Mounia Senhaji
11 Mars 2026
À 15:53
Lorsque
Christophe Lecourtier arrive à
Rabat à l’automne 2022, la relation entre la
France et le
Maroc traverse l’une de ses périodes les plus délicates. Le
dialogue politique est grippé, les incompréhensions se multiplient et la confiance entre les deux partenaires historiques est fragilisée. Dans un podcast de
TFT Morocco, un média franco-marocain dédié essentiellement à la
diaspora, l’
ambassadeur de France au Maroc revient sur cette période de tensions et sur la manière dont il a tenté, à son arrivée, de comprendre les raisons du malaise entre les deux pays.
Le diplomate français raconte ainsi s’être retrouvé face à une situation inhabituelle. Les circuits diplomatiques traditionnels fonctionnent au ralenti et, selon ses propres mots, «les portes du Maroc officiel étaient assez fermées». Plutôt que d’y voir un obstacle, il décide d’utiliser cette période pour comprendre en profondeur les raisons de la crise. «Il y avait quand même le souci d’essayer de retrouver les moyens de restaurer ne serait-ce qu’un dialogue pour comprendre ce qui se passait», explique-t-il.
Pendant plusieurs mois, Christophe Lecourtier multiplie alors les rencontres bien au-delà des cercles institutionnels. Entrepreneurs, acteurs culturels, membres de la diaspora, anciens
étudiants marocains en France ou simples citoyens : tous lui parlent librement du malaise qui s’est installé dans la
relation franco-marocaine. Les échanges sont parfois directs, voire durs. «Parfois de manière assez éloquente, voire violente», reconnaît-il. Mais ces critiques ne sont jamais personnelles. Elles traduisent surtout un sentiment d’incompréhension et de frustration vis-à-vis de la France. Durant près de six mois, l’ambassadeur dit avoir recueilli patiemment ces témoignages. «J’ai fait mon miel, si je puis dire, même si c’était un miel un peu amer», confie-t-il. À travers ces conversations, il découvre l’ampleur des reproches adressés à Paris, mais aussi des critiques qu’il juge parfois «compréhensibles et pas illégitimes».
Parmi les sujets les plus sensibles figure la question des
visas, dont la restriction a été vécue par de nombreux Marocains comme une humiliation. Mais au-delà de cette décision précise, c’est surtout le regard porté par la France sur le Maroc qui est remis en cause. L’ambassadeur dit avoir compris qu’une partie du malaise venait d’un décalage entre la perception française et l’évolution réelle du Royaume. «Une des choses que les
Marocains nous reprochaient à juste titre, c’était de ne pas avoir ajusté les verres de nos lunettes à l’évolution et à la dynamique du pays», explique-t-il.
Des clichés sur le Maroc
Selon lui, certains responsables ou observateurs français continuaient de regarder le Maroc à travers des clichés hérités du passé. Une vision parfois exotique ou folklorique, davantage associée aux images du Maroc des années 1960 ou 1970 qu’à la réalité d’un pays profondément transformé. «Beaucoup de gens étaient prisonniers de clichés», souligne-t-il. Ce décalage a nourri un agacement croissant au sein de la société marocaine. Beaucoup ont eu le sentiment que la France ne voyait pas le Maroc tel qu’il est aujourd’hui, alors que d’autres partenaires internationaux semblaient mieux percevoir les transformations du Royaume.
Pour Christophe Lecourtier, cette incompréhension tenait aussi à une évolution de la classe politique française. Les nouvelles générations de responsables n’avaient pas toujours les mêmes liens historiques avec le Maroc que leurs prédécesseurs, comme Jacques Chirac, qui connaissait très bien le pays. Face à ce constat, l’ambassadeur décide de remonter à Paris un diagnostic précis de la situation. «Nous avons expliqué qu’il y avait une forme de maladie qui touchait la relation», raconte-t-il. L’objectif était d’en identifier les causes pour voir si les deux pays pouvaient se donner les moyens de la traiter. Selon lui, la distance et les nombreuses priorités internationales de la France avaient parfois empêché de mesurer pleinement la sensibilité de la situation marocaine.
Restaurer la confiance étape par étape
Au fil des mois, les échanges reprennent progressivement. Diplomates, acteurs économiques, responsables culturels ou membres de la diaspora participent à cette phase de reconstruction du dialogue. Pour l’ambassadeur, il s’agissait de restaurer la confiance étape par étape. «Il fallait montrer que ce n’était pas un geste improvisé, sorti de nulle part, mais plutôt l’aboutissement d’un travail de fond. En quelque sorte, nous avons posé le toit une fois que les murs de la maison avaient déjà été reconstruits. À partir de là, les choses se sont faites de manière assez naturelle, parce que l’ensemble de l’édifice avait déjà été, sinon entièrement reconstruit, du moins profondément redessiné», résume-t-il.
Ce processus aboutit finalement à un tournant politique majeur. Le 30 juillet 2024, le Président français Emmanuel Macron adresse une lettre à Sa Majesté le Roi Mohammed VI marquant une évolution importante de la position française sur la question du Sahara. Pour Christophe Lecourtier, ce geste n’est pas une rupture, mais l’aboutissement naturel du travail de clarification mené pendant de longs mois. «Le sentiment que nous avons eu, c’est que la rivière rentrait dans son lit», explique-t-il.
Autrement dit, la relation franco-marocaine retrouvait son cours naturel après une période de tensions et de malentendus. À ses yeux, cette crise aura finalement eu une vertu : obliger la France à regarder le Maroc tel qu’il est aujourd’hui. «En le regardant tel qu’il est, tout devient possible», conclut-il, convaincu que le partenariat entre Rabat et Paris repose désormais sur une compréhension plus juste de la place du Royaume et de son rôle stratégique.
La France, «un ami qui accompagne»
Pour Christophe Lecourtier, la relation entre Paris et Rabat ne se résume pas à la gestion des dossiers diplomatiques. Elle s’inscrit dans une vision plus large du partenariat entre les deux pays et du rôle que joue le Maroc dans les équilibres régionaux. L’ambassadeur souligne ainsi que la France se conçoit avant tout comme un partenaire accompagnant les trajectoires choisies par le Royaume. «La vocation de la France est finalement d’aider le Maroc, d’accompagner le Maroc dans la réalisation de son destin. C’est le Maroc qui l’a choisi, c’est le Maroc qui le conduit. Nous, comme un ami, nous accompagnons», explique-t-il. Dans cette logique, insiste-t-il, Paris n’entend pas dicter une orientation à Rabat : «Ce n’est pas nous qui disons où il faut aller, ce n’est pas nous qui disons comment il faut y aller. Nous sommes simplement à ses côtés sur le chemin qu’il a choisi».
Pour le diplomate, cette posture repose sur un constat stratégique : «La réussite du Maroc est essentielle pour nous», affirme-t-il, évoquant à la fois les partenariats économiques développés entre les deux pays, les enjeux de sécurité partagés et la place croissante du Royaume dans les dynamiques africaines. À ses yeux, le Maroc constitue également une clé de compréhension d’un continent en pleine mutation : «À travers les yeux du Maroc, on comprend mieux aussi une Afrique qui a tellement changé». Cette relation se projette enfin dans l’avenir des mobilités humaines entre les deux rives de la Méditerranée. Christophe Lecourtier évoque ainsi des circulations de compétences, d’étudiants ou de travailleurs saisonniers appelées à se développer. «Il faudra trouver des moyens de faire circuler ce sang, ces idées, ces projets entre les deux rives parce qu’il n’y a pas d’autre choix», conclut-il.
Sahara : Christophe Lecourtier met en avant l’engagement diplomatique de la France
Dans cet entretien mené par Ilyan Berradi, co-fondateur du média TFT Morocco, l’ambassadeur revient sur la position de Paris concernant la question du Sahara, en insistant particulièrement sur le rôle joué par la France au sein des Nations unies en appui à la position marocaine. Le diplomate rappelle d’abord la ligne constante de la diplomatie française, qui soutient la recherche d’une solution politique dans le cadre du processus onusien. Il souligne que la France accompagne les efforts visant à parvenir à un règlement durable du différend. Mais cet appui ne se limite pas à une déclaration de principe. M. Lecourtier met en avant le travail diplomatique mené par Paris au Conseil de sécurité, où la France participe activement aux discussions autour des résolutions consacrées à ce dossier et au suivi du processus politique conduit sous l’égide des Nations unies.
Dans ce cadre, la diplomatie française œuvre pour que les textes adoptés par l’ONU continuent de soutenir la recherche d’une solution politique réaliste et durable, dans le respect du cadre multilatéral. «La France est membre du Conseil de sécurité, donc elle participe aux discussions et aux résolutions qui sont adoptées sur ce sujet», rappelle le diplomate. Parallèlement à ce rôle diplomatique, l’ambassadeur souligne que l’engagement français se traduit également sur le terrain. La coopération franco-marocaine se développe dans les provinces du Sud, notamment à Laâyoune et Dakhla, à travers plusieurs initiatives économiques et de coopération, sachant que Paris avait reconnu en juillet 2024 la pleine souveraineté du Maroc sur le Sahara.