Six jours se sont écoulés entre les urnes et cette image. Mardi 29 septembre, au Palais Royal de Rabat,
Fatima Ezzahra El Mansouri apparaît en djellaba bleu clair face à S.M. le Roi Mohammed VI. Les cheveux relevés, les lunettes sombres sur le visage, la coordinatrice de la direction collégiale du
PAM vient d’être reçue par le Souverain. Quelques lignes du communiqué du ministère de la Maison Royale, du Protocole et de la Chancellerie mettent fin à l’attente : en vertu de l’article 47 de la Constitution, le Roi la nomme
Cheffe du gouvernement et la charge de former le nouvel Exécutif. Une phrase, surtout, fait entrer le scrutin du 23 septembre dans l’histoire : pour la première fois, le gouvernement marocain sera conduit par une femme. «C’est source de fierté pour moi et pour toutes les femmes de la nation», déclarera
Fatima Ezzahra El Mansouri après l’audience. La première place obtenue par son parti, avec 97 sièges, aura ainsi débouché sur une autre première. Mais derrière le symbole, les chiffres invitent à regarder de plus près ce que les urnes ont réellement changé.
Une femme à la Primature, 107 sous la coupole
L’image de la
nouvelle Chambre est plus féminine qu’il y a cinq ans. 107 des 395 députés sont des femmes, soit 27,09% de l’hémicycle, contre 96 et 24,3% en 2021. La progression existe, mais elle reste largement tributaire du mécanisme des circonscriptions régionales exclusivement réservées aux candidatures féminines : 90 des 107 députées en sont issues. Dans les 305 sièges attribués au niveau local, seules 17 femmes ont été élues, soit 5,6%. Elles n’étaient que six en 2021.
Le contraste est d’autant plus net que les
candidatures féminines n’étaient pas rares. Sur 7.288 candidatures, 2.658 étaient portées par des femmes, soit 36,47%. Mais sur les 1.615 listes locales, seules 121 avaient une femme à leur tête. Entre la candidature et l’accès aux positions les plus susceptibles d’ouvrir les portes du Parlement, l’écart reste donc considérable. La nomination de Mme El Mansouri a rapidement trouvé un écho chez les responsables politiques.
Nizar Baraka, secrétaire général de l’Istiqlal, a parlé après sa rencontre avec la Cheffe du gouvernement désignée d’un «moment historique», estimant que cette première dépasse le seul cadre marocain par sa portée pour la représentation féminine. Le nouveau Parlement, cependant, se renouvelle davantage par le diplôme que par l’âge.
Plus diplômé, toujours peu jeune
276 députés sur 395, soit 69,87%, ont un niveau d’études supérieur, contre 50,83% parmi les candidats. Quatre-vingt-treize élus déclarent un niveau secondaire, 24 un niveau primaire et deux aucun niveau scolaire. Le contraste est encore plus marqué parmi les élues des listes régionales : 82 sur 90 ont un niveau supérieur. La pyramide des âges raconte une autre histoire. 37 députés seulement ont moins de 35 ans, contre 59 entre 35 et 45 ans, 130 entre 45 et 55 ans et 169 âgés de plus de 55 ans. Au total, 299 élus, soit plus des trois quarts de l’hémicycle, ont dépassé 45 ans. Et là encore, les listes régionales corrigent fortement la photographie : elles fournissent 29 des 37 députés de moins de 35 ans. Sans elles, seuls huit élus locaux sur 305 appartiendraient à cette tranche d’âge. Le décalage commence en réalité avant même le dépôt des candidatures. Parmi les 15.801.162 électeurs inscrits, les 18-24 ans ne représentent que 4% et les 25-34 ans 15%, quand les 60 ans et plus pèsent plus de 29%. Les jeunes occupent une place centrale dans les discours et les programmes ; leur poids dans le corps électoral comme dans la Chambre reste beaucoup plus réduit.
PAM premier, RNI en recul, PJD de retour
La sociologie du nouvel hémicycle ne doit pas masquer son principal bouleversement politique. Pour la première fois, le PAM arrive en tête des législatives avec 97 sièges, dix de plus qu’en 2021. Le RNI, premier il y a cinq ans avec 102 députés, tombe à 66 sièges. L’Istiqlal passe de 81 à 65, tandis que le PJD réalise le mouvement inverse le plus spectaculaire : 54 élus contre 13 en 2021. Les quatre premières formations occupent à elles seules 282 des 395 fauteuils, soit plus de 71% de la Chambre. Derrière, le Mouvement populaire obtient 29 sièges, l’USFP 26, le PPS 19 et l’Union constitutionnelle 17. Le MDS et l’Alliance de la gauche en décrochent huit chacun, le FFD et le Parti de l’Équité deux chacun, tandis que le PND et le PUD entrent avec un député chacun. Quatorze formations politiques seront ainsi représentées sous la coupole.
L’ancienne majorité PAM-RNI-Istiqlal conserve arithmétiquement un poids considérable, mais son centre de gravité s’est déplacé. Ensemble, les trois formations passent de 270 sièges en 2021 à 228 en 2026 : le PAM progresse de dix sièges quand le RNI en perd 36 et l’Istiqlal 16. Et le classement en sièges ne raconte pas exactement celui des voix. Sur les listes locales, le PAM recueille 1.043.781 suffrages, devant l’Istiqlal avec 751.672, le RNI avec 718.630 et le PJD avec 696.031. L’Istiqlal obtient donc davantage de voix locales que le RNI, mais termine derrière lui d’un siège, ce qui rappelle que l’implantation territoriale et la transformation des voix en mandats circonscription par circonscription comptent autant que le total national.
Autre paradoxe : le PAM gagne des sièges tout en enregistrant moins de voix locales qu’en 2021. À l’inverse, le PJD passe d’environ 323.000 à 696.000 voix locales. Le RNI, lui, chute d’environ 2,1 millions à 719.000. Ces mouvements ne permettent évidemment pas de tracer des transferts directs d’un parti à l’autre : une grande partie de l’histoire du 23 septembre se joue aussi dans l’abstention.
Les partis commencent leur propre lecture du verdict
Depuis le scrutin, chacun donne sa traduction des chiffres. Le RNI ne masque pas entièrement le revers. Son bureau politique reconnaît le «recul enregistré par rapport au scrutin précédent», tout en considérant que ses 66 élus le maintiennent parmi les principales forces du pays. Il promet surtout de faire une lecture des résultats permettant d’«écouter les messages exprimés par les citoyens dans les urnes». Le parti s’est dit disposé à participer au prochain gouvernement, mais la décision définitive doit revenir à son conseil national, convoqué samedi 3 octobre.
Le PJD, lui, a déjà tranché. Fort de ses 54 sièges, son conseil national a décidé à l’unanimité des membres présents de rester dans l’opposition, qu’il veut «nationale, responsable et forte». Le parti a parallèlement formulé plusieurs griefs sur le déroulement du scrutin, notamment des allégations d’usage d’argent par certains candidats et des difficultés liées à la remise de procès-verbaux, et annoncé le recours aux voies judiciaires. Ces accusations restent celles du parti et devront être appréciées dans le cadre des procédures prévues par la loi.
À l’Istiqlal, Nizar Baraka place désormais la question de la confiance au centre de la prochaine séquence. Après ses consultations avec El Mansouri, il a insisté sur la nécessité de «redonner confiance aux citoyens» dans l’action politique et indiqué que la participation du parti au futur gouvernement serait soumise à ses instances.
Le Mouvement populaire réclame, par la voix de Mohamed Ouzzine, une «rupture positive» avec l’étape précédente, notamment sur la jeunesse et le développement territorial. Les consultations engagées par Mme El Mansouri ont également concerné l’USFP, le PPS, l’UC et le MDS. Une fois les urnes rangées, l’arithmétique des alliances a repris ses droits.
38,02%, l’autre verdict du 23 septembre
Il reste pourtant un chiffre qui traverse presque toutes les lectures du scrutin : 38,02% de participation. Sur près de 15,8 millions d’inscrits, environ six millions d’électeurs se sont déplacés. En 2021, le taux avait dépassé 50%, mais la comparaison doit être nuancée : législatives, communales et régionales avaient alors été organisées le même jour. Les contrastes territoriaux sont considérables. La participation atteint 77% à Laâyoune-Sakia El Hamra, 61% à Dakhla-Oued Eddahab et 53,48% à Guelmim-Oued Noun, bien au-dessus de la moyenne nationale. Sur les listes locales, 4.900.377 suffrages valides ont été comptabilisés, contre 5,797 millions en 2016 et 7,588 millions en 2021, selon l’analyse territoriale du géographe David Goeury.
Les missions d’observation donnent, elles aussi, une lecture à deux niveaux. Le Conseil national des droits de l'Homme (CNDH), dont les observateurs ont couvert 3.915 bureaux de vote, évoque un scrutin qui s'est déroulé dans un climat «quasi normal», sans parti pris administratif observé en faveur d’un parti ou d’une liste ; les infractions et irrégularités relevées représentent moins de 3% de l’ensemble des situations observées et analysées. La Mission électorale de la Francophonie estime pour sa part que les élections se sont tenues de manière «libre, fiable et transparente», tout en relevant la faible mobilisation. L’Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE) pousse plus loin l’interrogation : si elle juge le vote efficacement administré, elle considère que la participation de 38,02%, conjuguée au nombre de bulletins blancs ou nuls, pose la question de la confiance et de la représentation politique.
Après le vote, le chronomètre gouvernemental
Le 23 septembre a donc distribué les cartes ; il reste à composer le jeu gouvernemental. Avec 97 sièges, le PAM est loin des 198 nécessaires à une majorité absolue. Fatima Ezzahra El Mansouri a engagé ses consultations dès le lendemain de sa nomination, en commençant par les formations arrivées derrière le PAM et en élargissant les discussions aux autres partis représentés. Le PJD s’étant déjà placé dans l’opposition, plusieurs formations doivent encore faire valider leur position définitive par leurs instances.
Le calendrier, lui, ne laisse guère de répit. La première session du Parlement s’ouvrira le vendredi 9 octobre, deuxième vendredi du mois comme le prévoit l’article 65 de la Constitution. Et, au plus tard le 20 octobre, le projet de loi de Finances 2027 devra être déposé au bureau de la Chambre des représentants. Entre les deux, il faudra constituer une majorité, arrêter l’architecture du gouvernement et commencer à donner un contenu politique au verdict des urnes.