Saïd Naoumi
27 Mars 2026
À 10:27
Le
Maroc s’est imposé, en l’espace de quelques années, comme un fournisseur stratégique incontournable d’
engrais pour l’
Union européenne (UE). Après la crise de 2022, marquant le début de la
guerre en Ukraine, les importations européennes depuis le Royaume ont non seulement retrouvé leurs niveaux d’avant-guerre, mais elles atteignent désormais des records en valeur, confirmant un repositionnement durable du Maroc dans les chaînes d’approvisionnement agricoles du vieux continent.
Une analyse des données couvrant la période 2017-2026 permet de dégager tant les tendances des flux physiques d’engrais importés par l’UE (hors Royaume-Uni) depuis le Maroc que leur valorisation financière. Ce double éclairage révèle des dynamiques contrastées. Concrètement, après un pic historique des volumes à 4,26 millions de tonnes (t) en 2020, les importations avaient chuté de près de 47 % en 2022, tombant à 1,95 million de tonnes. Cette année-là, le début de la guerre en Ukraine avait provoqué une envolée des prix de l’énergie et des engrais, gelant une partie des achats européens.
Pourtant, la valeur totale des importations européennes d’engrais en provenance du Maroc atteignait 1,42 milliard d’euros en 2022, un niveau exceptionnel sur la période, avant d’être dépassé en 2025. Cette divergence entre volumes en forte baisse et valeur record traduit l’explosion des prix unitaires des engrais, conséquence directe de la
crise énergétique et des tensions sur les marchés internationaux.
Dès 2023, les volumes repartent à la hausse, avec une augmentation de plus de 20% par rapport à 2022, atteignant 2,34 millions de tonnes. La valeur, elle, diminue légèrement à 1,15 milliard d’euros, signe d’une détente progressive des prix. L’année 2024 marque un tournant : les volumes grimpent de 47,1% pour atteindre 3,45 millions de tonnes, tandis que la valeur progresse de 26,4%, s’établissant à 1,45 milliard d’euros. Cette asymétrie – croissance des volumes plus rapide que celle de la valeur – reflète une normalisation des prix après les pics de 2022, mais à un niveau encore supérieur à celui d’avant-crise.
En 2025, les volumes se stabilisent à un niveau élevé (3,53 millions de tonnes, soit +2,2%), tandis que la valeur atteint 1,55 milliard d’euros, un nouveau record. Le Maroc a ainsi exporté vers l’UE pour plus de 1,5 milliard d’euros d’engrais en une seule année, soit plus du double par rapport à 2017.
Prix unitaire : un indicateur stratégique
Le calcul du prix moyen à la tonne confirme cette lecture. Après un pic estimé à plus de 700 euros/tonne en 2022, le prix unitaire redescend progressivement, mais reste à un niveau élevé : 491 euros en 2023, 422 euros en 2024 et 439 euros en 2025. Cette stabilisation autour de 430-440 euros/t depuis 2024 est supérieure aux niveaux de 2017-2020, où le prix évoluait plutôt entre 200 et 250 euros/t. Elle traduit un changement structurel : les engrais, et en particulier les produits phosphatés marocains, s’échangent désormais à des niveaux de prix durablement plus élevés qu’avant la pandémie, intégrant des coûts énergétiques et logistiques accrus, mais aussi une valeur stratégique renforcée.
Une saisonnalité confirmée, un début 2026 prometteur
L’analyse mensuelle des valeurs confirme, comme pour les volumes, une forte saisonnalité. Les mois de janvier, février et mars concentrent traditionnellement les plus fortes importations, en amont des campagnes agricoles. Ainsi, en mars 2025, la valeur mensuelle avait atteint 153,7 millions d’euros, l’un des meilleurs mois de la période. Les premiers mois de 2026 sont également solides : 138,4 millions d’euros cumulés en janvier et février, pour des volumes autour de 380.818 tonnes, soit un prix moyen de 363 euros/t, encore en retrait par rapport à 2025, mais susceptible d’évoluer dans les prochains mois.
Le Maroc, pilier de la stratégie de diversification européenne
L’envolée des importations depuis 2023 coïncide avec les sanctions européennes contre la Russie et la Biélorussie, historiquement deux fournisseurs majeurs d’engrais. Face à cette rupture, l’UE a activé une politique de diversification de ses sources d’approvisionnement. Le Maroc, premier producteur mondial de phosphates et acteur majeur des
engrais phosphatés, a pleinement profité de ce basculement. Sa proximité géographique, sa capacité industrielle et la solidité des accords commerciaux avec l’UE en font un fournisseur de premier plan.
2026 : vers une stabilisation à haut niveau
Avec 3,53 millions de tonnes et 1,55 milliard d’euros importés en 2025, les flux semblent désormais stabilisés autour de leur niveau d’avant-crise en volume, mais à un niveau de valorisation bien supérieur. Les données partielles de 2026 (janvier-février) n’indiquent pas de rupture de tendance. Pour les économies européennes comme pour le secteur agricole marocain, cette relation bilatérale s’installe dans la durée. n