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Écoles pionnières : Le pari risqué de la généralisation sans perte de l'âme réformatrice (ONDH)

L'Observatoire national du développement humain (ONDH) et la Faculté des sciences de l'éducation de Rabat ont organisé, jeudi 12 février, un symposium national consacré au programme des «Écoles pionnières». Pilier de la «Feuille de route 2022-2026 pour une école publique de qualité», ce modèle expérimental lancé à la rentrée 2023-2024 dans le cycle primaire fait aujourd'hui face à un défi de taille : sa généralisation à l'échelle nationale. Comment étendre une expérience réussie sans lui faire perdre son souffle innovant ? C'est autour de cette question centrale que chercheurs, responsables institutionnels et experts ont confronté leurs analyses, dans un exercice rare de dialogue entre recherche académique et pratique de terrain.

15 Février 2026 À 16:25

La Faculté des sciences de l'éducation de Rabat a rarement connu pareille effervescence. Ses locaux accueillaient, jeudi 12 février, un parterre d'universitaires, de cadres du ministère de l'Éducation nationale et d'experts en politiques publiques, réunis à l'initiative de l'Observatoire national du développement humain (ONDH). L'objet de leur réflexion : le programme des «Écoles pionnières», cette expérimentation pédagogique qui, depuis deux ans, redessine les contours de l'enseignement primaire public au Maroc.

Un modèle né d'un constat d'urgence

Le contexte qui a présidé à la naissance de ce programme n'a rien d'anodin. Les évaluations successives du système éducatif marocain ont mis en lumière des défaillances structurelles persistantes : faiblesse des apprentissages fondamentaux, iniquités territoriales, pratiques pédagogiques peu efficientes et gouvernance déficiente. Face à ce diagnostic sans appel, la Feuille de route 2022-2026, adoptée par le gouvernement en novembre 2022, a posé les jalons d'une refonte ambitieuse, conformément aux dispositions de la loi-cadre 51.17 et aux recommandations du nouveau modèle de développement.

«L'amélioration de la qualité des apprentissages est devenue une question fondamentale par excellence», a souligné Othman Gair, président de l'ONDH, dans son allocution d'ouverture. «Elle dépasse le simple développement des curricula ou la révision des programmes pour toucher à la profondeur même du modèle éducatif : sa philosophie, ses enjeux et ses mécanismes de mise en œuvre».

Le programme des Écoles pionnières a ainsi été lancé dès la rentrée 2023-2024 dans le cycle primaire, avant d'être progressivement étendu au cours de l'année scolaire 2024-2025. Un décret instituant le «label Pionnier» a parallèlement été adopté, définissant les critères et indicateurs permettant d'attribuer cette distinction aux établissements publics répondant aux exigences de qualité et d'efficacité.

L'apprenant au cœur du dispositif

Qu'est-ce qui distingue fondamentalement ce modèle des réformes précédentes ? Pour le président de l'ONDH, la réponse tient en une formule : le passage «d'une logique d'interventions partielles à une logique d'expérimentation systématique fondée sur le suivi, l'évaluation et le développement continu». Concrètement, les Écoles pionnières reposent sur des approches pédagogiques centrées sur l'apprenant, un renforcement des apprentissages fondamentaux et des mécanismes rigoureux de suivi des progrès accomplis. «L'école n'est plus seulement tenue de transmettre des connaissances», a insisté Othman Gair. «Elle doit préparer des apprenants dotés de compétences, capables de pensée critique, d'apprentissage autonome et d'interaction positive avec leur environnement».

Youssef El Azhari, directeur général de l'Action pédagogique au ministère de l'Éducation nationale, du préscolaire et des sports, a détaillé les axes prioritaires de cette mise en œuvre : promotion du niveau des apprentissages fondamentaux, identification des leviers essentiels et instauration de mécanismes permettant un suivi rigoureux des avancées réalisées.

L'autonomie, clé de voûte de la transformation

Au-delà des aspects pédagogiques, c'est une véritable révolution de gouvernance qui se dessine. Fouad Chafiki, secrétaire général du Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS), a été catégorique : «L'un des objectifs de la réforme du système éducatif national est l'autonomie des établissements scolaires». Cette autonomie suppose l'abandon d'une approche hiérarchique verticale au profit d'une capacité d'auto-réforme des établissements. Elle implique également la mise en place de structures d'accompagnement destinées aux enseignants, aux élèves et à l'administration. «L'évolution des écoles passe par leur autonomie et leur capacité à se réformer», a martelé le secrétaire général du CSEFRS, ajoutant que la réforme visait aussi à «favoriser l'engagement citoyen».

Pour Abdellatif Kidaï, doyen de la Faculté des sciences de l'éducation, cette dynamique mérite d'être questionnée par la recherche académique : «Le rôle du chercheur aujourd'hui est d'interroger cette expérience et de formuler les recommandations nécessaires à sa généralisation. Car ce modèle sera étendu à l'ensemble des écoles marocaines, et notre objectif commun est d'élever le niveau de l'école publique».

Le défi de la compréhension et de l'appropriation

Reste que toute réforme, aussi bien conçue soit-elle, se heurte à l'épreuve du réel. Mustapha El Yahyaoui, professeur d'enseignement supérieur et expert en évaluation des politiques publiques, a pointé ce qui constitue, selon lui, le principal écueil : «Les défis majeurs des réformes résident dans la compréhension de leur contenu et de leur mise en œuvre». Ce constat rejoint les préoccupations exprimées par Othman Gair sur les conditions de réussite du programme. «Le succès de toute réforme éducative repose sur la capacité collective à construire une compréhension partagée, une appropriation collective de la vision et la participation active de toutes les parties prenantes», a-t-il affirmé, évoquant tour à tour le rôle de l'enseignant dans sa classe, de l'administration éducative, du corps d'inspection, des familles et des partenaires institutionnels.

L'ONDH, en sa qualité d'instance d'évaluation externe, a pu observer de près les transformations à l'œuvre. «Pour la première fois, la réforme pénètre dans la salle de classe», a relevé son président. Une avancée qui pose toutefois la question de la durabilité : comment garantir la pérennité de cet impact positif sur les élèves du primaire, puis, dans un second temps, sur ceux du collège ?

Généraliser sans dénaturer

C'est précisément cette tension entre expérimentation réussie et déploiement à grande échelle qui a constitué le fil rouge des débats. Comment passer de la phase pilote à la phase de généralisation sans que le modèle ne perde son caractère innovant et sa vitalité ? Le symposium a identifié plusieurs leviers : le renforcement de la formation initiale et continue des enseignants, l'accompagnement pédagogique et professionnel, la mobilisation des familles et l'ouverture de l'école sur son environnement socio-économique. La culture de la qualité, ont souligné les intervenants, ne peut s'enraciner qu'à travers l'instauration de mécanismes d'évaluation et la responsabilisation des acteurs, dans un climat de confiance et de mobilisation collective. «Le véritable défi consiste à établir une philosophie du leadership, à bâtir un système scolaire qui tire les leçons de son expérience et qui corrige son cap de manière constante», a résumé Othman Gair, «tout en plaçant l'apprenant au cœur de chaque décision éducative».
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