Mounia Senhaji
15 Juin 2026
À 17:30
Le
Conseil de la concurrence s'apprête à scruter l'un des secteurs les plus visibles de l'économie marocaine : celui des cafés. Derrière les terrasses bondées et les enseignes qui se multiplient dans les villes du Royaume, les professionnels décrivent pourtant une réalité beaucoup moins reluisante : marges en recul, charges en hausse, fiscalité jugée étouffante et concurrence devenue, selon eux, parfois destructrice.
Après plusieurs réunions avec les représentants du secteur, l'institution présidée par
Ahmed Rahhou est entrée dans une nouvelle phase de son enquête. Des questionnaires seront adressés cette semaine aux exploitants afin de recueillir des données détaillées sur l'évolution de leur activité et sur les conditions d'exercice de la profession. L'objectif est clair : établir un diagnostic fondé sur des données concrètes avant de formuler un avis et d'éventuelles recommandations au gouvernement. Pour les professionnels, cette initiative constitue peut-être la meilleure occasion depuis plusieurs années de faire entendre leur voix auprès des décideurs.
«Montrer la réalité du terrain»
«Nous sommes arrivés aux dernières étapes des discussions avec le Conseil de la concurrence», nous explique Ahmed Boufekrane, coordinateur national de l'Association des patrons de cafés et restaurants. Selon lui, les questionnaires qui seront diffusés auprès des exploitants permettront de retracer l'évolution des revenus du secteur avant les crises successives qui l'ont frappé, pendant celles-ci et dans la période actuelle. Les données collectées seront comparées aux informations détenues par l'administration fiscale afin de dresser un portrait fidèle de la situation économique des cafés marocains.
Pour Ahmed Boufekrane, l'intérêt principal de l'opération est ailleurs : «Cela va permettre de mettre en lumière la réalité du terrain». Car au-delà des chiffres, les professionnels souhaitent faire remonter des éléments qui échappent souvent aux statistiques officielles : l'arrivée massive de nouveaux concurrents dans certains quartiers, les changements dans les habitudes de consommation, les difficultés de recrutement ou encore l'impact de l'envolée des coûts. Le secteur semble d'ailleurs prêt à jouer le jeu. Les responsables associatifs estiment que les exploitants n'ont aucun intérêt à cacher leurs données puisque celles-ci figurent déjà dans les déclarations fiscales et les bilans comptables.
Quand la concurrence devient un problème
L'une des particularités de ce dossier tient au fait qu'il place le Conseil de la concurrence face à une revendication inhabituelle. Les professionnels ne demandent pas davantage de liberté économique. Ils réclament au contraire davantage d'encadrement. Selon eux, le marché des cafés souffre d'une prolifération incontrôlée des établissements dans certaines zones urbaines. Dans plusieurs quartiers, expliquent-ils, des cafés ouvrent quasiment côte à côte, se disputant une clientèle insuffisante pour assurer la rentabilité de tous les acteurs. Cette situation nourrit un paradoxe : alors que la concurrence est censée stimuler l'activité économique, les représentants du secteur considèrent qu'elle contribue aujourd'hui à fragiliser l'ensemble de la profession. «Il faut mettre fin à l'anarchie des autorisations», estime Ahmed Boufekrane.
Les professionnels plaident pour une approche inspirée de certains pays européens où les ouvertures sont encadrées en fonction de la densité de la population, du potentiel économique d'une zone et de la capacité réelle du marché à absorber de nouveaux opérateurs. Cette revendication pourrait constituer l'un des sujets les plus sensibles du futur avis du Conseil de la concurrence, dont la mission consiste précisément à promouvoir des marchés ouverts et concurrentiels.
Des coûts qui explosent
À cette pression concurrentielle s'ajoute une dégradation continue des conditions économiques. Les professionnels décrivent un véritable effet de ciseaux : les charges augmentent beaucoup plus vite que les revenus. Les exemples cités sont éloquents. Le prix du café, principale matière première du secteur, aurait été multiplié plusieurs fois en quelques années. Les exploitants évoquent également la flambée du prix du citron, du sucre, du lait, de l'énergie et de nombreux produits utilisés quotidiennement dans leurs établissements. Parallèlement, les coûts liés à la main-d'œuvre augmentent, alors même que le secteur peine à recruter du personnel qualifié. «Le secteur est sous pression de tous les côtés», résume Ahmed Boufekrane. Cette situation expliquerait pourquoi de nombreux établissements peinent à maintenir leurs marges, malgré une fréquentation qui reste globalement soutenue.
Dix-sept taxes dans le viseur
Mais c'est sans doute sur le terrain fiscal que les critiques sont les plus vives. Les représentants du secteur affirment être confrontés à un empilement de taxes et de prélèvements qui nuit à leur compétitivité. Selon leurs estimations, un exploitant de café peut être soumis à près de dix-sept taxes et contributions différentes. Une situation jugée incompréhensible par les professionnels, qui plaident pour une simplification radicale du système. Leur proposition consiste à ramener l'ensemble du dispositif à deux prélèvements principaux : une contribution nationale et une contribution locale.
Trois taxes concentrent aujourd'hui l'essentiel des désaccords avec le ministère de l'Intérieur. La première concerne la taxe sur les débits de boissons. Les professionnels demandent sa suppression ou, à défaut, son calcul sur les bénéfices réalisés plutôt que sur le chiffre d'affaires. La deuxième est la taxe professionnelle, souvent appelée patente, considérée par les représentants du secteur comme un prélèvement dépassé. La troisième taxe, celle sur les enseignes publicitaires, est également contestée. Les exploitants estiment que les montants versés aux collectivités locales devraient s'accompagner d'actions concrètes d'animation économique et commerciale dans les quartiers concernés.
Un secteur qui attend toujours sa loi-cadre
Au fond, les revendications des professionnels convergent vers une même demande : la mise en place d'un cadre légal spécifique à leur activité. Pour Ahmed Boufekrane, l'absence d'une loi organisant clairement le secteur est à l'origine d'une grande partie des dysfonctionnements actuels. Fiscalité, conditions d'exploitation, délivrance des autorisations, classification des établissements, obligations professionnelles : autant de sujets qui, selon lui, gagneraient à être regroupés dans un dispositif cohérent. Cette revendication n'est pas nouvelle. Elle figure depuis plusieurs années parmi les principales demandes des organisations professionnelles et a déjà été portée lors de différentes rencontres nationales consacrées au commerce et à la fiscalité locale.
Un avis qui sera scruté de près
Le futur avis du Conseil de la concurrence n'apportera pas de réponses immédiates aux difficultés des professionnels. Son importance résidera ailleurs. En dressant un état des lieux documenté du marché des cafés, il pourrait fournir aux pouvoirs publics une base objective pour arbitrer les futures réformes. Le document devrait être transmis au Chef du gouvernement accompagné de recommandations sur les mécanismes concurrentiels observés dans le secteur.
Dans un contexte marqué par les préparatifs de grands rendez-vous internationaux et par l'approche des prochaines échéances électorales, les professionnels savent que les réformes ne se feront pas du jour au lendemain. Mais ils espèrent que cette enquête permettra enfin de transformer des revendications anciennes en un diagnostic institutionnel reconnu. Car au-delà des cafés eux-mêmes, c'est toute une activité économique qui est concernée. Avec des milliers d'établissements répartis à travers le Royaume, des dizaines de milliers d'emplois directs et une place centrale dans la vie sociale marocaine, le secteur considère que sa situation mérite aujourd'hui plus qu'un simple constat, mais une véritable refonte de ses règles du jeu.