C’est un paradoxe que documente, chiffres à l’appui, une revue systématique conduite par une équipe de
l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) : le
Maroc produit une recherche scientifique dense et technologiquement pointue sur les
réseaux électriques intelligents, mais sans que cette effervescence académique ne se traduise, à ce stade, par une transformation structurelle de son système énergétique.
Sur 291 études recensées dans quatre bases scientifiques internationales (Scopus, Web of Science, IEEE Xplore, ScienceDirect), 91 ont été retenues selon la méthodologie «PRISMA» pour construire ce qui constitue la synthèse la plus complète à ce jour de l’état de l’art marocain en la matière.
Les auteurs rappellent d’abord la trajectoire du
système électrique marocain sur la décennie 2014-2023, construite à partir des données du ministère de la Transition énergétique et du Haut-Commissariat au Plan.
La
production nationale d’électricité a plus que doublé sur la période, passant de 1.022 à 2.388 kilotonnes équivalent pétrole (KTEP), portée principalement par l’éolien, dont la production a plus que triplé pour atteindre 1.702 KTEP en 2023, tandis que le solaire, quasi nul en 2014, a rebondi à 549 KTEP après un tassement en 2022. Mais cette dynamique reste insuffisante face à la croissance de la demande. La
consommation énergétique totale, imports compris, est passée de 18.710 à 22.726 KTEP sur la même période, creusant un écart persistant que l’étude qualifie de déficit structurel. Le taux de dépendance énergétique – comprenez la part de la consommation couverte par les importations – a oscillé entre 85% et 91% tout au long de la décennie, avec un pic en 2019, avant de refluer légèrement à 86% en 2023 sous l’effet de la montée en puissance des filières solaire et éolienne.
Sur le plan financier, la
facture énergétique nette du
Maroc a connu un pic à 148,9 milliards de dirhams en 2022, sous l’effet de la crise énergétique mondiale consécutive au conflit ukrainien, avant de refluer à 116,8 milliards de dirhams en 2023. Les recettes d’exportation d’électricité, elles, sont restées marginales, entre 2,3 et 5,2 milliards de dirhams par an, confirmant un déséquilibre commercial structurel malgré le statut d’exportateur net occasionnel acquis par le pays depuis 2019.
Les projections des auteurs, établies par régression linéaire sur la base des données 2014-2023, anticipent une consommation atteignant environ 25.500 KTEP en 2030, contre une production domestique projetée à seulement 3.400 KTEP – un écart production-consommation que l’étude juge appelé à perdurer en l’absence d’inflexion politique forte.
Une recherche scientifique concentrée sur l’optimisation, encore timide sur la gouvernance
La cartographie thématique des 91 études retenues fait apparaître une hiérarchie nette des priorités de recherche. La gestion et l’optimisation énergétique arrivent en tête (21,3% des travaux), suivies à égalité par la prévision et modélisation prédictive et la qualité de l’énergie et conformité au code de réseau (16,9% chacune).
L’intégration des énergies renouvelables représente 15,7% des contributions, et les microréseaux dédiés à l’électrification rurale 10,1%.
À l’inverse, certains champs pourtant identifiés comme stratégiques par les auteurs restent largement sous-explorés : la politique et régulation, la mobilité intelligente et le transport, ainsi que l’intégration aux villes intelligentes ne représentent chacun qu’entre 1% et 3,4% de la littérature recensée.
Un déséquilibre que l’étude pointe comme problématique à mesure que le Maroc avance sur l’électrification des transports et la modernisation réglementaire. Côté technologies, le solaire domine sans partage avec 27% des études, suivi des systèmes hybrides solaire-éolien-stockage (13,5%) et de l’éolien seul (9%). L’intelligence artificielle (IA), le Machine Learning et l’Internet des objets (IoT), appliqués notamment à la prévision de production et à l’optimisation de la demande, représentent 7,9% des travaux – un segment que les auteurs identifient comme en croissance rapide, porté par des architectures combinant réseaux de neurones et Frameworks IoT à connectivité LoRa pour le monitoring en temps réel.
Cinq obstacles structurels identifiés
Au-delà de la photographie de la recherche, l’étude synthétise les freins concrets à un déploiement à grande échelle des réseaux intelligents, organisés en cinq catégories. Il s’agit d’abord des contraintes financières.
En effet, le coût d’investissement initial des infrastructures (compteurs intelligents, capteurs temps réel, automatisation des postes) reste élevé dans un contexte de priorités budgétaires concurrentes, et l’ONEE dispose d’une capacité d’autofinancement que les experts jugent limitée.
Viennent ensuite les vides réglementaires. Le fait est qu’au-delà de la loi 13-09 sur les énergies renouvelables, les cadres régissant la numérisation du réseau, la gouvernance des données ou la libéralisation du marché restent en cours d’élaboration, créant un désalignement entre opérateurs de transport, de distribution et acteurs privés.
Autre contrainte : l’infrastructure vieillissante.
Selon l’étude, une part significative du réseau de distribution repose encore sur des compteurs électromécaniques, avec une automatisation des postes et des systèmes SCADA déployés de façon inégale sur le territoire. À cela s’ajoutent les risques cyber et la gouvernance des données. Ainsi, l’essor des compteurs intelligents et capteurs IoT élargit la surface d’attaque, alors que les standards nationaux d’interopérabilité et de cybersécurité des infrastructures critiques restent à construire. La faible appropriation sociale renferme cette classification des contraintes.
En fait, la méconnaissance des dispositifs de tarification dynamique ou de gestion domestique de l’énergie par les consommateurs freine l’adhésion aux programmes de flexibilité et de compteurs intelligents.
Une Feuille de route en trois horizons, jusqu’en 2040
Face à ces constats, les chercheurs proposent une architecture de réponse structurée autour de cinq piliers fondateurs : fondations réglementaires, modernisation des infrastructures, intégration technologique, capacité institutionnelle et gouvernance et engagement du public. Ces piliers doivent être conçus comme des leviers interdépendants plutôt que comme des étapes séquentielles, et déclinés en Feuille de route opérationnelle sur trois horizons : à court terme (2025-2027), les priorités portent sur des bacs à sable réglementaires pour l’AMI et les microréseaux, le déploiement pilote de compteurs intelligents à Casablanca et Rabat, des microréseaux ruraux solaire-éolien ainsi que les premiers programmes de formation et campagnes de sensibilisation. À moyen terme (2027-2030), il s’agit du déploiement national de l’infrastructure de comptage avancé et des systèmes «SCADA», de l’introduction de la tarification dynamique, de l’extension des bornes de recharge pour véhicules électriques et du déploiement d’outils d’IA pour la prévision et l’optimisation.
À long terme (2030-2040), l’ambition est celle d’une loi nationale globale sur le Smart Grid, d’un dispatching en temps réel piloté par IA, de l’intégration du véhicule-réseau (V2G) et de modèles de co-gouvernance associant les consommateurs-producteurs aux décisions.
Les auteurs insistent sur le caractère non séquentiel de cette Feuille de route : la modernisation technologique, sans réforme réglementaire et sans montée en compétence des opérateurs de distribution, resterait, selon eux, insuffisante pour absorber la part croissante d’énergies renouvelables intermittentes attendue d’ici 2030, un risque de stabilité du réseau que plusieurs études compilées dans la revue identifient explicitement.