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Face à l'essor du phishing, le Maroc muscle son arsenal contre les escroqueries financières

Longtemps perçues comme un simple risque de cybersécurité, les escroqueries financières sont désormais considérées comme une menace systémique pour la stabilité et l'intégrité du système financier. À travers les orientations dévoilées vendredi à Rabat par Nabil Badr, directeur de la Supervision bancaire à Bank Al-Maghrib, le Maroc affiche une nouvelle doctrine : protéger les usagers ne suffit plus, il faut désormais bâtir un dispositif national capable d'anticiper, de détecter et de neutraliser des réseaux criminels qui exploitent la digitalisation croissante de l'économie. Une évolution qui marque le passage d'une logique de réaction à une véritable stratégie de résilience.

17 Juillet 2026 À 17:10

La transformation numérique du secteur financier marocain avance à un rythme soutenu. Paiements électroniques, services bancaires mobiles, inclusion financière : les innovations se multiplient et accélèrent la modernisation de l'économie. Mais cette évolution a également ouvert un nouveau front, celui de la criminalité financière numérique. C'est précisément ce constat qu'a dressé vendredi à Rabat, Nabil Badr, directeur de la Supervision bancaire à Bank Al-Maghrib, à l'ouverture d'un atelier organisé conjointement avec l'Autorité nationale du renseignement financier (ANRF), consacré à la lutte contre les escroqueries financières de type phishing. Au-delà du phénomène lui-même, son intervention révèle une inflexion importante de la stratégie marocaine : les cyberescroqueries ne sont plus traitées comme de simples fraudes bancaires, mais comme un risque majeur pour la confiance numérique, l'inclusion financière et la lutte contre les flux financiers illicites.

Une menace mondiale qui accompagne la révolution numérique

L'un des enseignements majeurs du discours est que la fraude évolue désormais plus vite que les dispositifs traditionnels de protection. Selon les données citées par le responsable de Bank Al-Maghrib, les pertes mondiales liées aux escroqueries financières ont atteint 442 milliards de dollars en 2025, d'après le rapport Global Financial Fraud Threat Assessment d'Interpol. Un chiffre qui illustre l'ampleur d'une criminalité devenue mondiale, industrialisée et particulièrement rentable.



La nouveauté réside surtout dans les méthodes employées. Les fraudeurs ne cherchent plus principalement à contourner les systèmes de sécurité des banques. Ils s'attaquent directement au maillon humain en manipulant les victimes à travers des techniques d'ingénierie sociale. Faux SMS bancaires, appels frauduleux, liens malveillants, usurpation de l'identité d'institutions publiques ou financières, faux placements : autant de pratiques qui exploitent la confiance des utilisateurs plutôt que les failles technologiques des établissements financiers.

Le défi marocain : réussir la digitalisation sans fragiliser la confiance

Pour Bank Al-Maghrib, le défi est d'autant plus stratégique que le Maroc poursuit simultanément plusieurs chantiers majeurs : élargissement de l'inclusion financière, développement des paiements digitaux et réduction progressive du recours aux espèces. Autrement dit, plus les citoyens adoptent les services financiers numériques, plus la confiance devient un actif essentiel. Une multiplication des escroqueries pourrait ralentir cette transition en alimentant la méfiance envers les outils digitaux. Derrière la cybersécurité, c'est donc l'ensemble de la politique de modernisation financière qui est en jeu.

De la fraude bancaire au blanchiment d'argent

L'analyse développée par Bank Al-Maghrib dépasse également la seule protection des consommateurs. En s'appuyant sur les travaux du Groupe d'action financière (GAFI), Nabil Badr souligne que les revenus issus des cyberescroqueries alimentent fréquemment des circuits internationaux de blanchiment de capitaux et d'autres formes de criminalité financière. Cette lecture élargit considérablement le périmètre de la lutte contre le phishing. Celui-ci devient un enjeu d'intégrité financière, mobilisant non seulement les banques, mais également les autorités judiciaires, les services de renseignement financier et les forces chargées de l'application de la loi.

Un arsenal réglementaire progressivement renforcé

Face à cette évolution, Bank Al-Maghrib affirme avoir considérablement renforcé son dispositif prudentiel. Après la publication, en juillet 2024, d'un premier guide consacré à la prévention et à la gestion du phishing, la Banque centrale vient d'éditer, en juillet 2026, un nouveau référentiel portant sur les risques liés aux «comptes rebonds», ces comptes de transit utilisés pour faire circuler les fonds issus des escroqueries avant leur blanchiment. En parallèle, l'institution demande aux banques d'accélérer le renforcement de la sécurité des applications mobiles en généralisant notamment l'authentification multifactorielle et la reconnaissance des appareils de confiance utilisés par les clients. Une orientation qui témoigne d'une volonté d'intégrer davantage la prévention directement dans les usages numériques.

La sensibilisation, premier rempart contre les fraudeurs

Toutefois, si la technologie constitue un élément de réponse, elle ne saurait suffire. En effet, l'une des idées fortes défendues par Nabil Badr est que la vulnérabilité principale demeure l'utilisateur lui-même. C'est pourquoi Bank Al-Maghrib multiplie les campagnes de sensibilisation, à travers des guides pratiques, des capsules pédagogiques et, plus récemment, une campagne nationale de SMS destinée à alerter les citoyens sur les principaux mécanismes du phishing. Cette stratégie traduit une évolution importante : la cybersécurité devient progressivement une responsabilité partagée entre les institutions financières et leurs clients.

Vers une gouvernance nationale de la lutte contre les escroqueries

Au-delà des mesures techniques, M. Badr met surtout en avant une nouvelle architecture institutionnelle. Le Maroc s'est doté d'un Comité national de lutte contre les escroqueries financières, placé sous la coordination de l'Autorité nationale du renseignement financier. Pour Bank Al-Maghrib, cette instance constitue désormais le socle d'une coopération renforcée entre banques, autorités de supervision, services de sécurité et autorités judiciaires. Mais malgré ces avancées, le directeur de la supervision bancaire à Bank Al-Maghrib estime qu'une nouvelle étape reste à franchir. Il a plaidé dans ce sens pour la mise en place d'un véritable cadre opérationnel d'échange d'informations permettant une circulation plus rapide des données et une réaction coordonnée afin d'identifier, poursuivre et interpeller les auteurs des escroqueries dans des délais beaucoup plus courts.

Une nouvelle approche de la sécurité financière

Au-delà des annonces techniques, le message délivré par Bank Al-Maghrib traduit une évolution profonde de la doctrine nationale. La lutte contre le phishing n'est plus envisagée comme une simple question de cybersécurité bancaire, mais comme une condition indispensable à la réussite de la transformation numérique du pays. Dans une économie où les services financiers se digitalisent rapidement, préserver la confiance des citoyens devient un enjeu aussi stratégique que la sécurité des infrastructures elles-mêmes. C'est sur cette articulation entre innovation, coopération institutionnelle et protection des usagers que le Maroc entend désormais construire sa résilience face à une criminalité financière en constante mutation.
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