Nation

Le Maroc à deux vitesses : une étude appelle à concilier efficacité et démocratie locale

Le Royaume s'est engagé dans un chantier de grande envergure pour réduire les disparités entre ses territoires. Si la nouvelle génération de programmes de développement territorial suscite des espoirs légitimes, sa mise en œuvre soulève des interrogations sur l'équilibre entre efficacité de l'action publique et respect des acquis constitutionnels en matière de décentralisation. C'est l'analyse que livre Abderrafie Zaanoun, chercheur en droit public et sciences politiques, dans une étude publiée récemment par l'Institut MIPA.

15 Mars 2026 À 16:05

Le Discours Royal du 29 juillet 2025, prononcé à l'occasion du 26e anniversaire de la Fête du Trône, a posé avec une clarté saisissante le diagnostic d'un Maroc qui «avance à deux vitesses». Sa Majesté le Roi Mohammed VI y a appelé à une mobilisation nationale pour résorber des fractures territoriales dont les indicateurs sociaux révèlent désormais toute la profondeur. Entre 2014 et 2024, le taux de chômage rural a pratiquement doublé, passant de 10,5 à 21,4%. L'indice de pauvreté multidimensionnelle a progressé de 4,6 points dans les zones rurales. La faiblesse persistante des infrastructures de base, note Abderrafie Zaanoun, chercheur en droit public et sciences politiques, dans une étude publiée par l'Institut MIPA, «consacre un état d'isolement économique au détriment de nombreuses zones rurales, en dépit des potentialités et opportunités importantes dont elles disposent».

Le tableau sanitaire est tout aussi préoccupant. Plus de 55% des habitants des campagnes parcourent en moyenne plus de cinq kilomètres pour accéder au soin le plus proche, dans un contexte où la densité médicale rurale plafonne à un médecin pour 10.000 habitants. Le creusement du fossé éducatif entre un enseignement urbain en amélioration continue et un enseignement rural sous-équipé ajoute à ce constat une dimension de reproduction des inégalités particulièrement préoccupante à long terme. À ces fractures sociales vient s'articuler une vulnérabilité environnementale croissante : le stress hydrique et les effets du changement climatique fragilisent les économies rurales et alimentent des flux migratoires vers les villes qui accentuent les tensions sur la cohésion nationale.

Une mobilisation publique à la hauteur des enjeux

La réponse de l'État n'a pas tardé. Un fonds de développement territorial intégré, doté d'une enveloppe de 20 milliards de dirhams, a été inscrit dans la loi de Finances 2026, témoignant de la volonté des pouvoirs publics de traduire en actes la vision Royale. À l'automne 2025, les autorités territoriales ont engagé une série de consultations provinciales pour préparer une nouvelle génération de programmes de développement territorial intégrés, mobilisant élus, acteurs économiques et société civile autour d'un diagnostic partagé des besoins. La singularité de ce dispositif tient pour une large part au rôle central confié au ministère de l'Intérieur dans son pilotage. Une configuration qui s'explique, selon l'auteur, par «l'expérience du ministère dans la conduite des plans de développement intégrés», mais qui appelle néanmoins, à ses yeux, un examen attentif de ses implications sur l'architecture de gouvernance territoriale.

L'équation délicate de la gouvernance territoriale

C'est précisément sur ce terrain que l'étude formule ses observations les plus substantielles. La circulaire ministérielle du 15 août 2025 invite à s'appuyer «essentiellement sur le nouveau modèle de développement comme document transcendant le calendrier politique» pour orienter les programmes, sans référence explicite au programme gouvernemental ni aux plans sectoriels en vigueur. Une approche que le chercheur juge susceptible de placer le dispositif en tension avec les mécanismes ordinaires de la responsabilité gouvernementale. L'étude pointe également le choix de la province comme cadre territorial de référence, au détriment de la région. Si ce découpage peut «renforcer la logique de proximité dans le diagnostic des besoins», il risque en revanche de ne pas appréhender les déséquilibres entre les centres régionaux et leurs périphéries, reproduisant ainsi, à une autre échelle, les inégalités que les programmes entendent précisément corriger.

Plus fondamentalement, les mécanismes de mise en œuvre tels qu'ils se dessinent s'inscrivent, selon M. Zaanoun, dans un processus de «dépossession pratique des attributions de gestion du développement des organes décentralisés au profit des structures déconcentrées». Les collectivités territoriales, bien qu'appelées à contribuer financièrement au dispositif de manière «doublement contrainte», se trouveraient ainsi cantonnées à un rôle de «simple force de proposition et d'enveloppe de financement», sans pouvoir décisionnel à la mesure de leur engagement. Les consultations conduites à l'automne 2025, bien qu'utiles, n'auraient pas pleinement corrigé ce déséquilibre. «Ces réunions étaient davantage communicationnelles que participatives», relève le chercheur, estimant que «le rythme soutenu de l'agenda de préparation a réduit l'effectivité de l'implication des élus dans la définition des orientations et des priorités».

Vers une réconciliation entre efficacité et démocratie territoriale

L'étude ne verse pas dans la critique stérile. Elle formule des propositions précises pour que l'ambition des nouveaux programmes se réalise dans le plein respect de l'édifice constitutionnel. Car l'unification de la vitesse de développement entre les territoires, résume l'auteur dans ses conclusions, «exige d'équilibrer l'unification de la vision politique autour des choix de développement nationaux avec l'élaboration de plans spatiaux tenant compte des besoins territoriaux réels, avec l'implication effective des conseils élus dans la supervision des nouveaux programmes».

Zaanoun préconise en premier lieu l'élaboration de schémas régionaux de justice spatiale, qui serviraient de documents de référence partagés pour articuler les stratégies sectorielles de l'État, les programmes des établissements publics et les plans d'action des collectivités territoriales. Il plaide ensuite pour la mise en place de comités régionaux et provinciaux de pilotage à composition paritaire, réunissant élus et représentants de l'administration autour d'une gouvernance véritablement partenariale. Il recommande enfin la publication régulière de rapports d'évaluation dotés d'«une dimension participative pour maximiser l'impact social» des réalisations.
La leçon des expériences antérieures invite à prendre ces recommandations au sérieux. Le programme de lutte contre les disparités territoriales 2017-2023, doté de 50 milliards de dirhams, n'a jamais fait l'objet d'une évaluation globale et objective, une lacune dont les enseignements auraient pourtant été précieux pour concevoir le dispositif actuel. L'enjeu, pour le chercheur, est de s'assurer que la nouvelle approche «s'appuie sur les spécificités et besoins locaux et se conforme à l'architecture constitutionnelle de la gouvernance territoriale», condition sine qua non pour que la promesse d'un Maroc uni dans son développement devienne une réalité durable.
Copyright Groupe le Matin © 2026