Économie

Ryad Mezzour : le défi de l'Afrique est de produire, pas seulement d'exporter

Pour Ryad Mezzour, ministre de l’Industrie et du Commerce, le principal frein au développement africain n’est pas l’absence de ressources, mais le manque de confiance dans la capacité du continent à construire ses propres solutions. À l’occasion du Symposium économique africain, il a défendu le choix marocain d’ouvrir l’économie, d’investir massivement dans les infrastructures et de créer des écosystèmes industriels compétitifs, tout en appelant les pays africains à se doter de leurs propres capacités en intelligence artificielle.

14 Juillet 2026 À 12:00

L’Afrique ne manque ni de terres, ni de ressources naturelles, ni de talents. Elle concentre près de 60% des terres arables disponibles dans le monde, dispose d’une population jeune et détient des ressources stratégiques telles que le cobalt, le pétrole, le gaz ou encore les phosphates. Pourtant, une grande partie du continent reste confrontée à la pauvreté, au déficit d’infrastructures, au manque d’accès à l’électricité, à l’éducation et à la stabilité.

Intervenant lors de la quatrième édition du Symposium économique africain (AES), organisée par le Policy Center for the New South (PCNS), Ryad Mezzour a choisi de dépasser le discours récurrent sur le « potentiel » africain. Pour le ministre de l’Industrie et du Commerce, la question centrale n’est plus de savoir ce que l’Afrique pourrait devenir, mais pourquoi elle tarde encore à transformer ses atouts en développement économique concret.

Le décalage entre l’abondance des ressources et la faiblesse des capacités productives constitue l’un des principaux défis du développement africain. L’enjeu ne réside plus seulement dans l’identification du potentiel du continent, largement documenté, mais dans la capacité des États à le transformer en production industrielle, en emplois, en recettes fiscales et en services publics.



L’expérience marocaine montre que cette transformation repose sur des choix qui peuvent entraîner, dans un premier temps, des coûts économiques et sociaux importants. L’ouverture commerciale, les investissements dans les infrastructures et la création d’écosystèmes industriels ne produisent pas toujours des résultats immédiats. Ils nécessitent une continuité des politiques publiques, une capacité à absorber les chocs et une vision s’inscrivant parfois sur plusieurs décennies.

L’ouverture commerciale, entre disparition d’activités et montée en gamme

Le Maroc a progressivement ouvert son économie et conclu plusieurs accords de libre-échange, exposant ses entreprises à la concurrence de producteurs disposant de marchés, de capacités financières et d’outils industriels beaucoup plus importants.

Cette ouverture a fragilisé certaines activités historiques. Le cas de l’industrie des pneumatiques illustre le coût initial de cette transformation. Deux usines implantées à Casablanca disposaient, à elles deux, d’une capacité de production estimée à 150.000 pneus par an. L’entrée en concurrence directe avec les industriels européens a rendu ces unités non compétitives et conduit à leur fermeture.

Les conséquences sociales de cette restructuration se sont prolongées pendant plusieurs années, le plan social de l’une des entreprises n’étant toujours pas entièrement achevé deux décennies plus tard.

Cette disparition n’a toutefois pas marqué la fin de la production locale de pneumatiques. Environ vingt ans plus tard, le Maroc accueille des unités dont la capacité cumulée atteint près de 15 millions de pneus par an, soit cent fois la capacité des deux anciennes usines.

Cette évolution traduit une transformation du tissu productif. Des activités devenues peu compétitives ont été remplacées par des unités plus grandes, davantage intégrées aux chaînes de valeur mondiales et répondant à des standards industriels plus élevés. Le processus n’a donc pas seulement consisté à reconstruire les capacités perdues, mais à changer d’échelle et de modèle économique.

Les infrastructures comme préalable à l’industrialisation

Cette montée en gamme n’aurait pas été possible sans un investissement massif dans les infrastructures portuaires, routières et logistiques. Avant le développement de nouvelles plateformes, le temps d’attente moyen d’un navire au port de Casablanca pouvait atteindre 38 jours. À titre de comparaison, lorsque le canal de Suez fonctionnait normalement, le trajet maritime entre Shanghai et Rotterdam nécessitait environ 36 jours. Un conteneur expédié depuis Casablanca vers les grands ports européens pouvait ainsi coûter plus cher et prendre plus de temps qu’un conteneur provenant de Chine. Dans ces conditions, la proximité géographique avec l’Europe et la position du Maroc à l’entrée du détroit de Gibraltar ne suffisaient pas à procurer un avantage compétitif.

La réduction des coûts logistiques est devenue une condition préalable à l’industrialisation. Le développement de Tanger Med, des autoroutes et des zones industrielles a permis de raccourcir les délais, d’améliorer la connectivité avec les marchés internationaux et d’attirer des industriels exportateurs. Ces projets ont parfois été critiqués en raison de leur coût élevé et d’un rendement économique difficilement perceptible à court terme. Leur intérêt se mesure toutefois à travers les activités qu’ils ont progressivement rendues possibles, notamment dans l’automobile, la logistique et l’industrie manufacturière.

L’automobile, principal résultat de la stratégie industrielle

L’industrie automobile au Maroc est devenue le premier secteur exportateur. Elle représente aujourd’hui environ 260.000 emplois directs permanents. En tenant compte des emplois indirects et induits, sur la base d’un ratio d’un emploi direct pour quatre emplois liés à l’ensemble de l’écosystème, cette activité soutiendrait près d’un million de postes. Cela correspondrait à environ 8% à 9% de l’emploi total dans le pays.

Cette industrie repose sur un réseau d’équipementiers, de fournisseurs, de prestataires logistiques et d’entreprises de services installés autour des grands constructeurs. Les infrastructures portuaires et autoroutières ont permis d’intégrer cette production aux chaînes d’approvisionnement européennes et internationales.

L’autoroute reliant Tanger à Rabat, initialement peu fréquentée lors de son ouverture, est devenue un axe essentiel pour les flux industriels du nord du pays. Elle relie les zones de production, les plateformes logistiques et Tanger Med, assurant la circulation des composants et des véhicules exportés. Ces infrastructures n’ont donc pas répondu uniquement à une demande existante. Elles ont contribué à créer les conditions nécessaires à l’installation de nouvelles activités économiques.

Investir avant de disposer de la demande

Cette expérience pose la question du rôle de l’État dans le financement des investissements de long terme. Les projets portuaires, autoroutiers ou industriels ne génèrent pas toujours une rentabilité immédiate. Leur coût peut paraître élevé au regard de la croissance produite au moment de leur réalisation. Ils préparent cependant l’apparition de nouvelles capacités productives qui ne pourraient se développer sans ces équipements.

Le secteur privé concentre généralement ses ressources sur les activités offrant une rentabilité visible à court ou moyen terme. L’État intervient, pour sa part, dans les investissements dont les effets économiques peuvent nécessiter dix ou vingt ans. Ce choix implique des arbitrages, notamment lorsque les besoins en santé, en éducation et en protection sociale demeurent importants. Mais sans élargissement de la base productive, les ressources fiscales disponibles pour financer ces services restent limitées.

La modernisation des services publics dépend ainsi de la capacité de l’économie à créer davantage de richesse, à attirer l’investissement, à augmenter la productivité et à générer de nouveaux emplois formels.

Ressources naturelles : la transformation locale reste le véritable enjeu

La détention de ressources naturelles ne garantit pas automatiquement leur contribution au développement. L’enjeu réside dans la capacité des États à en conserver la maîtrise, à les transformer localement et à intégrer leur exploitation dans une stratégie industrielle.

Au Maroc, les phosphates constituent l’exemple le plus abouti de cette logique. Le pays ne se limite plus à l’extraction de la roche. Il a développé des capacités de transformation, de production d’engrais, de recherche et de solutions adaptées aux besoins agricoles.

Dans de nombreux pays africains, les matières premières restent toutefois exportées avec une faible transformation locale. Une partie importante de la valeur ajoutée est alors créée à l’étranger, tandis que les économies productrices demeurent dépendantes des fluctuations des cours mondiaux.

La construction d’un appareil industriel, d’infrastructures adaptées et de compétences nationales apparaît donc comme une condition nécessaire pour convertir les ressources naturelles en développement durable.

L’intelligence artificielle réduit les barrières technologiques

La transition numérique pourrait ouvrir une nouvelle étape pour les économies africaines. Les agents d’intelligence artificielle permettent désormais à une petite entreprise, voire à un entrepreneur individuel, d’accéder à des capacités qui étaient auparavant réservées aux grandes multinationales. Ils peuvent mobiliser des outils d’analyse, de programmation, de conception, d’ingénierie ou de recherche scientifique à des coûts beaucoup plus faibles.

Cette évolution pourrait réduire une partie de l’écart technologique entre les économies développées et les pays africains. Une entreprise de taille limitée peut aujourd’hui disposer d’une assistance virtuelle en chimie, en biologie, en physique, en développement informatique ou en analyse de données.

Les opportunités concernent notamment la santé, la recherche pharmaceutique, l’industrie, l’agriculture et les services publics. L’IA peut également aider les PME à automatiser certaines tâches, améliorer leur productivité et accéder plus rapidement à l’information technique.

Cette réduction des barrières à l’entrée ne supprime toutefois pas les besoins de formation, d’infrastructures numériques et de puissance de calcul. Sans compétences suffisantes et sans stratégie nationale, les nouveaux outils risquent de renforcer la dépendance envers les grandes plateformes internationales.

La maîtrise de l’IA devient un enjeu de souveraineté

Pour les États africains, le développement d’agents d’intelligence artificielle adaptés aux réalités locales devient ainsi un enjeu économique et stratégique. Ces outils doivent être accessibles aux citoyens, aux petites entreprises, aux administrations et aux établissements d’enseignement. Leur utilisation ne peut rester concentrée entre les mains des grands groupes disposant déjà d’importantes ressources technologiques.

La question porte également sur les données, les langues et les valeurs intégrées dans les modèles. Des outils développés uniquement à partir de réalités étrangères peuvent ne pas répondre aux besoins spécifiques des économies et des sociétés africaines.

Le développement de capacités locales permettrait d’utiliser l’intelligence artificielle pour augmenter les compétences individuelles, améliorer l’efficacité des entreprises et renforcer la qualité des politiques publiques. Après les infrastructures portuaires, les autoroutes et les écosystèmes industriels, la maîtrise technologique pourrait ainsi devenir l’un des prochains préalables à la transformation productive du continent.
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