Mounia Senhaji
24 Mai 2026
À 16:30
Organisées à
Tanger sous le thème «Le
Maroc, nation maritime émergente», les premières
Assises nationales du maritime ont permis de poser les bases d’une véritable feuille de route maritime nationale. Au fil des panels et des débats, cinq grandes priorités stratégiques se sont dégagées, avec un objectif commun : bâtir un modèle articulé autour de la souveraineté logistique, de la compétitivité industrielle, de l’intégration africaine et de la
transition énergétique.
Les premières Assises nationales du maritime, qui se tiennent ces 21 et 22 mai à Tanger, ont mis en lumière l’ambition du Maroc de faire du secteur maritime un levier de souveraineté, de compétitivité et d’intégration africaine. Entre les discours d’ouverture et le panel ministériel consacré à l’Initiative Royale pour l’Atlantique et le Sahel, les échanges ont dessiné les contours d’une stratégie où ports, logistique, sécurité et coopération régionale se rejoignent dans une même vision géopolitique. Plus que jamais, le Maroc est déterminé à reconstruire son pavillon qui a rétréci comme peau de chagrin, passant d’environ 70 compagnies maritimes dans les années 1960 à seulement six aujourd’hui. Pour inverser cette tendance, le gouvernement mise sur l’intermodalité, le renforcement des connexions ferroviaires et autoroutières autour des ports, mais aussi sur la formation. Un nouveau collège maritime verra ainsi le jour à Tanger afin de contribuer à résorber la pénurie de compétences dans le secteur, dont les besoins sont aujourd’hui estimés à près de 1.000 profils qualifiés par an.
Repenser complètement la gouvernance maritime
C’est probablement le constat qui est revenu avec le plus d’insistance au fil des débats : le secteur maritime marocain souffre encore d’une gouvernance fragmentée, dispersée entre plusieurs administrations et organismes qui peinent parfois à travailler dans une logique commune. Les recommandations proposent ainsi la création d’un Conseil national supérieur de la mer, chargé d’assurer une coordination stratégique entre les différents acteurs publics et privés du secteur.
Cette idée n’est pas sortie de nulle part. Lors du panel consacré à la gouvernance maritime, les intervenants ont largement insisté sur la nécessité d’une vision intégrée capable d’accompagner les ambitions atlantiques et logistiques du Royaume. Les discussions ont aussi mis en lumière les limites du cadre réglementaire actuel. D’où les recommandations portant sur la refonte du Code de commerce maritime, la modernisation de l’administration maritime et le renforcement des moyens de la Direction de la marine marchande.
Le retour de la flotte nationale au centre du jeu
Autre enjeu stratégique : la relance de la flotte marchande nationale. Pendant des années, le recul du pavillon marocain s’est installé presque dans l’indifférence, malgré l’importance du transport maritime pour le commerce extérieur du Royaume. Les Assises ont clairement marqué une rupture avec cette logique. Les recommandations appellent désormais au développement d’une flotte nationale forte et compétitive, contrôlée par des sociétés marocaines, notamment dans les segments jugés les plus sensibles pour la souveraineté logistique.
Ce sujet a largement dominé les échanges du panel consacré au développement de la flotte maritime. Plusieurs intervenants ont rappelé combien les crises récentes avaient mis en évidence la fragilité des chaînes logistiques mondiales et la dépendance du Maroc vis-à-vis des opérateurs étrangers. Pour rendre cette relance crédible, les recommandations proposent toute une série de mécanismes jusque-là absents du paysage maritime marocain : garanties publiques pour le financement des navires, création d’un Registre international marocain ou encore mise en place d’une taxe au tonnage afin de rendre le pavillon national plus compétitif. Autrement dit, le Royaume veut désormais se doter des mêmes outils que les grandes nations maritimes pour attirer les investissements et reconstruire progressivement un écosystème maritime viable.
La logistique devient un levier de puissance régionale
Les Assises ont également confirmé que le maritime ne se limitait plus aux seuls ports ou navires. Toute la réflexion autour de la logistique montre que le Maroc cherche désormais à consolider sa position de plateforme reliant l’Europe, l’Afrique et l’espace atlantique. Les débats du panel logistique ont mis en avant la nécessité de mieux connecter les ports aux infrastructures ferroviaires, routières et aux zones logistiques afin de fluidifier les échanges et réduire les coûts.
Mais les discussions ont surtout montré que la bataille de la compétitivité se jouerait de plus en plus sur la qualité des chaînes logistiques et la maîtrise des flux. C’est dans cette logique que les recommandations insistent sur les corridors logistiques intelligents avec les pays africains, la digitalisation des opérations portuaires ou encore l’utilisation accrue de l’intelligence artificielle dans la gestion des flux maritimes et logistiques. Le Maroc cherche ainsi à passer d’une logique d’infrastructures à une logique d’écosystème logistique intégré.
Construire enfin une industrie navale nationale
Un autre sujet, plus discret mais hautement stratégique, a émergé des recommandations : celui de l’industrie navale. Les Assises recommandent de développer progressivement un écosystème marocain de construction, de réparation et de maintenance navale. L’objectif n’est pas uniquement industriel. Derrière cette orientation, il y a aussi la volonté de réduire la dépendance technique du Royaume, de capter davantage de valeur localement et de soutenir à terme la future flotte nationale. Le sujet revient d’ailleurs régulièrement dans les grandes stratégies maritimes internationales : sans base industrielle solide, il reste difficile de construire une véritable puissance maritime durable.
Sécurité maritime : la nouvelle frontière stratégique
Les débats consacrés à la sécurité maritime ont eux aussi montré un changement de perception important. Pendant longtemps, ces questions relevaient surtout du domaine technique ou sécuritaire. Aujourd’hui, elles sont directement liées aux enjeux économiques et géopolitiques. Avec l’intensification du trafic maritime mondial, les risques environnementaux, les tensions régionales et les enjeux liés à la protection des routes commerciales, le Maroc veut renforcer ses capacités de surveillance et d’intervention.
Les recommandations prévoient ainsi le développement de centres de surveillance maritime sur les façades atlantique et méditerranéenne, le renforcement des capacités de sauvetage et un meilleur encadrement des navires présentant des risques pour la navigation ou l’environnement. Les nouvelles technologies devraient également jouer un rôle central dans cette montée en puissance des capacités de veille et de gestion des risques.
La transition verte s’impose désormais au secteur
Autre sujet qui traverse désormais tous les débats maritimes internationaux : la décarbonation. Les Assises ont confirmé que le Maroc voulait anticiper les futures exigences environnementales du transport maritime mondial. Les recommandations appellent à l’élaboration d’une feuille de route nationale de décarbonation alignée sur les orientations de l’Organisation maritime internationale (OMI). Derrière cet objectif, il y a un enjeu de compétitivité autant qu’un impératif environnemental. Car demain, les ports et les opérateurs qui ne s’adapteront pas aux nouvelles normes risquent progressivement d’être marginalisés dans les échanges internationaux.
Former les compétences de la future économie maritime
Il y a aussi un constat qui a traversé presque tous les panels : la transformation maritime du Royaume dépendra autant des compétences que des infrastructures. Les débats sur la formation et l’innovation ont mis en avant les nouveaux métiers qui émergent autour de la cybersécurité maritime, de l’intelligence artificielle, de la maintenance intelligente ou encore des technologies vertes. Les recommandations prévoient ainsi la création d’une Université maritime à Tanger, le repositionnement de l’Institut supérieur d'études maritimes comme pôle d’excellence et un rapprochement plus fort entre établissements de formation et entreprises. Car derrière les ambitions atlantiques du Royaume, une réalité revient constamment dans les discussions : sans ingénieurs, marins, logisticiens et techniciens qualifiés, la stratégie maritime marocaine risque de rester un projet sur le papier.