinération avec récupération d’énergie. Les auteurs jugent cette voie la plus dépendante du contexte et l’envisagent plutôt de façon mutualisée, pour de grands CHU, des pôles régionaux de traitement ou les groupements sanitaires territoriaux.
Le financement, verrou et piste
Les investissements initiaux constituent l’autre frein. L’étude évoque le pilote photovoltaïque du CHU Ibn Sina de Rabat, jugé non viable financièrement à l’époque, alors que les nouveaux CHU en construction intègrent du solaire pour couvrir une partie de leurs besoins. Elle relève tout autant une connaissance limitée de la cogénération au sein du ministère : les établissements récents privilégient des pompes à chaleur électriques, ce qui accroît leur consommation d’électricité. La piste privilégiée passe par les sociétés de services énergétiques (ESCO) et les contrats de performance énergétique, dans lesquels l’investissement est remboursé par des économies garanties.
Les auteurs citent les cas de l’Hôpital Montagu au Royaume-Uni (environ 100.000 livres d’économies annuelles grâce à une cogénération) et d’Urbino en Italie (27% de consommation en moins avec une trigénération). Au Maroc, la Société d’investissements énergétiques (SIE) a été restructurée en « super ESCO » en juillet 2020 et un décret encadrant les ESCO a été publié en novembre 2024. Mais le secteur de la santé n’a, à ce jour, conclu aucun contrat de ce type. D’où la feuille de route proposée, en plusieurs étapes : photovoltaïque et batterie à court terme pour les charges critiques, financement par contrat de performance, puis cogénération ou valorisation des déchets pour les plus grands établissements ou les ensembles territoriaux. Elle s’accompagne de mesures d’incitation (tarifs de rachat, contrats d’achat d’électricité de long terme, simplification du raccordement) et de règles d’interconnexion tenant compte des charges critiques.
Les limites à garder en tête
L’étude est transparente sur ses fragilités, et il convient de les restituer avec elle. D’abord, l’extrapolation nationale s’appuie sur cinq hôpitaux et sur une année (2022). De même, les répartitions par usage proviennent de pré-audits de 2018 sur trois sites. Le résultat du bloc opératoire est une simulation, confrontée à la facture de l’hôpital entier à titre de contrôle de cohérence saisonnière et non de calibrage. Le volet photovoltaïque à l’échelle de l’hôpital relève d’un outil de pré-évaluation, et le volet batterie, d’un pilotage non optimisé : l’analyse ne comprend ni dimensionnement détaillé du stockage ni optimisation technico-économique complète. Enfin, le texte évoque tantôt près de 4% de l’énergie totale de l’hôpital, tantôt 5,12% de son électricité pour le bloc opératoire ; ce sont deux dénominateurs distincts (d’après le tableau 5, le premier correspond à l’électricité et aux combustibles réunis), et c’est le second, rapporté aux factures 2022, que retiennent le résumé et la conclusion. Les auteurs appellent eux-mêmes à des travaux complémentaires : dispatch de batterie physiquement contraint, applications à d’autres zones climatiques, typologies d’hôpitaux et niveaux de fiabilité du réseau. Reste un acquis : à défaut de statistiques officielles, l’étude donne aux décideurs une première base chiffrée pour discuter de l’énergie des hôpitaux publics.