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Mercredi 11 Mars 2026
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Le Marocain jette plus de 113 Kg de nourriture par an, le CESE s'alarme

Le gaspillage alimentaire atteint des niveaux préoccupants. Dans un avis publié mercredi intitulé «Perte et gaspillage des denrées alimentaires au Maroc : ampleur du phénomène et leviers d’une intervention efficace», le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a révélé que les ménages marocains avaient jeté près de 4,2 millions de tonnes de nourriture en 2022, soit environ 113 kg par personne et par an. Ainsi, face aux impacts économiques, sociaux et environnementaux de ce phénomène, l’institution présidée par Abdelkader Aamara a appelé à la mise en place d’une stratégie nationale et de mesures structurées pour réduire les pertes tout au long de la chaîne alimentaire.

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Le gaspillage alimentaire constitue aujourd’hui un défi majeur pour le Maroc. Selon les données du Programme des Nations unies pour l’environnement, les ménages marocains ont jeté environ 4,2 millions de tonnes de nourriture en 2022, soit 113 kilogrammes par personne et par an, contre 91 kilogrammes en 2021. Ces chiffres et bien d’autres ont été rappelés mercredi lors de la présentation d’un avis du Conseil économique, social et environnemental consacré à la perte et au gaspillage des denrées alimentaires au Maroc et aux moyens de renforcer l’efficacité des interventions destinées à y faire face.



D’après l’avis présenté par le président du Conseil, Abdelkader Aamara, le phénomène du gaspillage alimentaire ne se limite pas au niveau des ménages. Il se manifeste tout au long de la chaîne de valeur alimentaire, depuis la production jusqu’à la consommation. Dans les premières étapes liées à la production, à la récolte, au stockage ou au transport, certaines filières – notamment celles des fruits, des légumes et des céréales – enregistrent des pertes pouvant atteindre entre 20 et 40%.

Au-delà de son coût économique pour les producteurs et les distributeurs, ce gaspillage exerce également une pression importante sur les ressources naturelles. Les estimations indiquent qu’environ 1,6 milliard de mètres cubes d’eau sont mobilisés chaque année pour produire des aliments qui n’atteignent jamais la phase de consommation, tandis que la décomposition des déchets alimentaires contribue à la pollution et aux émissions de gaz à effet de serre.

Mois de spiritualité par excellence, le Ramadan est également une période de surconsommation. Paradoxalement, alors que le jeûne invite à la sobriété, à la maîtrise de soi et à l’introspection, pour beaucoup de Marocains, ce mois est synonyme des plaisirs de la table, souvent avec des excès remarquables. Courses multipliées, plats variés, tables soigneusement dressées et parfois même partagées sur les réseaux sociaux. Ce contraste n’est pas propre au Maroc, mais il y prend une dimension particulière, tant la culture de l’hospitalité et du partage y est profondément ancrée. Il traduit aussi la tension entre la finalité spirituelle du jeûne et les pratiques collectives qui l’entourent. Moment de foi, mais aussi temps de sociabilité, de retrouvailles familiales et de convivialité, le Ramadan se situe à la croisée de plusieurs logiques : religieuse, culturelle, psychologique et sociale. C’est précisément dans cette intersection que se dessine le paradoxe qui interroge nos comportements et notre rapport à la foi. Alors, comment expliquer ce décalage apparent entre l’esprit du jeûne et certaines pratiques excessives observées après la rupture du jeûne ? La privation quotidienne modifie-t-elle notre rapport à la nourriture ? Les tables abondantes traduisent-elles seulement la générosité ou participent-elles aussi d’une forme de mise en scène sociale ? Et que révèle ce paradoxe de notre rapport contemporain à la foi, entre expérience intime et visibilité collective ? Pour éclairer ces questions, nous avons interrogé Mohammed Houbib, psychosociologue, qui propose une lecture nuancée de ce phénomène où se croisent mécanismes psychologiques, normes sociales et transformations de nos pratiques culturelles.

Les principales causes du gaspillage alimentaire

Pour mieux donc cerner l’ampleur du phénomène, le CESE s’est appuyé sur une consultation citoyenne menée via sa plateforme participative, qui a recueilli 1.591 réponses. Ainsi les conclusions de cette consultation mettent en évidence plusieurs facteurs expliquant l’élimination de produits alimentaires. La première raison évoquée concerne le changement d’aspect ou d’odeur des aliments, cité par 25% des participants, ce qui pousse souvent les consommateurs à jeter des produits encore consommables. La date de péremption dépassée constitue, pour sa part, la deuxième cause la plus invoquée, avec 21% des réponses. Cette situation reflète notamment la confusion fréquente entre les dates liées à la sécurité sanitaire et celles relatives à la qualité des produits.

D’autres facteurs contribuent également au gaspillage alimentaire, notamment le manque de planification des repas (16%), l’achat de quantités supérieures aux besoins réels (12%) ou encore le manque de connaissances sur les méthodes de conservation des aliments (12%). À cela s’ajoutent la préférence pour les produits frais (8%) et, dans une moindre mesure, le faible coût de certains produits qui peut encourager leur élimination (4%). L’enquête montre par ailleurs que les produits les plus souvent jetés sont les aliments en conserve (36%) et les plats prêts à consommer ou à préparation rapide (35%). Les produits frais représentent également une part importante des denrées gaspillées, avec 23%. Ces résultats confirment que le gaspillage alimentaire est lié à la fois à des comportements de consommation inadaptés et à certaines faiblesses dans l’organisation des circuits de production, de stockage et de distribution.

Une gouvernance encore fragmentée

Ce qui est alarmant, c’est que malgré la multiplication des initiatives visant à limiter les pertes alimentaires, les efforts engagés restent dispersés et insuffisamment coordonnés. En effet, bien que plusieurs actions aient été lancées par les institutions publiques et les acteurs du secteur privé, l’absence d’un cadre juridique spécifique et d’une vision nationale intégrée continue de limiter l’efficacité des dispositifs mis en place. Dans ce contexte, le CESE estime que la réduction du gaspillage alimentaire doit constituer un axe central d’une future stratégie nationale durable de l’alimentation, visant à renforcer la souveraineté et la sécurité alimentaires du Royaume tout en préservant les ressources naturelles.

En effet le Conseil recommande l’élaboration d’un plan d’action national dédié à la réduction des pertes et du gaspillage alimentaires, qui serait intégré dans une stratégie globale de l’alimentation durable. Parmi les mesures prioritaires prônées, l’adoption d’une loi spécifique contre le gaspillage alimentaire. Celle-ci viserait notamment à interdire la destruction des denrées invendues et à faciliter leur redistribution au profit des associations, des orphelinats et des banques alimentaires.

Le Conseil préconise également de clarifier et d’harmoniser les règles relatives aux dates de péremption, en distinguant clairement les mentions liées à la sécurité sanitaire de celles relatives à la qualité des produits. Par ailleurs, le CESE recommande la mise en place d’une gouvernance multipartite associant les administrations publiques, le secteur privé et la société civile afin de mieux coordonner les actions menées dans ce domaine. La création d’un observatoire national du gaspillage alimentaire est également proposée afin de centraliser les données, produire des indicateurs et orienter les politiques publiques.

Infrastructures, innovation et mobilisation citoyenne

Le Conseil insiste également sur la nécessité d’améliorer les infrastructures logistiques afin de réduire les pertes en amont de la chaîne alimentaire. Il recommande dans ce sens de renforcer notamment les capacités de stockage et de transport dans les zones agricoles à fort potentiel, à travers la mise en place d’installations de conservation adaptées et d’entrepôts frigorifiques fonctionnant à l’énergie solaire. La création d’unités locales de transformation des produits agricoles, y compris des unités mobiles, figure également parmi les pistes proposées afin de valoriser les récoltes périssables et réduire les pertes après la récolte. En parallèle, le CESE encourage le développement des circuits courts de commercialisation, la réduction du nombre d’intermédiaires et l’adoption par les entreprises de pratiques de recyclage et de réutilisation dans la chaîne alimentaire.

Enfin, le Conseil souligne l’importance de l’innovation numérique et de l’engagement citoyen, en encourageant le développement d’applications dédiées à la gestion des stocks et à la redistribution des invendus, ainsi que le soutien aux initiatives solidaires telles que les réfrigérateurs communautaires ou les plateformes de don alimentaire.
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