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La cherté de la vie, c’est aussi le prix d’une souveraineté économique inachevée (expert)

La hausse des prix ne renvoie pas seulement à l’inflation. Elle dit la dépendance, l’intermédiation, la faiblesse des contrôles et la part de valeur qui échappe encore au tissu productif national. C’est cette lecture que livre Youssef Guerraoui Filali, président du Centre marocain de gouvernance et de management (CMGM) et analyste économique, invité de Rachid Hallaouy dans «L’Info en Face» du 4 juin 2026. Pour cet expert, les chocs extérieurs n’épuisent pas l’explication de la cherté de la vie : ils révèlent les fragilités internes qui pèsent sur le consommateur marocain. De la tomate au mouton, du carburant au blé, le pouvoir d’achat apparaît comme l’un des tests les plus concrets d’une souveraineté économique encore inachevée.

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Les prix ont changé de palier. C’est l’un des messages les plus nets de Youssef Guerraoui Filali. Une inflation ramenée à 1 ou 2% ne signifie pas, selon lui, que les ménages retrouvent les prix d’avant. Elle indique plutôt que la hausse se poursuit à partir d’un seuil déjà élevé. «Quand on parle d’une inflation autour de 1 ou 2%, cela veut dire que les prix qui ont grimpé de 10 à 15 dirhams vont se maintenir à 15 dirhams et peuvent encore augmenter de 1 ou 2%», explique-t-il. Lors de son passage à «L’Info en Face», l’analyste économique insiste aussi sur le poids de ce cumul inflationniste, souvent peu perceptible derrière les indicateurs. Certains produits, rappelle-t-il, ont augmenté de 25 à 30% sur sept à dix ans. Le ralentissement de l’inflation ne se traduit donc pas mécaniquement par un allègement du panier quotidien. Décryptez : les prix progressent moins vite, mais ils restent fixés à des niveaux que de nombreux ménages peinent désormais à absorber.

Une inflation importée, mais aussi structurelle

Dans cette spirale inflationniste, la part extérieure de la hausse est bien réelle. Youssef Guerraoui Filali ne la minimise pas : la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient, le renchérissement de l’énergie, du blé, des intrants et des produits pétroliers ont pesé sur les coûts comme sur les marchés. Mais l’explication, à ses yeux, reste incomplète. «Au Maroc, nous avons une inflation importée, mais nous avons aussi malheureusement une inflation structurelle», affirme-t-il.

C’est sur ce second versant que se concentre son analyse. Cette inflation interne se nourrit des circuits de distribution, des marges successives, de l’intermédiation et du défaut de contrôle dans la formation des prix. Les crises extérieures aggravent la pression ; les fragilités nationales l’installent dans la durée. Lorsque certains acteurs peuvent tirer parti du climat général de hausse, l’absence de suivi précis sur la chaîne des prix finit par se répercuter directement sur le consommateur.

Tomate, viande, mouton : ce que les prix révèlent de la chaîne

La tomate offre l’exemple le plus parlant de cette mécanique implacable. Youssef Guerraoui Filali dit avoir constaté des écarts importants entre le prix à la source et celui payé sur les marchés urbains. Des lots sortiraient de certaines régions à 3 ou 4 dirhams le kilo, parfois moins, avant d’être vendus à 12, 13, 14 ou 15 dirhams. Entre ces deux niveaux, il pointe la chaîne de distribution et la multiplication des intermédiaires. L’analyste économique distingue toutefois l’intermédiaire utile de la spéculation. «Quand vous avez plus de deux intermédiaires, quand vous avez cinq ou six intermédiaires, là, on est sur des spéculateurs», estime-t-il. L’écart de prix ne relève pas seulement du transport ou de la logistique. Il peut traduire une accumulation de marges, parfois de 30, 40 ou 50%, voire davantage selon les circuits.

La viande rouge s’inscrit dans la même logique, avec des prix évoqués autour de 120 à 140 dirhams le kilo. Le mouton, à l’approche de l’Aïd Al-Adha, a révélé une autre fragilité : celle de l’anticipation de l’offre et de sa répartition territoriale. Youssef Guerraoui Filali dit avoir observé des prix de 3.000 à 3.500 dirhams pour les plus petites catégories, autour de 5.000 dirhams pour un mouton moyen, avec des niveaux pouvant atteindre 6.000, 7.000, voire 10.000 dirhams.

Selon lui, la forte demande dans les grandes villes n’a pas été suffisamment accompagnée par une organisation précise de l’offre. «Le pouvoir exécutif n’a pas mené une bonne gestion de l’opération. Une bonne gestion, c’est dresser un inventaire par région, par province, par préfecture», avance-t-il. Le problème dépasse donc le prix affiché au marché. Il concerne la disponibilité réelle des produits, leur circulation, leur répartition géographique et la formation progressive du prix jusqu’au consommateur.

Remonter la chaîne plutôt que contrôler le dernier maillon

Le contrôle des prix ne peut, selon Youssef Guerraoui Filali, demeurer cantonné au dernier maillon de la chaîne. L’affichage au marché communal garde son utilité, mais il ne dit rien, ou presque, de la manière dont un produit change de valeur entre la sortie de l’exploitation et l’étal. «Si vous voulez régler le problème, il faut agir à la source», insiste-t-il. C’est donc en amont que doit se déplacer le regard : vers les grossistes, les grands producteurs, les distributeurs, les agriculteurs et les intermédiaires qui interviennent dans la formation du prix. L’enjeu est de reconstituer le coût de revient, d’identifier les marges et de comprendre, étape par étape, ce que paie réellement le consommateur. «Plus on contrôle la chaîne de prix, plus on contrôle la chaîne de distribution, plus on maîtrise les prix et plus on connaît la composition du prix», résume-t-il. Cette exigence engage, selon lui, les ministères concernés, les autorités locales et celles chargées du contrôle.

Aides publiques : la question de l’impact

La même exigence vaut pour les aides publiques. Youssef Guerraoui Filali ne conteste pas les montants engagés. Il rappelle que des budgets ont été mobilisés, notamment pour soutenir le cheptel et l’importation. Il cite 437 millions de dirhams d’aides, ainsi que des indemnités par tête allant de 75 à 150 dirhams. Mais la question décisive reste celle de leur effet réel sur le citoyen. «Il ne suffit pas de fixer un budget et de distribuer de l’argent. Le plus important, c’est qu’il y ait un suivi et un contrôle», affirme-t-il. Le raisonnement vaut aussi pour les subventions accordées aux transporteurs. Soutenir les professionnels peut se justifier en période de tension, mais encore faut-il vérifier que l’effort public se répercute sur le prix payé par le client. Sans mécanisme de contrôle, l’aide risque de rester au niveau des opérateurs sans protéger effectivement le pouvoir d’achat.

L’Aïd Al-Adha devient, dans ce cadre, un révélateur de gouvernance, estime l’économiste. Des aides ont été mobilisées, mais leur effet, selon lui, n’a pas été suffisamment évalué. Il appelle à une enquête de la Cour des comptes sur la gestion du cheptel, les budgets engagés, leur emploi, leur impact sur le pouvoir d’achat et les recommandations à adresser aux opérateurs concernés. «Quand vous donnez des aides et que vous n’avez pas les mécanismes pour vous assurer qu’elles ont impacté positivement le pouvoir d’achat, c’est comme si vous distribuiez de l’argent», martèle-t-il.

Cibler les ménages, restaurer une marge de revenu

Face aux limites des soutiens accordés aux professionnels, M. Guerraoui Filali défend une voie plus directe. Pour les ménages vulnérables, les aides ciblées lui paraissent plus efficaces lorsque la répercussion des subventions sectorielles sur les prix n’est pas garantie. Les dispositifs d’aide directe de 500 à 1.000 dirhams, destinés – rappelons-le – à 11 à 12 millions de personnes, soit un peu plus de 3 millions de ménages.

Pour les classes moyennes et les catégories immédiatement inférieures, l’analyste économique avance un autre levier : l’allègement de l’impôt sur le revenu. Il juge insuffisante une baisse limitée à un point et rappelle une expérience passée de réduction en deux temps, de 2% puis de 2%, soit 4% au total. L’enjeu, dans son raisonnement, est de redonner une marge de manœuvre aux ménages, de soutenir la consommation et de restaurer une capacité d’épargne. «Pour encourager la demande intérieure, il faut qu’il y ait de la consommation. Pour qu’il y ait de la consommation, il faut des ménages qui ont des revenus, qui peuvent consommer et surtout épargner. Aujourd’hui, l’épargne n’existe plus», relève-t-il.

Produire, transformer, capter la valeur

L’analyse des facteurs impliqués dans la cherté de la vie a ramené le débat par la force des choses à la question plus profonde de la souveraineté économique. Pour Youssef Guerraoui Filali, celle-ci ne se décrète pas. Elle se mesure à la capacité de produire, de transformer, de stocker, de réguler et d’alimenter le marché intérieur. L’expert, tout en reconnaissant les acquis industriels du Maroc (attractivité, infrastructures, automobile, aéronautique, textile, électronique...), n’hésite pas à en relever les limites. Une partie de cette industrialisation reste portée par des groupes internationaux dont les décisions stratégiques se prennent hors du Maroc. «Le Maroc s’industrialise, il investit massivement dans les infrastructures industrielles. C’est bien, cela doit continuer. Mais les TPME sont le maillon faible de la chaîne», affirme-t-il.

Le Royaume peut ainsi s’affirmer comme plateforme industrielle performante sans disposer encore d’une autonomie productive suffisante. L’exemple de la tomate résume ce paradoxe, selon lui. Le Maroc est présenté comme le troisième fournisseur mondial de tomates, mais resterait absent du top 20 pour le concentré de tomates. Il exporte le produit, sans capter pleinement la valeur liée à sa transformation. «Nous avons besoin de coopératives et d’entreprises agricoles qui font de la transformation de cette agriculture», plaide Youssef Guerraoui Filali. Dans cette perspective, l’agro-industrie, les entreprises agricoles de transformation, les TPME et le made in Morocco, ne relèvent pas seulement de la politique industrielle : ils deviennent des instruments de souveraineté.

Énergie, blé, gaz : les produits stratégiques comme épreuve de souveraineté

La souveraineté économique se vérifie aussi dans la maîtrise des produits essentiels : carburant, gaz butane, blé, céréales, stocks et énergie. Youssef Guerraoui Filali cite, à ce titre, le cas de la raffinerie SAMIR (à l’arrêt) comme une fragilité. «Quand vous avez cette dépendance énergétique et que vous n’avez pas la raffinerie de la SAMIR, cela remet en cause la souveraineté énergétique du Maroc», estime-t-il.

Le blé, le gaz butane et les carburants exposent directement le Maroc aux fluctuations internationales. Ils pèsent sur les réserves de change comme sur la balance commerciale. Pour l’analyste économique, cette dernière reste un indicateur décisif. «La compétitivité d’un pays est évaluée par sa balance commerciale. Or nous avons un déficit structurel de la balance commerciale», déplore-t-il. Malgré les performances des phosphates, de l’automobile et de l’aéronautique, les exportations ne suffisent pas encore à compenser le niveau des importations.

À travers l’analyse des mécanismes impliqués dans la cherté de la vie, Youssef Guerraoui Filali en vient à évoquer une question hautement stratégique. Selon lui, le Maroc peut certes attirer les investisseurs, exporter davantage et afficher des performances sectorielles ; il n’en demeurera pas moins vulnérable si les produits stratégiques, les circuits de distribution, la transformation industrielle et la demande intérieure ne sont pas mieux maîtrisés. Pour cet expert, le pouvoir d’achat n’est plus seulement une question sociale. Il devient l’une des mesures les plus concrètes de la souveraineté économique.
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