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CAN 2025 : comment les réseaux sociaux ont exacerbé les stéréotypes

En janvier 2025, la Coupe d'Afrique des nations s'est déroulée au Maroc dans un contexte marqué par la liesse populaire et la rigueur organisationnelle. Pourtant, le monitoring mené par l'Institut Prometheus pour la démocratie et les droits humains (IPDDH) et le Conseil civil de lutte contre toutes les formes de discrimination (CCLD), rendu public le 15 avril 2026, peint un portrait radicalement différent. La CAN a fonctionné aussi comme un catalyseur de clivages profonds : questions migratoires, inégalités de genre, hiérarchies socio-économiques. Vingt points de vigilance documentés révèlent comment un simple incident sportif peut se transformer en stigmatisation collective, amplifié par les réseaux sociaux et les absences institutionnelles. Une analyse qui pose des questions pressantes sur la préparation du Maroc pour 2030.

19 Avril 2026 À 17:30

Une serviette. C'est sur ce détail qu'une rivalité sportive s'est muée en discours de déshumanisation collective. Lors de l'affrontement Maroc-Sénégal en finale de la CAN 2025, une altercation mineure entre joueurs, un incident de terrain lié à des équipements, a soudain circulé sur les réseaux sociaux sous la forme d'un narratif généralisé : «Les Marocains sont des voleurs de serviettes». Ce raccourci grotesque s'est propagé bien au-delà du cadre sportif, jusqu'à des niveaux politiques élevés, transformant une quarantaine de secondes de jeu en stigmate collectif. Ce basculement du particulier au général n'est pas anecdotique. Il révèle un mécanisme profond : comment une compétition sportive devient le miroir de tensions sociales préexistantes.

Le 17 avril 2026, l'Institut Prometheus pour la démocratie et les droits humains (IPDDH) et le Conseil civil de lutte contre toutes les formes de discrimination (CCLD) ont organisé une conférence de presse à Rabat pour présenter ce diagnostic. Deux femmes ont pris la parole : Zineb El Jouak, coordinatrice de programmes à l'IPDDH, et Yasmine Boutaïb, membre du bureau exécutif et coordinatrice du CCLD. Elles ont exposé comment le rapport documentait, selon les mots de Zineb El Jouak, «une approche intersectionnelle» où «les formes de discrimination s'entrecroisent et se renforcent», notamment à l'encontre des femmes, des personnes en situation de handicap et des migrants perçus comme étrangers. Yasmine Boutaïb a précisé que «l'objectif n'est pas seulement le diagnostic et la dénonciation, mais aussi des recommandations pratiques» destinées aux décideurs. Elles ont souligné que le sport, bien que vecteur de cohésion sociale potentielle, peut aussi amplifier les inégalités préexistantes si les mécanismes de prévention ne sont pas ancrés dans la gouvernance.

Quand un incident devient procès collectif

L'Institut Prometheus et le Conseil civil ont documenté ce phénomène systématiquement. À travers vingt points de vigilance identifiés avant, pendant et après la compétition, le rapport établit un diagnostic sans ambiguïté : le sport a fonctionné comme un catalyseur. Les clivages ne sont pas nés de la CAN ; ils existaient en latence. La compétition les a simplement cristallisés avec une brutalité jusque-là contenue.

Prenons l'exemple des migrations subsahariennes. Des travailleurs sénégalais employés sur des chantiers marocains se sont vus licenciés au lendemain de la finale, non pour faute professionnelle, mais pour leur nationalité réelle ou supposée. Parallèlement, une campagne virale circulait sur les réseaux sociaux appelant à «chasser les migrants d'origine subsaharienne», cristallisée par un hashtag discriminatoire : «pas de naturalisation des Subsahariens». L'incident sportif n'a pas créé cette hostilité ; il l'a légitimée, lui donnant une expression publique et, pire, une justification. Ce que révèle le rapport, c'est que le sport crée un espace de dénégation : il permet à des frustrations sociales accumulées de se déployer sous prétexte de rivalité légitime. Mais cette rivalité devient très vite un instrument pour régler des comptes qu'elle n'a pas créés.

La femme marocaine qui s'est vue refuser l'accès à des soins hospitaliers en Côte d'Ivoire après la finale, identifiée comme étrangère sur la base de critères d'apparence ; l'Ivoirienne à Casablanca à qui plusieurs taxis ont refusé service pour la même raison : ces situations ne parlent pas de football. Elles parlent de segmentations sociales cimentées par des assignations d'identité que le sport rend soudain opératoires, convertissant la passivité sociale en action discriminatoire.

Les réseaux sociaux, amplificateurs de la fracture

Ce qui distingue la CAN 2025 des compétitions précédentes, c'est le rôle déterminant des plateformes numériques. L'IPDDH et le CCLD ont observé une logique d'escalade : un incident génère du contenu ; ce contenu se viralise par les mécanismes de l'algorithme ; la viralité confère une légitimité sociale à des discours qui, autrement, demeureraient marginaux. En quelques heures, un incident de serviette devient une accusation civilisationnelle.

Le rapport détaille comment les contenus générés par intelligence artificielle ont amplifié cette dynamique. Des vidéos manipulées présentant de «prétendues supportrices marocaines» ont circulé, sexualisant des femmes sans consentement réel. Ces contenus reproduisaient des stéréotypes de genre tout en fragmentant la frontière entre réalité et fabrication numérique. Les femmes maghrébines se sont vues assignées à des rôles de garde-fou moral auprès des ressortissants subsahariens, via des appels à la «retenue» circulant avant même la compétition.

Ici s'esquisse un point crucial : les réseaux sociaux n'ont pas créé ces inégalités de genre. Mais ils les ont rendues opérantes, en permettant à des logiques de contrôle social, traditionnellement exercées en privé ou par des mécanismes institutionnels discrets, de s'exprimer publiquement, de se légitimer par l'amplification virale, et finalement de structurer le comportement public.

Même phénomène avec la xénophobie. Des influenceurs marocains ont publié une dizaine de vidéos conseillant explicitement aux femmes marocaines de ne pas fréquenter certains lieux de beauté ou services gérés par des femmes subsahariennes. Ces recommandations réactivaient des hiérarchies raciales issues de périodes historiques, les rendant soudain pertinentes, justifiées, rationnelles. C'est ce que les analystes appelle la «normalisation du racisme ordinaire».

L'absence institutionnelle qui accuse

Où étaient les institutions ? C'est la question que pose la chronologie précise du rapport. La Haute Autorité de la communication audiovisuelle a publié le 29 janvier une recommandation appelant à «une vigilance éditoriale accrue». Or la compétition s'était achevée le 18 janvier. L'intervention régulière, censée encadrer le traitement audiovisuel des incidents, est intervenue après coup, dépourvue de toute capacité préventive. La Direction générale de la Sûreté nationale a, elle, démenti les rumeurs infondées circulant sur les réseaux : prétendus assassinats, décès supposés... Mais ces démentis, utiles et importants du reste, ne traitaient pas la source : la prolifération elle-même d'accusations sans fondement, l'absence de vérification en amont, le climat qui rendait ces accusations plausibles.

Deux mille trente, chantier inévitable

Le Maroc accueillera la Coupe du monde en 2030 avec l'Espagne et le Portugal. C'est l'horizon auquel renvoie l'ensemble du rapport. La question n'est plus académique : comment le pays prépare-t-il l'intégration des droits humains, de l'accessibilité universelle, de la prévention des discriminations au cœur même de la gouvernance sportive ? Le rapport l'énonce clairement : l'accessibilité universelle ne peut pas être un luxe. La gare de Rabat Hay Riad, présentée comme infrastructure de «nouvelle génération» lors de la CAN, manquait d'équipements suffisants rendant difficile l'accès pour les personnes en situation de handicap, notamment dans les stades. Offrir une réduction tarifaire de 50% sur les billets de train, en l'absence de ces aménagements, ne résout rien. Cela amplifie l'humiliation : on octroie un prix, on refuse l'accès.

Pour 2030, l'enjeu n'est pas seulement logistique. Il est institutionnel, éducatif, normatif. Comment une nation transforme-t-elle les leçons d'une crise en standards durables ? Le rapport de l'Institut Prometheus ne clôt pas le dossier CAN 2025. Il l'ouvre différemment. Ce n'est plus une histoire de victoire sportive ou d'échec organisationnel. C'est l'histoire d'une compétition qui a illuminé, par contraste, les fractures que le Maroc doit affronter.
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