Économie

IFC : Le défi du Maroc est désormais d’accélérer l’investissement privé productif

Invité de «L’Info en Face» sur «Matin TV», David Tinel, Country Manager de l’IFC pour le Maghreb, estime que le Maroc dispose de fondamentaux solides pour renforcer l’investissement privé. Mais l’enjeu, selon lui, n’est pas seulement d’inverser le ratio entre investissement public et privé, il s’agit surtout de mobiliser davantage de capitaux productifs, de mieux financer les TPME et de créer des emplois de qualité, notamment pour les jeunes et les femmes.

08 Mai 2026 À 18:02

Le Maroc affiche, aujourd’hui, un niveau d’investissement global important, autour de 30% du PIB chaque année. Mais cette dynamique demeure majoritairement portée par le secteur public. Selon David Tinel, la structure actuelle reste proche d’un ratio de deux tiers d’investissement public pour un tiers d’investissement privé. Or, le nouveau modèle de développement fixe une ambition d’inverser cette proportion pour atteindre deux tiers d’investissement privé et un tiers d’investissement public à l’horizon 2036.

Pour la Société financière internationale (IFC), l’enjeu est donc moins de constater le besoin d’investissement privé que d’en accélérer concrètement le rythme. «Le Maroc va dans la bonne direction. C’est une question de temporalité et de rythme. Nous pensons qu’il est souhaitable et possible d’accélérer», souligne David Tinel. L’objectif final reste la création d’emplois, en particulier des emplois formels, productifs et de qualité.



Le responsable de l’IFC rappelle que certains secteurs illustrent déjà la capacité du Royaume à attirer et structurer l’investissement privé. L’automobile en constitue l’exemple le plus visible. Le Maroc est devenu le premier producteur automobile en Afrique, avec plus d’un million de véhicules produits, grâce à une dynamique largement portée par l’investissement privé et les investissements directs étrangers (IDE).

Pour autant, les IDE ne peuvent pas être l’unique moteur. Ils représentent environ 1,3% à 1,4% du PIB, alors que l’investissement privé global avoisine 10% du PIB. Les investissements étrangers restent utiles, notamment parce qu’ils apportent de l’innovation, des technologies et des connexions aux marchés internationaux, mais l’effort doit aussi venir des investisseurs marocains, notamment dans les très petites et moyennes entreprises (TPME), considérées comme le principal gisement d’emplois.

Selon David Tinel, le premier levier consiste à créer des opportunités d’investissement attractives. Cela passe par l’ouverture de certains secteurs au privé, le développement de partenariats public-privé, mais aussi par des mécanismes de soutien aux petites et moyennes entreprises (PME). L’accès au financement reste un obstacle majeur, mais il ne suffit pas à lui seul. Les entreprises ont également besoin de compétences, de capacités de gestion, d’innovation, de technologie et parfois même d’une plus forte ambition de croissance.



L’IFC défend ainsi une approche sectorielle. Dans un diagnostic récent sur le secteur privé marocain, quatre sous-secteurs ont été identifiés comme porteurs. Avec des réformes ciblées, ils pourraient permettre d’attirer 7,4 milliards de dollars d’investissements et de créer jusqu’à 166.000 emplois dans les cinq à dix prochaines années.

L’exemple des industries culturelles et créatives illustre ce potentiel encore sous-exploité. Ce secteur représente 2,4% du PIB marocain, soit un poids comparable à celui de l’industrie minière ou de la logistique et du transport. Il génère 116.000 emplois et compte 9.500 entreprises. Mais son accès au financement demeure très limité. Il ne capte que 0,5% des financements, concentrés sur les plus grandes structures, tandis que seulement 3% des entreprises du secteur bénéficient effectivement de financements.

Pour répondre à ces défis, l’IFC entend passer du diagnostic aux solutions, notamment avec Tamwilcom. Un partenariat de 300 millions de dollars a récemment été conclu afin de partager les risques liés au financement des PME. Ce mécanisme doit permettre à Tamwilcom d’accorder davantage de garanties aux banques marocaines, afin qu’elles puissent à leur tour prêter plus largement aux PME.

L’IFC a également mis en place une facilité de 100 millions de dollars avec Crédit du Maroc, destinée à soutenir les PME appartenant à des femmes ou dirigées par des femmes. Cette orientation reflète une priorité de favoriser l’emploi des jeunes et des femmes, deux catégories particulièrement exposées à la vulnérabilité sociale.

Depuis deux ans, l’IFC a investi 2,4 milliards de dollars au Maroc, soit davantage que sur les dix années précédentes. Pour David Tinel, cette accélération traduit l’émergence d’un plus grand nombre de contreparties marocaines capables d’être accompagnées par des prêts, des investissements en fonds propres ou des instruments de garantie.

La question de la qualité de l’emploi reste toutefois centrale. Si un arbitrage devait être fait à court terme, David Tinel affirme préférer contribuer à créer moins d’emplois, mais de meilleure qualité, plutôt qu’un grand nombre d’emplois précaires. Il insiste néanmoins sur la nécessité d’avancer sur les deux fronts: créer davantage d’emplois et améliorer leur qualité. Cette ambition suppose de renforcer la formation professionnelle et de mieux aligner les compétences sur les besoins du secteur privé. La massification de l’éducation est jugée positive, mais elle doit déboucher sur des opportunités réelles. Le secteur privé, en tant que principal utilisateur du capital humain qualifié, doit être davantage associé à la définition des formations et à la montée en compétences.

La productivité constitue un autre enjeu déterminant. Pour l’IFC, l’investissement n’a de sens que s’il est productif. Or, au Maroc, les grandes entreprises, pas toujours les plus productives, captent une part importante du capital tandis que les entreprises plus créatives, les startups et les TPME innovantes ont encore un accès insuffisant aux financements. L’objectif n’est pas de réduire les capitaux alloués aux grands groupes, mais d’augmenter ceux destinés aux structures les plus dynamiques.

Dans cette perspective, la technologie et l’innovation jouent un rôle majeur. L’IFC a notamment investi dans le fonds de capital-risque UM6P Ventures, qui finance plusieurs startups marocaines dans la Deeptech, la Fintech et d’autres segments technologiques. L’ambition est de favoriser l’émergence de «gazelles», voire de licornes marocaines à moyen terme.

Sur l’intelligence artificielle, David Tinel distingue l’investissement dans la tech de l’adoption de la tech. Selon lui, les entreprises et administrations qui n’adopteront pas l’IA risquent d’être distancées. Cette technologie peut contribuer à réduire les lourdeurs administratives, simplifier les circuits de décision et améliorer la productivité. Elle comporte toutefois des risques pour certains emplois, notamment dans les tâches administratives ou certains métiers spécialisés. Mais elle ouvre aussi des opportunités considérables, par exemple dans la santé, en permettant d’élargir l’accès à des services de qualité à un coût marginal très faible.

Au-delà de l’inversion du ratio public-privé, l’IFC plaide pour une montée en charge du volume global d’investissement. Le Maroc investit déjà environ 400 milliards de dirhams par an, mais l’enjeu est d’attirer davantage de capitaux, nationaux comme internationaux, et de les orienter vers des usages productifs. Les marchés de capitaux, la Bourse de Casablanca, l’Autorité marocaine du marché des capitaux et les instruments alternatifs de financement sont appelés à jouer un rôle croissant.

L’IFC travaille également à attirer des investisseurs internationaux. Elle a participé au financement de l’extension du terminal passagers et roulier de Tanger Med, à travers un investissement de 200 millions de dollars, en collaboration avec la MIGA (Agence multilatérale de garantie des investissements). Cette opération a permis de mobiliser un consortium bancaire international dirigé par J.P. Morgan, qui a apporté 203 millions d’euros. Pour David Tinel, ce type d’opération peut créer un effet d’entraînement. Lorsqu’un investisseur international réussit une première opération dans un pays, il est plus susceptible d’y revenir.

La mobilisation de l’épargne nationale constitue un autre chantier. L’objectif est de créer des instruments permettant aux ménages marocains d’orienter leur épargne vers des investissements productifs, plutôt que de la laisser faiblement rémunérée sur des comptes bancaires.

Enfin, la dimension territoriale occupe une place importante dans la future feuille de route du Groupe Banque mondiale au Maroc. Cette stratégie, élaborée avec les autorités, le secteur privé et la société civile, s’alignera sur les priorités du Nouveau Modèle de Développement en favorisant la mobilisation du capital privé, la création d’emplois et la réduction des disparités territoriales.

Pour David Tinel, il ne s’agit pas de déplacer la richesse existante de l’axe Tanger-Casablanca vers les autres régions, mais de créer les conditions pour que la richesse soit également produite dans les territoires. Le secteur agricole illustre cet enjeu. Après plusieurs années de sécheresse, il a connu une destruction importante d’emplois ruraux.
Redynamiser l’agriculture, notamment grâce aux technologies agricoles, à une meilleure gestion de l’irrigation, à l’anticipation météorologique et à l’agrégation de la production, pourrait contribuer à recréer de la valeur et de l’emploi en milieu rural.

En définitive, l’investissement privé apparaît comme un levier central, mais non suffisant en soi. Sa réussite dépendra de sa capacité à financer des secteurs productifs, à soutenir les PME, à intégrer les technologies, à améliorer les compétences et à irriguer les territoires. Selon l’IFC, le Maroc dispose d’atouts solides grâce à sa stabilité macroéconomique, sa vision de long terme, ses infrastructures, son secteur privé émergent et sa capacité croissante à attirer les capitaux. Reste désormais à accélérer l’exécution pour transformer ces fondamentaux en emplois durables et en croissance inclusive.
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