Hiba Chaker
06 Septembre 2026
À 17:45
Le tajine de
sardines du samedi ou du dimanche, le
poisson grillé acheté au marché, les boîtes qui sortent chaque jour des conserveries de Safi... Peu d’espèces marines occupent une place aussi familière dans le quotidien marocain. Et si cette ressource devait un jour faire face à une
menace sanitaire jusque-là absente des préoccupations nationales ? La question peut sembler alarmiste. Elle ne l’est pas encore. Aucun cas de
Pilchard herpesvirus (PHV) n’a été officiellement annoncé au
Maroc et rien ne permet, à ce stade, d’affirmer que le virus circule dans les eaux marocaines. Mais les
mortalités de sardines signalées depuis le début du mois d’août sur les
côtes sud-africaines ont remis ce pathogène sous les projecteurs.
Le 14 août, les autorités sud-africaines ont confirmé la présence de matériel génétique du
PHV dans les sardines analysées, tout en précisant que le rôle exact du virus dans les mortalités restait à étudier. Quelques jours plus tard, environ 75 poissons avaient été intégrés au programme de tests. Parmi les 15 premiers spécimens examinés, le PHV avait été
détecté chez tous les poissons, avec des niveaux élevés chez les dix sardines provenant directement des épisodes de mortalité. La séquence étudiée présentait une similitude de 99,7% avec un gène du
virus identifié en Australie.
Au
Maroc,
Hassan Saadouni, acteur économique et président de la
Commission du littoral et de l'économie bleue de la
CGEM Marrakech-Safi, a appelé publiquement à ne pas ignorer ce signal. «Il n’y a pas lieu de céder à l’alarmisme, mais il n’y a pas non plus de place pour le relâchement», résume-t-il. Pour lui, la question dépasse largement une éventuelle maladie de poisson. «La sardine n’est pas simplement un produit de la mer ; c’est une ressource économique, sociale et stratégique pour notre pays», souligne-t-il. À
Safi notamment, elle alimente une chaîne allant de la pêche côtière aux
conserveries, en passant par l’
emploi, le
transport, l’
export et l’approvisionnement du marché intérieur. Hassan Saadouni plaide donc pour un renforcement du suivi scientifique des stocks, des capacités des laboratoires et de la coordination entre chercheurs, administration et professionnels, ainsi que pour des procédures rapides de signalement en cas de mortalités inhabituelles.
Le précédent australien : une épidémie qui avançait «comme une vague»
Si le PHV attire aujourd’hui l’attention des scientifiques, c’est surtout en raison de ce qui s’est passé trente ans plus tôt à l’autre bout du monde. Brian Jones a participé aux recherches consacrées aux grandes épizooties australiennes de 1995 et de 1998-1999. Pour ce spécialiste, interrogé par «Le Matin», la première leçon est sans ambiguïté : «Le pilchard herpesvirus est hautement contagieux.» Des sardines infectées mais encore asymptomatiques peuvent, explique-t-il, rejoindre d’autres bancs et transmettre le virus avant même que les premiers poissons morts ne rendent l’épisode visible.
Le phénomène avait alors pris une ampleur exceptionnelle. En 1995, les mortalités avaient été observées sur plus de 5.000 kilomètres de côtes australiennes et jusqu’en Nouvelle-Zélande. Les travaux publiés par les chercheurs ayant suivi l’épizootie décrivent un front progressant de manière spectaculaire, parfois entre 10 et 40 kilomètres par jour. «On pouvait sortir en bateau et voir littéralement le front de mortalité arriver puis traverser les bancs», raconte Brian Jones.
Le deuxième épisode, en 1998-1999, avait été encore plus sévère : environ 60% de la biomasse de sardines des eaux du sud et de l’ouest de l’Australie avait été perdue, selon les travaux transmis au «Matin» par le chercheur. Deux des trois pêcheries de sardines d’Australie-Occidentale avaient dû fermer pendant une saison. Les pertes économiques avaient dépassé 12 millions de dollars australiens lors du premier épisode et 15 millions dans la seule Australie-Occidentale lors du second.
L’origine de l’introduction du virus n’a jamais été définitivement établie. Brian Jones rappelle qu’une hypothèse avait porté sur des sardines congelées importées et utilisées pour nourrir des thons d’élevage près de Port Lincoln. Une thèse, souligne-t-il lui-même, «fortement contestée par les entreprises concernées». Elle ne peut donc être présentée comme une causalité démontrée. Le chercheur insiste néanmoins sur les enseignements à tirer des mouvements de poissons. Pour lui, la circulation de poissons infectés constitue un vecteur plausible de diffusion. Le PHV peut aujourd’hui être détecté par PCR, alors que les premiers diagnostics australiens avaient notamment reposé sur l’observation des lésions des branchies et la microscopie électronique.
Au Maroc, faut-il commencer à chercher le PHV avant de le trouver ?
Le Maroc ne part pas de zéro en matière de surveillance halieutique. L’Institut national de recherche halieutique assure le suivi des ressources, notamment des petits pélagiques, à travers des campagnes scientifiques, des prélèvements et l’évaluation de l’état des stocks. Les importations de produits de la pêche sont, elles, soumises à des certificats sanitaires sous le contrôle de l’ONSSA. Le dispositif prévoit différents modèles selon l’origine et la nature des produits. En revanche, les informations publiques disponibles ne permettent pas d’établir qu’un dépistage régulier et spécifique du PHV soit actuellement pratiqué sur les sardines marocaines.
C’est précisément ce que recommande Rosemary Dorrington, professeure de microbiologie à Rhodes University et membre de l’équipe impliquée dans les analyses sud-africaines. «Nous avons détecté des niveaux élevés de PHV chez tous les poissons morts que nous avons testés», indique-t-elle au «Matin». Les symptômes et la vitesse de propagation sont, selon elle, cohérents avec ceux observés lors de la première épizootie australienne. La chercheuse reste cependant prudente sur le mécanisme exact. Le virus a également été retrouvé, à des niveaux variables, dans un petit échantillon de poissons vivants. Plusieurs explications sont possibles : ces animaux pouvaient se trouver au début de l’infection, présenter une résistance particulière ou encore appartenir à une population dans laquelle le virus circulait déjà silencieusement avant qu’un stress environnemental ne déclenche la mortalité. Les autorités sud-africaines étudient d’ailleurs toujours le rôle de facteurs tels que le manque d’oxygène, les conditions océanographiques ou les efflorescences algales. Les analyses menées sur plusieurs échantillons n’ont pas retrouvé les toxines paralysantes qui auraient permis d’attribuer les mortalités à une prolifération algale toxique.
Pour Rosemary Dorrington, le Maroc gagnerait donc à «mettre en place une surveillance de routine des captures de sardines afin de rechercher la présence du PHV». Son laboratoire dispose d’un test PCR qu’elle juge réalisable dans tout laboratoire de biologie moléculaire correctement équipé. Plus encore, elle se dit prête à «partager ces protocoles avec des collègues au Maroc». Le message ne consiste donc pas à annoncer une menace qui n’existe pas encore sur les côtes marocaines. Il est plus simple : face à un virus capable, dans certaines circonstances, de provoquer des mortalités massives, mieux vaut savoir s’il circule avant que les premiers poissons morts ne viennent eux-mêmes donner l’alerte.
Questions à la microbiologiste sud-africaine, professeure à l’Université Rhodes
Rosemary Dorrington : «Le Maroc devrait mettre en place une surveillance de routine des captures de sardines»
Alors que le virus PHV a été détecté à des niveaux élevés chez des sardines mortes en Afrique du Sud, les scientifiques cherchent encore à déterminer les facteurs ayant déclenché l’épisode de mortalité. Pour la microbiologiste sud-africaine Rosemary Dorrington, professeure à l’Université Rhodes, le Maroc aurait intérêt à instaurer une surveillance moléculaire régulière de ses captures et à renforcer les précautions sanitaires sur les importations de sardines. Elle précise toutefois qu’à ce stade, plusieurs inconnues demeurent sur la circulation du virus, son éventuelle présence ancienne dans les stocks et le rôle des facteurs environnementaux. Le Matin : À ce stade, dans quelle mesure les éléments disponibles permettent-ils d’affirmer que le PHV est la cause principale de cet épisode de mortalité, plutôt qu’un facteur parmi d’autres ?Rosemary Dorrington : Nous avons détecté des niveaux élevés de PHV chez tous les poissons morts que nous avons analysés. Les symptômes observés ainsi que la vitesse de propagation sont cohérents avec ce qui avait été rapporté lors de la première flambée connue de PHV en Australie, à la fin des années 1990. Nous n’avons, par ailleurs, détecté aucun niveau significatif de toxines liées aux efflorescences algales nuisibles, ou Harmful Algal Blooms (HAB), chez les animaux morts. Ce constat, associé à l’absence de mortalité chez d’autres espèces de poissons ou chez leurs prédateurs, plaide contre l’hypothèse selon laquelle une toxine issue d’une efflorescence algale serait à l’origine de la mortalité.
Que nous apprend la détection du virus chez des sardines apparemment saines sur une éventuelle circulation silencieuse du PHV, sa latence ou les formes prises par la maladie ?Nous avons détecté des niveaux variables du virus dans un petit échantillon de poissons vivants. Cela peut suggérer que ces poissons se trouvaient encore aux premiers stades de l’infection et qu’ils auraient pu mourir ultérieurement. Une autre possibilité est que certains de ces animaux présentent une forme de résistance ou de tolérance au virus. Une troisième hypothèse serait que le virus soit déjà endémique dans notre stock de sardines et qu’un facteur de stress environnemental ait déclenché l’épisode actuel. À ce stade, nous ne savons pas laquelle de ces explications est la bonne. Nous prévoyons donc de revenir sur des échantillons archivés de sardines afin d’y rechercher la présence du PHV et d’étudier plus en profondeur le génome du virus que nous avons identifié.
Des facteurs environnementaux, comme des anomalies de température, l’hypoxie ou des modifications de la qualité de l’eau, pourraient-ils déclencher ou amplifier une maladie associée au PHV ?Oui. Cela pourrait avoir été le facteur déclencheur de l’épisode initial dans la baie de St Helena. Ensuite, les bancs infectés pourraient propager le virus au gré de leurs déplacements en mer. Des éléments indiquent qu’une efflorescence d’Alexandrium s’est produite dans la région avant l’apparition de l’épisode. Mais aucune trace de toxine paralysante PSP n’a été retrouvée dans les poissons morts. Nous ne savons donc toujours pas, à ce stade, quel a pu être le facteur déclencheur.
Une propagation du virus sur de longues distances entre différentes populations de sardines est-elle biologiquement plausible ? Quels éléments faudrait-il réunir avant de pouvoir parler d’un risque régional au-delà de l’Afrique australe ?À mon avis, le virus se transmettrait par contact avec un animal infecté ou avec du matériel biologique contaminé. Nos scientifiques spécialisés dans les pêcheries et nos écologues seraient toutefois mieux placés pour dire dans quelle mesure le stock sud-africain est géographiquement isolé. Le processus de mise en conserve devrait très probablement inactiver le virus. En revanche, les poissons frais ou congelés devraient être considérés comme potentiellement infectieux et ne devraient pas être importés d’Afrique du Sud tant que nous ne sommes pas certains que l’épisode épidémique est terminé.
Si vous deviez conseiller un pays comme le Maroc, à quoi devrait ressembler un dispositif approprié d’alerte précoce et de surveillance moléculaire ?Je recommanderais aux scientifiques marocains spécialisés dans les pêcheries de mettre en place une surveillance de routine des captures de sardines afin de rechercher la présence du PHV. Si le virus est déjà endémique dans les stocks marocains, les possibilités d’action seraient limitées. En revanche, si les stocks sont indemnes, il serait prudent de mettre en place des procédures sanitaires garantissant que les sardines importées soient testées pour le PHV dans leur pays d’origine avant leur expédition vers le Maroc.
Toute mortalité inhabituelle de sardines constituerait également un bon indicateur d’une éventuelle flambée de PHV. Nous avons mis au point un test PCR simple permettant de détecter le virus. Il peut être réalisé dans tout laboratoire de recherche en biologie moléculaire disposant des équipements appropriés. Nous serions heureux de partager ces protocoles avec nos collègues au Maroc.