Économie

Le Maroc, l’exception africaine qui confirme la règle de l’inclusion sociale

Pendant soixante ans, la protection sociale africaine a attendu que les populations viennent à elle. Le Maroc a choisi l’inverse. En 2024, quelque 87% de ses habitants bénéficient d’une assurance maladie – soit le taux le plus élevé du continent – au terme d’une réforme conduite à marche forcée depuis le Discours Royal de 2018. Un basculement de paradigme qui prouve, chiffres à l’appui, que l’universalisation n’est pas une utopie africaine.

11 Juin 2026 À 10:04

Sur un continent où plus de huit habitants sur dix restent exclus de tout régime de protection sociale formelle, le Maroc fait figure d’anomalie statistique. En 2024, quelque 87% de la population marocaine bénéficiait d’une couverture maladie, un taux qui le place au même niveau que des pays d’Europe de l’Est et bien au-delà du reste de l’Afrique, où la couverture sociale effective ne dépasse guère les 19% selon les données de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Cette performance n’est pas le fruit du hasard ni du seul développement économique. Elle résulte d’une séquence de réformes délibérées, étalées sur deux décennies, conduites sous l’impulsion directe de S.M. le Roi Mohammed VI et, sur le plan technique, avec l’accompagnement du cabinet Finactu.

Le Rapport que ce cabinet de conseil vient de publier sur la généralisation de la protection sociale en Afrique consacre au Maroc un traitement à part, celui d’un laboratoire dont les enseignements valent pour l’ensemble du continent.

Un chantier Royal, une architecture nationale

Tout commence en 2005 avec la mise en œuvre de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) pour les salariés du secteur privé et les fonctionnaires. Le socle est bismarckien, contributif, classique. Ce qui l’est moins, c’est la décision prise dès 2012 de généraliser le Régime d’assistance médicale (Ramed) aux populations démunies, une rupture de paradigme dans un continent où les plus pauvres sont systématiquement les derniers servis.

C’est le Discours du Trône du 29 juillet 2020 qui donne le véritable coup d’accélérateur. En décembre 2022, les 3,7 millions de bénéficiaires du Ramed basculent vers l’AMO, rejoints par les travailleurs non salariés, une population longtemps orpheline des systèmes formels. En considérant leurs ayants droit, ce sont près de 10 millions de personnes qui intègrent d’un seul mouvement le régime contributif. En 2024, le nombre total de bénéficiaires atteint 25 millions.

Le double levier : contributif pour ceux qui peuvent, solidaire pour les autres

La sophistication du modèle marocain tient précisément à son architecture à deux vitesses. D’un côté, un mécanisme contributif classique – cotisations des salariés et des non-salariés – qui finance la grande majorité du système. De l’autre, l’AMO Tadamon, dispositif de financement solidaire entièrement pris en charge par l’État pour les personnes dont les revenus sont insuffisants pour cotiser. Ce dernier mécanisme représente une rupture avec la logique historique des régimes africains, qui tendaient à laisser les plus vulnérables à l’écart faute de capacité contributive.

La décision de lancer, fin décembre 2023, un programme d’aides sociales directes vient compléter l’architecture. Près de 4 millions de ménages – soit plus de 12 millions de personnes – perçoivent désormais chaque mois une allocation ajustée entre 500 et 1.200 dirhams selon la taille et la vulnérabilité du foyer. L’ensemble du dispositif repose sur le Registre social unifié (RSU), outil numérique de ciblage objectif construit sur les données socio-économiques réelles des ménages.

La Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) a accompagné cette montée en charge par une transformation digitale qui n’a pas d’équivalent sur le continent. Depuis le lancement du portail Damancom en 2003, aujourd’hui utilisé par plus de 98% des entreprises affiliées, jusqu’à la feuille de soins électronique prévue pour cette année 2026, chaque étape de la chaîne administrative a été dématérialisée.

Un modèle qui inspire, mais dont la transposabilité reste conditionnelle

Finactu prend soin de ne pas présenter le cas marocain comme un modèle clé en main. Le Royaume bénéficie de conditions structurelles qui n’ont pas d’équivalent dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne : un État centralisé doté d’une administration fiscale relativement efficace, un secteur bancaire relativement profond et un taux de bancarisation plus élevé que la moyenne régionale et, surtout, une volonté exprimée au plus haut niveau de l’État. C’est précisément ce dernier facteur que le Rapport identifie comme condition sine qua non de tout projet d’extension réussie. Les deux expériences continentales qui se comparent au Maroc – la Côte d’Ivoire pour la retraite des travailleurs indépendants, le Gabon pour l’assurance maladie universelle – ont en commun ce même ancrage politique fort. Là où la volonté politique a fait défaut, les chantiers de protection sociale sont restés lettre morte pendant des décennies.

Le Rapport «Finactu» relève, par ailleurs, que l’expérience marocaine illustre un principe qu’il pose comme universel : il ne suffit pas d’ouvrir les régimes existants aux populations non couvertes, il faut concevoir des mécanismes distincts, adaptés à la réalité de chaque segment. L’AMO Tadamon, financée non par les cotisations des assurés mais par le Budget de l’État, en est l’exemple le plus éloquent. Elle constitue une réponse politique à un problème économique que le seul jeu du marché ne pouvait résoudre.

Ce que le Maroc ne règle pas encore : la retraite des non-salariés

L’avance marocaine reste néanmoins partielle, selon le Rapport. La couverture médicale, si impressionnante soit-elle, ne dit rien de la couverture retraite des travailleurs non salariés, un chantier qui n’a été formellement lancé dans les textes qu’en 2017 et dont la mise en œuvre effective pour la branche retraite n’est annoncée qu’en 2025. À titre de comparaison, la Côte d’Ivoire a créé dès 2021 son Régime social des travailleurs indépendants (RSTI), qui comptait plus d’un million d’affiliés en octobre 2025. La logique du Rapport «Finactu» est ici sans ambiguïté : l’assurance maladie, parce qu’elle offre des bénéfices immédiats et tangibles, constitue la porte d’entrée naturelle dans la protection sociale formelle. La retraite, dont les effets se manifestent à un horizon de plusieurs décennies, exige un travail d’adhésion bien plus complexe auprès de populations qui «vivent au jour le jour». C’est le séquençage choisi au Maroc qui a rendu possible cette progression : d’abord construire la confiance par le soin, puis élargir vers la prévoyance à long terme. Avec moins de 20% de sa population couverte par un régime de protection sociale, l’Afrique creuse son retard. L’Asie et le Pacifique atteignent 54%, l’Amérique latine 61%, l’Europe et l’Asie centrale 85%. Dans ce tableau, le Maroc, à 87% pour l’assurance maladie, appartient à une autre catégorie. Celle des États qui ont choisi de faire de la protection sociale non pas une ambition de développement, mais une priorité d’État.
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