Najat Mouhssine
03 Février 2026
À 15:02
Le Matin: L’intelligence artificielle constitue-t-elle un risque pour l’emploi ou, au contraire, un levier de transformation et de modernisation ?
Youssef El Hammal : Chaque année, au niveau de Stagiaire.ma, nous réalisons un bilan de l’ensemble du travail effectué : tout ce que nous avons pu créer comme opportunités autour des stages et de la promotion de l’emploi. Or, ce que nous constatons aujourd’hui, c’est que depuis le lancement de Stagiaire.ma en 2011, c’est la première année où nous enregistrons une baisse des opportunités orientées vers les jeunes diplômés . Par « jeunes », j’entends principalement les stagiaires et les jeunes diplômés. Il est important de rappeler le cadre général lié au bien-être des jeunes. Le stage constitue une première porte d’entrée vers le marché du travail. Historiquement, les entreprises utilisaient le stagiaire comme une ressource intégrée à l’entreprise, chargée d’effectuer des tâches qui ne sont pas forcément stratégiques, parfois répétitives. Cet exercice permettait néanmoins aux jeunes de monter en compétences.
Il s’agissait donc d’une forme de préparation : à terme, l’entreprise pouvait leur confier davantage de responsabilités, et ces jeunes pouvaient progressivement remplacer les seniors, que ce soit en cas de départ ou de retraite.
Or, pour la première fois, nous avons constaté une baisse de 20 % des opportunités destinées aux jeunes. En cherchant à en comprendre les raisons, nous avons découvert que la principale cause est liée à l’intelligence artificielle et à l’automatisation des tâches.
Lorsque nous parlons d’intelligence artificielle, il ne s’agit pas uniquement de modèles comme ChatGPT ou autres, mais aussi de tout ce qui relève des systèmes agentiques. Par « agentique », on entend l’automatisation de tâches qui, historiquement, étaient confiées à des juniors ou à des stagiaires. Aujourd’hui, ces tâches sont automatisées, ce qui réduit considérablement les opportunités permettant aux jeunes d’intégrer le marché du travail. À terme, cela entraînera également une diminution des opportunités permettant aux jeunes de préparer la relève au sein des entreprises. Actuellement, les entreprises cherchent avant tout à réduire leurs coûts en recourant à l’automatisation. Mais à l’avenir, l’absence de remplacement progressif des cadres -qui commence normalement par le recrutement de juniors- risque de provoquer une rupture totale. L’entreprise pourrait alors perdre son propre savoir-faire.
En effet, sans transmission des métiers, ceux-ci finiront par être entièrement confiés à l’intelligence artificielle ou à des machines. Attention toutefois : lorsque je parle d’intelligence artificielle et d’automatisation, je fais référence aux métiers ouverts à la technologie.
Dans quels secteurs l’IA représente-t-elle une menace pour l’emploi, et dans lesquels constitue-t-elle une opportunité ?L’intelligence artificielle a un impact sur de nombreux secteurs, avec des effets variables selon les métiers et les usages. Parmi les principaux secteurs impactés, on peut citer : le commerce et la distribution, les services aux entreprises, la finance qui figurent parmi les premiers secteurs touchés par l’IA. Bien évidemment, le secteur des technologies numériques est également concerné, tout comme l’industrie, où nous avons constaté une baisse de 14 % des opportunités par rapport aux années précédentes.
Cette baisse est partiellement compensée par d’autres secteurs, notamment : la santé et l’aide sociale, l’action sociale, qui sont des métiers peu ou pas impactés par l’IA et l’automatisation, ainsi que l’hôtellerie-restauration, le BTP et l’immobilier. C’est pourquoi il est essentiel d’insister sur le fait que l’intelligence artificielle, au-delà de l’automatisation de certaines tâches, a profondément impacté plusieurs secteurs. Certains ont fait le choix de ne plus accueillir de stagiaires ni de recruter de jeunes diplômés, estimant que cela leur coûtait plus cher que de confier ces missions à des machines.
Est-ce que cet impact concerne toutes les entreprises, quelle que soit leur taille, ou seulement certaines catégories d’entreprises ?Les premières entreprises à avoir pris ce type de décisions sont les grandes entreprises ainsi que les PME structurées. En revanche, les TPE continuent, pour leur part, à recruter.
C’est pourquoi, il faut être vigilant. Nous avons tendance à croire que ce sont les grandes entreprises qui vont créer l’essentiel des emplois, alors que ce n’est pas le cas. Le tissu économique marocain est composé majoritairement de TPE et de très très petites entreprises. Or, ce tissu économique n’est pas nécessairement orienté vers la technologie ou l’intelligence artificielle. Il existe donc ici une véritable opportunité : les jeunes peuvent apporter à ces entreprises des compétences nouvelles, notamment en matière de digitalisation et de technologies.
Quelles recommandations pour minimiser l’impact négatif de l’intelligence artificielle sur l’emploi ?L’enjeu principal est d’encourager davantage les TPE et de leur fournir les dispositifs nécessaires afin qu’elles puissent recruter dans de bonnes conditions.
Lorsque je parle de dispositifs adaptés, je fais référence aux mécanismes existants, tels que les contrats via l’ANAPEC ou les contrats de première insertion, qui visent à encourager les TPE à recruter. Cependant, dans la pratique, ces dispositifs restent très chronophages au regard des démarches administratives exigées des entreprises. Ils sont également très limitatifs.
Ma recommandation est donc de revoir la politique nationale d’encouragement à la création d’emplois, en particulier celle destinée aux TPE, et surtout de l’adapter à la réalité du marché.
C’est cette approche qui permettra, demain, d’absorber une grande partie des jeunes présents sur le marché de l’emploi. Un jeune diplômé performant voit très rapidement son salaire évoluer, parfois doubler en peu de temps. Sans flexibilité, on se retrouve alors face à un dilemme récurrent : des TPE qui recrutent, forment, puis perdent leurs meilleurs éléments après un an.
L’idée globale est donc d’adopter une politique plus flexible en matière de recrutement et d’appuyer davantage les TPE, car ce sont elles, selon moi, qui constituent l’avenir de l’emploi. Ce sont les TPE qui continueront à recruter et qu’il faut accompagner pour qu’elles puissent intégrer encore plus de jeunes sur le marché du travail.