, sous-secrétaire d’État américain, atterrit à Rabat avec, à son agenda, ce que la
appelle pudiquement «la coopération sécuritaire de longue date». Derrière la formule, l’enjeu est tout autre. Numéro deux du département d’État, il effectue, du 27 avril au 1er mai, sa première tournée maghrébine depuis sa prise de fonction. Une séquence resserrée, Alger d’abord, Rabat ensuite, qui s’inscrit dans une fenêtre diplomatique étroite : à 72 heures près, le Secrétaire général des Nations unies présentera au
, exigée par la résolution 2797 d’octobre 2025. Le communiqué officiel publié vendredi par le département d’État US ne laisse, à la lecture, aucune équivoque sur la hiérarchie des dossiers. Côté Alger, Washington évoque «les efforts conjoints pour traiter les questions de sécurité régionale» et «des accords commerciaux d’envergure avec des entreprises américaines». Côté Rabat, le registre change : il est question d’«avancement de la coordination technologique et spatiale» et d’une «relation de
Pour
Calvin Dark, président de RC Communications et analyste en géopolitique, l’analyse de fond est claire : «La visite du secrétaire d’État adjoint Christopher Landau à ce moment précis est significative. Elle démontre que Rabat et Washington partagent des priorités stratégiques : sécurité, technologies, espace... et que la résolution définitive du conflit du Sahara ouvrira ces champs de coopération de manière inédite», nous a-t-il déclaré.
Un partenariat de longue durée, hissé au niveau stratégique
Le Royaume aborde cette visite avec une feuille de route précise. La coopération sécuritaire entre Rabat et Washington n'est plus un sujet émergent : elle est l'un des plus anciens partenariats militaires américains au sud de la Méditerranée, structuré autour du statut de major non-NATO ally accordé en 2004 et des exercices African Lion, qui rassemblent chaque année des dizaines de milliers de militaires sur le sol marocain. Ce que Landau vient discuter à Rabat prolonge et élargit cette architecture héritée. Trois dossiers structurent l’étape marocaine.
• Le premier concerne l'extension de la coopération industrielle de défense, avec des discussions avancées sur les transferts de technologie, dans le prolongement de l'investissement marocain dans des chaînes de valeur à haute intensité technologique.
• Le deuxième porte sur le volet spatial : le Maroc, qui n'a pas encore signé les Accords Artemis, un cadre international, porté par les États-Unis et conclu avec plusieurs pays partenaires, destiné à fixer les règles encadrant l’exploitation des ressources présentes sur la Lune, Mars, ainsi que sur les astéroïdes et les comètes (63 États signataires à fin avril, dont quatre pays africains), pourrait y être associé, dans une logique d'ancrage atlantique et de positionnement scientifique sur le continent.
• Le troisième concerne le numérique et les technologies sensibles, avec la perspective d'un cadre bilatéral structuré sur la cybersécurité et l'intelligence artificielle, deux domaines où le Royaume a engagé, ces dernières années, une mise à niveau institutionnelle remarquable. L'angle technologique consacre une lecture désormais bien installée à Washington : le Maroc est un partenaire d'intégration.
Pour Calvin Dark, cette densification est l'aboutissement d'un mouvement de fond. «Ce que nous observons aujourd'hui est le fruit d'un leadership bipartisan à Washington, de la vision stratégique de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, et des efforts ciblés et soutenus de la diplomatie marocaine à travers plusieurs administrations américaines», souligne-t-il.
Une généalogie bipartisane
L'autre versant de la séquence se joue au Capitole. À la Chambre des représentants américaine, Joe Wilson (républicain de Caroline du Sud) et Jimmy Panetta (démocrate de Californie), ont déposé, en juin 2025, le Polisario Front Terrorist Designation Act (H.R. 4119), un projet de loi qui vise à demander officiellement à l’administration américaine de classer le Front Polisario comme organisation terroriste étrangère, réunit douze parrains et cosignataires, parmi lesquels Mario Diaz-Balart, Don Bacon, Claudia Tenney, Pat Harrigan et Maria Elvira Salazar, membre du Foreign Affairs Committee. Au Sénat, le Polisario Front Terrorist Designation Act of 2026 (S. 4063), introduit le 11 mars par Ted Cruz, Tom Cotton et Rick Scott, a été rejoint par David McCormick, qui préside la sous-commission Counterterrorism du Foreign Relations Committee. Cet alignement entre exécutif et législatif s'inscrit dans une généalogie longue.
Calvin Dark le rappelle : «L'alignement actuel entre l'exécutif et le législatif américains sur le dossier marocain n'est pas, en soi, inédit. Il s'inscrit dans la continuité d'une relation bilatérale ancienne, dense et multidimensionnelle, le résultat naturel de ce qui devient possible lorsque deux pays comme les États-Unis et le Maroc alignent leurs valeurs, leurs priorités et leur vision au bénéfice de leurs peuples. Je pense notamment à 2009, lorsque 233 membres bipartisans de la Chambre des représentants ont publiquement appuyé le plan d'autonomie marocain auprès de l'exécutif, suivis en 2010 par 54 sénateurs des deux partis.»
Par ailleurs, la visite de Landau s'inscrit dans une transformation structurelle de la diplomatie américaine sur le dossier sahraoui. «Ce qui est, en revanche, véritablement inédit, c'est la trajectoire enclenchée depuis la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara en décembre 2020», analyse Calvin Dark. «Washington a depuis orienté le Conseil de sécurité des Nations unies vers une approche axée sur la solution, non plus un processus pour le processus. Le Conseil se concentre désormais sur la seule option réaliste, crédible et largement soutenue à l'échelle internationale : le plan marocain d'autonomie.»
Cette dynamique trouve aujourd'hui des relais convergents. Le diplomate Staffan de Mistura, envoyé personnel du Secrétaire général, a rappelé en début de semaine que le plan marocain représentait «une réelle opportunité» pour clore le différend. Du côté européen, la haute représentante Kaja Kallas a formalisé, lors de sa visite à Rabat les 16 et 17 avril, l'alignement des Vingt-Sept sur la centralité de l'initiative marocaine. À Rabat, Christopher Landau ne vient pas convaincre. Il vient acter une trajectoire que la diplomatie marocaine, sous l'impulsion Royale, a patiemment construite.
Dre Yasmine Hasnaoui : «Le Royaume demeure un partenaire structurant pour les États-Unis, notamment en matière de sécurité et de stabilité régionale»
La tournée maghrébine du sous-secrétaire d’État Christopher Landau intervient à quelques jours d’une échéance clé au Conseil de sécurité sur la Minurso. Mais le communiqué annonçant de déplacement ne fait pas mention du dossier du Sahara. Pour la politiste Yasmine Hasnaoui, professeure à l'École supérieure de l'éducation et de la formation de l'Université Hassan 1er à Settat, dans les pratiques diplomatiques, les communiqués bilatéraux sont souvent sélectifs et contextualisés, et ne reprennent pas systématiquement l'ensemble des dossiers sensibles ou déjà stabilisés. Le Matin : Quelle lecture stratégique faites-vous de la tournée de M. Landau dans la région ? Que dit-elle, au-delà des éléments affichés, des priorités américaines actuelles au Maghreb ?Dre Yasmine Hasnaoui : La visite de Christopher Landau intervient dans un contexte diplomatique très important, mais elle ne doit pas être surinterprétée comme un rééquilibrage fondamental de la position américaine sur la question du Sahara marocain. Depuis la reconnaissance par Donald Trump de la souveraineté du Maroc sur le Sahara en 2020, les États-Unis ont maintenu une ligne globalement stable, et cette décision a été reconfirmée dans la résolution 2797 du Conseil de sécurité.
Cette tournée s'inscrit davantage dans une logique d'ajustement tactique que de réorientation stratégique. Elle intervient à l'approche de l'échéance de la Minurso et témoigne de la volonté des États-Unis qui, par la voix de l'ambassadeur Mike Waltz, ont appelé à une réforme de cette mission, jugée nécessaire après plusieurs décennies de présence et s'inscrivant dans une refonte globale des opérations de maintien de la paix. Le séquençage Alger puis Rabat doit être lu comme un geste d'ouverture envers l'Algérie, dans un contexte marqué par les enjeux énergétiques et sécuritaires au Sahel. Mais il ne traduit pas une mise à égalité stratégique avec le Maroc. Le Royaume demeure un partenaire structurant pour les États-Unis, notamment en matière de sécurité, de stabilité régionale et de projection diplomatique.
Au-delà des éléments affichés, cette tournée met en lumière des priorités américaines plus larges au Maghreb. D'abord, la stabilisation de l'environnement sahélo-maghrébin, où le Maroc joue un rôle clé de stabilisateur, à travers une approche multidimensionnelle articulant sécurité, développement économique et influence religieuse modérée. Rabat favorise l'intégration régionale, notamment via l'Initiative Royale offrant aux pays enclavés – Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad – un accès à l'océan Atlantique. Ensuite, la gestion de la compétition d'influence avec des puissances comme la Chine et la Russie, ce qui pousse Washington à maintenir des canaux ouverts avec l'ensemble des acteurs régionaux. Cette tournée confirme une approche pragmatique où le Maroc apparaît comme un pilier stable et crédible, dont le rôle dépasse la seule question du Sahara marocain pour s'inscrire dans une architecture régionale plus large.
Côté Rabat, l'agenda affiché s'articule autour de la sécurité, de la technologie et du spatial. Comment qualifieriez-vous l'évolution du partenariat Maroc-États-Unis depuis décembre 2020 : consolidation, approfondissement ou changement d'échelle ?
Depuis décembre 2020, la relation Maroc-États-Unis ne relève pas d'un seul qualificatif, mais d'une dynamique combinée de consolidation, d'approfondissement et de montée en puissance. Le tournant de décembre 2020 a d'abord consolidé le cadre politique du partenariat, avec la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur son Sahara. Cet acte a renforcé la base stratégique de la relation et donné une nouvelle stabilité au dialogue bilatéral.
Dans le même esprit, la continuité des échanges de haut niveau – visites, consultations stratégiques, dialogue sécuritaire – montre que le partenariat est devenu structurel et durable, dans plusieurs domaines : sécurité et défense dans le cadre de l'exercice conjoint African Lion, coopération en matière de lutte contre le terrorisme qui fait du Maroc un partenaire clé des États-Unis dans la région. À cela s'ajoute une montée en gamme vers la technologie et le spatial, où le Maroc renforce son partenariat avec des acteurs américains dans l'innovation, les startups et les technologies spatiales et scientifiques. Tout cela s'est produit grâce à l'accord de libre-échange Maroc-États-Unis, en vigueur depuis 2006, avec des échanges qui se diversifient progressivement vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée : automobile, aéronautique, énergies renouvelables et technologies.
Le communiqué officiel américain n'évoque pas le Sahara. Comment interprétez-vous cela ? Et que vous inspire le format même de la tournée, Alger d'abord, dans le contexte actuel ?
Il faut d'abord rappeler que la position du Maroc sur la question du Sahara est claire, constante et bien connue de tous les partenaires internationaux, y compris les États-Unis. Elle ne se mesure pas uniquement à travers une mention dans un communiqué, mais à travers les positions officielles déjà exprimées au plus haut niveau et la dynamique diplomatique globale. Sur l'absence de référence explicite dans le communiqué, le Maroc n'y voit pas nécessairement une évolution ou un signal politique particulier. Dans les pratiques diplomatiques, les communiqués bilatéraux sont souvent sélectifs et contextualisés, et ne reprennent pas systématiquement l'ensemble des dossiers sensibles ou déjà stabilisés. L'essentiel réside dans la continuité de la relation stratégique et dans les engagements déjà établis concernant la question du Sahara marocain. Ce qui importe pour le Maroc, c'est que les dynamiques régionales restent orientées vers la stabilité, le dialogue et la coopération, et que les efforts internationaux contribuent à des solutions réalistes et durables, notamment dans le cadre des Nations unies et plus spécifiquement de la résolution 2797. Je pense qu'il ne doit pas y avoir d'interprétation excessive des formes, mais plutôt une attention portée aux positions de fond et aux dynamiques stratégiques de long terme.