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Maroc-Algérie : la réconciliation, un chantier plus vaste que le Sahara

La question du Sahara explique-t-elle, à elle seule, soixante ans de rivalité entre le Maroc et l'Algérie ? La réponse est moins évidente qu'il n'y paraît. Dans un nouveau policy paper publié par le Policy Center for the New South, les chercheurs Fadoua Ammari et Rida Lyammouri proposent de déplacer le centre de gravité du débat. Selon eux, la conflictualité entre Rabat et Alger ne relève pas seulement d'un différend territorial : elle s'alimente aussi de mémoires concurrentes, de logiques sécuritaires et de récits politiques qui, au fil des décennies, ont transformé la défiance en état permanent. Pour en sortir, les auteurs plaident pour une approche graduelle de la réconciliation, fondée sur la désescalade, la reconstruction de la confiance et la multiplication des coopérations concrètes, sans faire du règlement définitif du Sahara un préalable à toute amélioration des relations bilatérales.

28 Juillet 2026 À 16:22

Le Maroc et l'Algérie partagent une frontière fermée depuis plus de trente ans, une langue, des familles entremêlées par l'histoire et une défiance qui a traversé six décennies sans jamais vraiment se dissiper. De la guerre des Sables de 1963 à la fermeture de la frontière terrestre en 1994, en passant par la rupture diplomatique décidée par Alger en 2021 et le rétablissement, en 2024, de l'obligation de visa pour les ressortissants marocains, chaque étape a un peu plus figé une relation que la géographie condamne pourtant à durer. C'est ce paradoxe que Fadoua Ammari et Rida Lyammouri, chercheurs au Policy Center for the New South, choisissent d'interroger dans un rapport intitulé «La conflictualité maroco-algérienne à l'épreuve du paradigme de la réconciliation».



Leur constat de départ tient en une phrase : la rivalité entre Rabat et Alger ne se réduit ni au différend du Sahara ni à un simple antagonisme bilatéral. Elle se noue, écrivent-ils, «à l'intersection de mémoires concurrentes, de mécanismes de sécuritisation, de stratégies de légitimation et de coûts régionaux». Une manière de sortir d'un débat souvent binaire, entre rapports de force et droit international, pour poser une question plus incommode : dans quelle mesure la relation maroco-algérienne peut-elle être pensée comme un objet de réconciliation, au sens où l'entendent les études de paix, plutôt que comme un contentieux à administrer indéfiniment ?

Au-delà de la gestion du différend

Les auteurs distinguent trois lectures classiques de la relation bilatérale, chacune éclairante et chacune insuffisante. La lecture réaliste, centrée sur les rapports de puissance, explique la persistance de la rivalité, mais peine à dire ce que supposerait son dépassement. La lecture juridico-diplomatique, focalisée sur le Sahara, saisit la centralité du dossier sans épuiser, écrivent-ils, «la profondeur historique de la rivalité ni ses dimensions politiques et symboliques». La lecture économique, enfin, documente le prix du non-Maghreb sans expliquer pourquoi l'intérêt commun ne suffit jamais, à lui seul, à produire la confiance.

Pour combler ce qu'ils appellent un angle mort, Ammari et Lyammouri empruntent aux théories de la paix une distinction ancienne, formulée par le sociologue norvégien Johan Galtung en 1969 : la cessation de la violence ouverte relève d'une paix négative, quand une paix durable suppose la transformation des structures qui reproduisent l'hostilité. Entre les deux, la normalisation restaure des canaux, la détente réduit la tension. La réconciliation, elle, «vise une transformation plus profonde des représentations, des pratiques et des mécanismes relationnels». Les auteurs prennent toutefois soin d'écarter une assimilation hâtive : le Maroc et l'Algérie, précisent-ils, «ne se trouvent ni dans une configuration de sortie de guerre civile, ni dans une transition politique consécutive à un accord de paix». Le concept, insistent-ils, doit rester «conditionnel, relationnel et attentif aux rapports de force».

Appliquée au Maghreb, la nuance n'est pas qu'académique. Elle explique pourquoi trois décennies de gel diplomatique, ponctuées de tentatives de dégel comme la création de l'Union du Maghreb arabe en 1989, n'ont jamais débouché sur une désescalade durable : chaque crise réactive des mémoires antérieures au lieu de produire un apprentissage politique stabilisateur.

Un statu quo qui coûte cher

Le rapport ne s'attarde pas longtemps sur les chiffres, mais ceux qu'il retient suffisent à planter le décor. Selon les données du Fonds monétaire international citées par les auteurs, les échanges intramaghrébins représentaient en 2019 moins de 5% du commerce total des pays de la région, la zone la moins intégrée du monde sur ce plan. Un chiffre que le rapport refuse de cantonner à la seule sphère économique : «Le non-Maghreb ne désigne donc pas seulement une intégration inaboutie, il constitue un mode coûteux de désorganisation régionale». Les auteurs pointent trois risques précis attachés au maintien du statu quo : la banalisation de la rupture diplomatique comme mode ordinaire de relation, une militarisation croissante des perceptions réciproques et un affaiblissement de la capacité du Maghreb à peser sur les dossiers sahéliens, méditerranéens et africains.

Le danger, selon eux, n'est pas celui d'un embrasement, mais d'une érosion silencieuse, ce qu'ils nomment «la normalisation de l'anormal» : l'acceptation progressive de la rupture comme état ordinaire de la relation bilatérale. Un glissement qui réduit les marges de manœuvre politiques des deux côtés et rend chaque tentative de dialogue plus coûteuse à mesure que le temps passe.

Six conditions, une feuille de route graduée

Le rapport égrène six conditions à une transformation possible de la relation : une décision politique de sortir de la lecture à somme nulle qui domine les perceptions réciproques depuis des décennies ; une désécuritisation graduelle, passant par des mécanismes de notification mutuelle et de gestion concertée des incidents frontaliers ; une institutionnalisation modeste mais régulière, comité bilatéral permanent, groupes de travail techniques, dialogues sectoriels sur l'eau ou la santé ; une réouverture maîtrisée des circulations humaines, même partielle ; un travail de reconnaissance des mémoires politiques ; et une gestion du dossier saharien qui n'absorbe pas l'ensemble de la relation bilatérale.

À cela s'ajoute le rôle des tiers. Les auteurs évoquent les consultations multilatérales tenues à Madrid en février 2026, sous facilitation américaine et avec la participation de l'ONU, du Maroc, du Front polisario, de l'Algérie et de la Mauritanie, dans le sillage de la résolution 2797 adoptée par le Conseil de sécurité fin octobre 2025. Une relance du processus politique sur le Sahara que le rapport se garde bien de confondre avec un rapprochement bilatéral : «Elles ne constituent toutefois pas, à ce stade, un rapprochement bilatéral entre Rabat et Alger».

Du côté marocain, cette disponibilité s'ancre dans ce que le rapport qualifie de constante diplomatique, la politique de la main tendue, réaffirmée par les Discours Royaux de 2018, 2021, 2022 et 2025, qui articulent «fermeté sur les fondamentaux nationaux et ouverture à une désescalade responsable». Mais Mme Ammari et M. Lyammouri se gardent de confondre disponibilité déclaratoire et processus de réconciliation : celui-ci suppose, selon eux, une réciprocité minimale et «des engagements vérifiables, graduels et, dans un premier temps, réversibles».

Reste la question du calendrier. Le rapport écarte l'idée d'un règlement préalable de tous les différends avant tout mouvement de rapprochement, et propose plutôt une séquence en trois temps : une désescalade minimale à court terme, autour de canaux techniques discrets et de la facilitation des cas humanitaires et familiaux ; une confiance sectorielle à moyen terme, construite domaine par domaine, santé, climat, eau, échanges universitaires ; puis, à plus long terme, une architecture relationnelle complète, combinant désécuritisation durable et gestion différenciée du dossier saharien. Une trajectoire dont l'aboutissement reste, de l'aveu même des auteurs, incertain. Mais qui a le mérite de déplacer le débat : «Le véritable réalisme régional ne consiste plus à administrer indéfiniment la rivalité maroco-algérienne, mais à créer les conditions politiques, institutionnelles et humaines de son dépassement progressif».
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