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Soft power du Maroc : comment transformer les atouts en leviers d’influence

Le soft power est bien plus qu’une simple question d’image : il s’impose comme un véritable levier d’influence dans les relations internationales. Pour le Maroc, l’enjeu n’est donc pas seulement de disposer d’atouts, mais de savoir les convertir en capacité d’influence durable. Culture, patrimoine, diplomatie religieuse, coopération Sud-Sud, médias ou diaspora… constituent déjà un important capital d’attractivité. Encore faut-il l’organiser et le mettre en cohérence au sein d’un véritable écosystème de diplomatie publique. Cette construction ne peut relever du seul État. Universitaires, think tanks, entrepreneurs, artistes, sportifs, journalistes, créateurs de contenus et acteurs de la société civile peuvent chacun devenir un relais, à condition qu'ils préservent leur crédibilité et leur autonomie. L’enjeu est de créer des réseaux, de nourrir la confiance et de faire connaître le Maroc au-delà de l’action diplomatique classique. C’est précisément cette dimension que met en lumière Asmaa Benslimane, présidente fondatrice du Moroccan Public Diplomacy Center, qui vient de publier «Soft Power du Maroc, le rôle stratégique de la société civile». Elle y revient sur les principaux ressorts du soft power marocain, les leviers permettant de le conforter et la manière dont la société civile peut contribuer à le mettre au service des intérêts du Royaume. Car, selon elle, le véritable défi est désormais de transformer la visibilité en réputation, puis la réputation en capacité d’influence.

Le Matin : Votre livre «Soft Power du Maroc, le rôle stratégique de la société civile» sera bientôt en librairie. Quelle est l’idée centrale de cet ouvrage et qu’est-ce qui a motivé votre engagement dans ce projet éditorial ?

Soft power du Maroc : comment transformer les atouts en leviers d’influence



Asmaa Benslimane :
L’idée centrale de mon ouvrage est que le soft power du Maroc ne repose pas uniquement sur l’action de la diplomatie officielle. Il se construit également à travers des acteurs non étatiques – société civile, réseaux associatifs, chercheurs, entreprises et citoyens engagés – capables de porter des idées, de produire de l’expertise, de créer des réseaux et d’influencer les perceptions au-delà des frontières nationales. C’est dans cette perspective que je me suis particulièrement intéressée aux ONG marocaines présentes au sein du Conseil économique et social des Nations unies (ECOSOC) et du Conseil économique, social et culturel de l’Union africaine (ECOSOCC) et à leur contribution potentielle à la diplomatie publique et au soft power du Maroc. Le livre part précisément de l’idée que ces ONG constituent une catégorie particulière d’acteurs de la diplomatie publique, en raison de leur capacité à intervenir dans des espaces multilatéraux où se construisent des normes, des évaluations et des perceptions.

La particularité des ONG disposant du statut consultatif auprès de l’ECOSOC est justement essentielle. Elles n’obtiennent pas ce statut automatiquement : elles passent par un processus d’accréditation encadré et exigeant, fondé notamment sur leur gouvernance, leur transparence, leur représentativité, leur programme de travail et leur lien avec les objectifs des Nations unies. Une fois accréditées, elles disposent d’un accès privilégié aux travaux de l’ECOSOC et de certains de ses organes subsidiaires : elles peuvent assister à des réunions, soumettre des contributions écrites, organiser des événements parallèles et, selon leur statut, intervenir oralement. Elles ne prennent pas part à la décision au même titre que les États et ne disposent pas de droit de vote, mais elles peuvent participer au processus qui conduit à la décision et donc chercher à l’influencer.

Leur indépendance constitue également un élément fondamental de leur crédibilité. Le cadre de l’ECOSOC prévoit que leurs ressources doivent provenir principalement de leurs membres ou de leurs propres composantes et que toute contribution gouvernementale doit être déclarée. Leur intervention n’est donc pas supposée être dictée par leur État d’origine : une fois accréditées, elles disposent d’une liberté d’expression dans le respect des procédures onusiennes. C’est précisément cette autonomie qui peut leur donner une capacité d’influence particulière et leur permettre d’interpeller non seulement leur propre gouvernement, mais aussi d’autres États sur le respect de leurs engagements internationaux. Mon livre souligne d’ailleurs cette spécificité des ONG accréditées, qui disposent d’opportunités importantes pour exercer un plaidoyer auprès des gouvernements et des institutions internationales.

Cet intérêt est aussi directement lié à mon propre parcours associatif national et international. J’ai exercé à titre volontaire différentes responsabilités au sein de la Jeune Chambre internationale, notamment comme présidente nationale de JCI Maroc puis vice-présidente internationale ; j’ai fondé WISTA Maroc puis WIMA Morocco, j’exerce aujourd’hui des responsabilités continentales au sein de WIMAFRICA et j’ai également créé le Moroccan Public Diplomacy Center. Ces expériences m’ont permis de constater très concrètement qu’une organisation de la société civile peut, parfois sans même se définir comme telle, devenir un acteur de diplomatie publique, par les réseaux qu’elle construit, les causes qu’elle porte et sa présence dans les espaces internationaux.

L’un des aspects qui m’a particulièrement intéressée est justement le fait que certaines ONG dépassent les frontières de leur pays d’origine. Leur rôle ne consiste pas uniquement à contrôler le respect des engagements de leur propre État : certaines participent à la codification et au développement du droit international, évaluent la situation des droits de l’Homme dans d’autres pays et coordonnent l’action d’autres ONG auprès des mécanismes internationaux. Mon livre cite notamment les exemples de Human Rights Watch et Amnesty International pour l’évaluation de situations nationales, mais également Child Rights Connect, International Women’s Rights Action Watch-Asia Pacific ou UPR Info pour les mécanismes de coordination et de plaidoyer. Cette capacité à intervenir au-delà des frontières donne à certaines ONG une influence réelle. Elles peuvent produire des rapports, contribuer aux évaluations internationales, mener des actions de plaidoyer et faire pression sur les gouvernements pour qu’ils respectent leurs engagements. C’est précisément ce qui fait d’elles des acteurs des relations internationales et explique pourquoi leur action peut avoir des conséquences sur l’image, la réputation et, plus largement, le soft power d’un pays.

Pour ne pas limiter cette réflexion au seul cas marocain, j’ai également réalisé un benchmark de huit pays : la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Suède, les États-Unis, la Suisse, la Tunisie et l’Algérie. Cette analyse comparative m’a permis d’étudier la manière dont différents États structurent leurs relations avec leur société civile et comment leurs ONG investissent les mécanismes multilatéraux, participent au plaidoyer international et contribuent parfois à l’évaluation d’autres pays. Ce travail m’a surtout conduite à une conviction : la société civile n’est plus seulement un acteur du développement national ; elle est devenue un acteur des relations internationales. Le véritable enjeu pour le Maroc est donc de disposer d’ONG suffisamment fortes, compétentes, indépendantes et présentes dans ces espaces internationaux pour contribuer à la production des normes, aux grands débats multilatéraux et à la construction des perceptions. Leur accompagnement doit renforcer leurs capacités sans remettre en cause leur autonomie, car c’est précisément leur indépendance qui fonde une grande partie de leur crédibilité et, par conséquent, de leur capacité d’influence.

Selon vous, dans quelle mesure la société civile marocaine a-t-elle pris conscience de son rôle potentiel dans la projection de l’image et de l’influence du Royaume à l’étranger ?

Je dirais que la prise de conscience existe, mais qu’elle reste encore partielle et inégale. La société civile marocaine a considérablement gagné en maturité, en expertise et en présence internationale. Certaines associations ont parfaitement compris qu’en participant à des conférences internationales, en produisant des rapports, en faisant du plaidoyer ou en développant des réseaux transnationaux, elles contribuent nécessairement à la manière dont le Maroc est perçu à l’étranger. Mon étude avait d’ailleurs révélé un élément intéressant : 67% des ONG interrogées se déclaraient satisfaites ou très satisfaites de l’impact de leurs actions sur la réputation du Maroc. Cela montre qu’il existe déjà une conscience de leur capacité d’influence. Mais, parallèlement, les objectifs de diplomatie publique et de renforcement du soft power ne figuraient pas explicitement parmi leurs propres objectifs.

C’est là, à mon sens, toute la nuance. Beaucoup d’ONG marocaines ont conscience de leur rôle dans la défense d’une cause, le plaidoyer ou le contrôle du respect des engagements internationaux du Maroc, mais elles se perçoivent encore insuffisamment comme des acteurs à part entière des relations internationales. Or leur rôle potentiel va bien au-delà. Une ONG peut contribuer à la production des normes internationales, construire des coalitions avec des organisations étrangères, intervenir dans les grandes enceintes multilatérales, mais aussi dépasser les frontières nationales pour documenter et évaluer la situation dans d’autres pays, comme le font de grandes ONG internationales. Il ne s’agit évidemment pas de transformer la société civile en relais de la communication officielle. Sa crédibilité repose précisément sur son autonomie. Mais autonomie ne signifie pas absence de conscience de son impact. Lorsqu’un représentant associatif marocain prend la parole à New York, Genève, Addis-Abeba ou dans un grand forum international, il porte d’abord la voix de son organisation, mais il contribue également, qu’il le veuille ou non, à une certaine perception du Maroc.

C’est pourquoi l’un des constats de mon travail était précisément la nécessité de mieux sensibiliser les ONG à cette dimension de leur action et de renforcer leurs capacités pour qu’elles puissent pleinement investir les espaces internationaux. Le livre recommande ainsi de développer cette prise de conscience afin de réduire l’écart entre le rôle actuellement exercé et celui que les ONG marocaines pourraient jouer comme véritables acteurs de la diplomatie publique et du soft power. Nous disposons donc du potentiel et des acteurs ; l’enjeu aujourd’hui est de transformer davantage la présence internationale de notre société civile en capacité d’influence.



L’action de la société civile participe-t-elle aujourd’hui d’une stratégie de diplomatie publique clairement définie, ou relève-t-elle encore principalement d’initiatives citoyennes et bénévoles ?

Je dirais qu’aujourd’hui, nous sommes encore dans une situation intermédiaire. Le Maroc a incontestablement pris conscience de l’importance de la diplomatie publique et du rôle des acteurs non étatiques. Cette reconnaissance existe même sur le plan institutionnel : le ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des MRE dispose d’une Direction de la Diplomatie publique et des Acteurs non étatiques qui relève actuellement de la Direction générale des Affaires politiques internationales, avec une structure spécifiquement chargée des relations avec ces acteurs et notamment les ONG. Ses missions prévoient également la coordination avec la société civile, les groupes de réflexion, les jeunes leaders et les faiseurs d’opinion. Mais, à mon sens, nous ne disposons pas encore d’une véritable stratégie intégrée de diplomatie publique dans laquelle les ONG seraient clairement identifiées comme l’un des piliers de l’influence internationale du Maroc, avec une vision partagée, des objectifs définis, des mécanismes permanents de coordination, d’accompagnement et d’évaluation de l’impact. Il existe des initiatives, des dispositifs institutionnels et des collaborations ponctuelles, mais l’ensemble gagnerait à être davantage structuré dans une logique stratégique.

C’était déjà l’un des constats de mon travail de recherche. Les ONG marocaines interrogées étaient nombreuses à considérer que leurs actions avaient un impact sur la réputation du Maroc, mais les objectifs de diplomatie publique et de renforcement du soft power ne figuraient pas explicitement parmi leurs propres objectifs. Elles se déclaraient également relativement insatisfaites de certains aspects de l’accompagnement, notamment en matière d’accès à l’information, de formation, de coordination, de networking ou encore de soutien à leur participation internationale. Cela montre que nous disposons d’un potentiel réel, mais que ce potentiel n’est pas encore pleinement inscrit dans une stratégie collective.

Dans les faits, une partie importante de l’action internationale de la société civile reste donc portée par l’engagement citoyen, le bénévolat, les réseaux personnels et l’initiative propre des associations. À travers mon parcours associatif national et international, j’ai moi-même pu mesurer combien certaines organisations peuvent développer des réseaux considérables à l’étranger et contribuer à l’image du Maroc sans que cette contribution soit nécessairement pensée, en amont, comme une action de diplomatie publique. Or le potentiel va beaucoup plus loin. Une ONG peut intervenir dans les grandes enceintes multilatérales, contribuer à la production de normes internationales, constituer des coalitions, produire de l’expertise, faire du plaidoyer et même évaluer la situation des droits de l’Homme dans d’autres pays. Mon livre préconise précisément d’expliquer davantage aux ONG leur rôle potentiel comme acteurs de diplomatie publique, tout en renforçant leur accès à l’information, leur formation, leur networking et les mécanismes de coordination.
Il faut toutefois préserver un principe fondamental : faire des ONG un pilier de la diplomatie publique ne signifie absolument pas en faire un prolongement de la diplomatie officielle. Leur autonomie, leur liberté d’expression et leur crédibilité doivent être préservées. L’objectif serait plutôt de créer un écosystème dans lequel chacun connaît son rôle, dispose des compétences nécessaires et peut contribuer, dans le respect de son indépendance, au rayonnement international du Maroc. Je pense donc que l’étape suivante consiste à passer d’une somme d’initiatives, parfois remarquables, à une véritable approche stratégique et systémique de la diplomatie publique, dans laquelle la société civile serait reconnue comme un acteur à part entière aux côtés des institutions, des universités, des médias, des entreprises, de la diaspora et des autres composantes du soft power marocain.


Au-delà des ONG auxquelles vous avez consacré ce livre, quels sont, selon vous, les autres acteurs à mobiliser pour déployer une diplomatie publique efficace ?

À mon sens, une diplomatie publique efficace ne peut plus reposer uniquement sur l’action du ministère des Affaires étrangères, pas plus qu’elle ne peut reposer uniquement sur les ONG. Nous sommes désormais dans une logique de «diplomaties plurielles», où une diversité d’acteurs participe, consciemment ou non, à la construction de l’image, de la réputation et de l’influence d’un pays. C’est d’ailleurs l’un des constats qui sous-tend mon travail : les États ne sont plus les seuls acteurs de la scène internationale ; les entreprises, les opinions publiques, les philanthropes et, plus largement, les acteurs non étatiques influencent désormais les rapports internationaux. Pour le Maroc, je pense qu’il faut d’abord davantage mobiliser le monde académique et les think tanks. Les universitaires, chercheurs et experts marocains doivent être plus présents dans les conférences internationales, les grandes revues scientifiques, les centres de réflexion et les espaces où se produisent les idées et les concepts. L’influence se construit aussi par la capacité d’un pays à produire du savoir et à faire entendre ses propres analyses du monde.

Il y a ensuite les Marocains du monde, qui constituent à mes yeux un formidable réseau de diplomatie publique. Un Marocain qui réussit dans une université, une entreprise, une institution internationale, dans la culture ou dans le monde associatif à l’étranger contribue à l’image du Royaume. Il faudrait davantage penser la diaspora non seulement sous l’angle du lien avec le pays d’origine, mais aussi comme un réseau de compétences, de relations et d’influence. Je citerais également les entreprises et les acteurs économiques marocains. Lorsqu’une entreprise marocaine investit en Afrique ou ailleurs, elle ne transporte pas uniquement des capitaux ou un savoir-faire : elle véhicule aussi une certaine image du Maroc, de ses compétences et de sa manière de construire des partenariats.

Il faut naturellement y ajouter les médias, les journalistes, les créateurs de contenus et les acteurs du numérique. Aujourd’hui, l’image d’un pays se construit presque instantanément. Une vidéo, un article, un documentaire ou une publication sur les réseaux sociaux peut parfois toucher davantage de personnes qu’une campagne institutionnelle traditionnelle. La diplomatie publique doit donc également investir l’espace numérique et apprendre à dialoguer directement avec les opinions publiques étrangères. Je pense aussi aux artistes, écrivains, cinéastes, sportifs, intellectuels, acteurs culturels et religieux. Le Maroc dispose dans ce domaine d’atouts considérables : son patrimoine, sa culture, sa diversité, son modèle religieux, sa gastronomie, son sport ou encore ses industries créatives sont autant de ressources de soft power. Le cas du modèle religieux marocain montre d’ailleurs comment plusieurs acteurs, notamment les zaouïas et les associations, peuvent contribuer, en articulation avec les institutions, à construire une image internationale de modération et de tolérance. Enfin, j’accorderais une place importante aux jeunes et aux femmes engagés dans les réseaux internationaux, ainsi qu’aux collectivités territoriales et aux réseaux professionnels. Les jumelages, les réseaux de villes, les associations professionnelles, les grandes conférences ou encore les organisations internationales de jeunesse créent des relations humaines durables qui participent également à l’influence d’un pays.
Pour moi, le véritable enjeu est donc moins de multiplier les acteurs que de créer un écosystème. Chacun doit conserver son autonomie et sa crédibilité, mais tous doivent comprendre qu’ils peuvent contribuer, à leur niveau, au rayonnement du Maroc. Une diplomatie publique moderne ne se décrète pas uniquement depuis une administration : elle se construit collectivement, à travers tous ceux qui, à l’étranger, donnent à voir, à comprendre et à connaître le Maroc.

De manière plus globale, peut-on dire qu’aujourd’hui le Maroc a réussi à construire un véritable soft power ? Quels en sont, selon vous, les principaux ressorts et éléments constitutifs ?

Oui, on peut dire que le Maroc dispose aujourd’hui d’un soft power réel, diversifié et de plus en plus visible à l’international. Il ne repose pas sur un seul secteur, mais sur un ensemble de ressources qui renforcent son attractivité, sa réputation et sa capacité à créer des relations durables avec ses partenaires. Parmi les principaux ressorts, je citerais d’abord la culture et le patrimoine, qui constituent un capital d’image important pour le Royaume. À cela s’ajoute la diplomatie religieuse, particulièrement en Afrique, à travers la promotion d’un Islam modéré et tolérant, la formation des imams et l’action de la Fondation Mohammed VI des oulémas africains. Il faut également souligner la coopération Sud-Sud, qui contribue fortement au rayonnement du Maroc, notamment à travers l’action de l’Agence marocaine de coopération internationale, le partage d’expertise et les programmes de coopération avec les pays africains. La diplomatie scientifique, académique et technique joue aussi un rôle important, grâce aux universités, aux écoles, aux chercheurs, aux programmes de mobilité et à l’accueil d’étudiants étrangers, notamment africains.

D’autres leviers sont devenus particulièrement visibles ces dernières années, comme le sport, mais aussi le tourisme, les entreprises marocaines présentes à l’international, les Marocains du monde et la société civile, qui contribuent chacun à sa manière à projeter l’image du Royaume et à renforcer ses réseaux d’influence. Enfin, les médias et le numérique occupent désormais une place centrale, car le soft power se joue aussi dans les perceptions, les récits et la capacité à dialoguer avec les opinions publiques étrangères. À mon sens, la force du soft power marocain réside donc surtout dans la diversité de ses leviers et dans leur capacité à produire de l’attractivité, de la confiance et de la proximité avec les partenaires du Royaume.

Dans quelle mesure le soft power peut-il être mis à profit dans les relations que le Royaume entretient avec ses partenaires et dans les batailles diplomatiques qu’il mène pour défendre ses intérêts ?

À mon sens, le soft power est aujourd’hui un prolongement indispensable de l’action diplomatique classique. Il ne se substitue ni à la négociation, ni au droit, ni aux relations économiques et stratégiques ; il permet cependant de créer autour d’eux un environnement de confiance, de compréhension et d’adhésion. Dans ma thèse, j’appréhende précisément la diplomatie publique comme l’ensemble des efforts permettant de dialoguer avec les publics étrangers pour comprendre, informer et influencer, au service des objectifs stratégiques du pays. Dans ses relations avec ses partenaires, le Maroc dispose déjà de nombreuses ressources d’influence : sa culture et son patrimoine, son histoire, ses valeurs d’ouverture et de tolérance, ses relations africaines, ses entreprises, ses universités, ses médias, ses artistes, ses sportifs, ses chercheurs, sa diaspora et sa société civile. L’enjeu n’est donc pas uniquement de «communiquer sur le Maroc», mais de transformer ces ressources en relations durables, en réseaux, en confiance et, finalement, en capacité d’influence.

La diplomatie religieuse en Afrique constitue à cet égard un exemple particulièrement intéressant. Le ministère des Habous et des affaires islamiques contribue à projeter l’image d’un Maroc attaché à un Islam modéré, tolérant et ouvert au dialogue, notamment à travers la formation des imams, morchidines et morchidates marocains et africains et la coopération avec des institutions religieuses étrangères. La Fondation Mohammed VI des oulémas africains s’inscrit dans cette même logique en fédérant des oulémas marocains et africains autour de la diffusion des valeurs de tolérance, de paix et de coexistence et en développant un réseau religieux à l’échelle du continent. Cette diplomatie religieuse crée des liens humains et institutionnels qui s’inscrivent dans le temps et contribuent au rapprochement avec les partenaires africains.

Il faut également souligner le rôle de l’Agence marocaine de coopération internationale (AMCI). La coopération Sud-Sud constitue en elle-même un puissant vecteur de soft power lorsqu’elle permet de partager une expertise, de former des compétences et de construire des relations durables. L’AMCI a précisément pour mission de contribuer au développement de la coopération culturelle, scientifique, économique et technique entre le Maroc et ses partenaires, principalement les pays en développement et notamment africains, en mettant à profit le savoir-faire marocain. Elle agit en coordination avec le ministère des Affaires étrangères et les différents départements et partenaires nationaux concernés.

La diplomatie scientifique, académique et technique représente également un potentiel considérable. Elle ne repose pas sur un acteur unique mais sur tout un écosystème : le ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation, le ministère des Affaires étrangères, de la coopération africaine et des MRE, à travers notamment ses structures chargées de la promotion culturelle, l’AMCI, les universités et écoles publiques et privées, ainsi que les chercheurs et les réseaux académiques. Ma thèse souligne précisément que ces différents intervenants participent ensemble à cette diplomatie, particulièrement à travers la coopération avec les étudiants africains. Les partenariats universitaires, les programmes de recherche communs, les échanges de chercheurs et la mobilité des étudiants permettent de construire des relations qui peuvent durer plusieurs décennies.

Dans les batailles diplomatiques, cette logique devient encore plus importante. Une position nationale ne se défend plus uniquement dans les enceintes diplomatiques traditionnelles. Elle doit aussi être comprise par les parlementaires étrangers, les universitaires, les think tanks, les médias, les entreprises, la société civile et les opinions publiques. Le soft power permet ainsi de créer, bien en amont d’un différend, des réseaux de connaissance et de confiance qui rendent les positions du Royaume plus audibles et compréhensibles. Le discours Royal du 11 octobre 2024, que j’analyse dans ma thèse, insiste d’ailleurs sur la nécessité de mutualiser les efforts des institutions officielles, partisanes et civiles et de renforcer leur coordination, tout en soulignant le rôle de la diplomatie parlementaire et partisane et l’importance de disposer de profils compétents et spécialisés dans les forums internationaux. Cette approche rejoint directement l’idée que je défends : une diplomatie publique efficace doit fonctionner comme un écosystème, et non comme une juxtaposition d’initiatives.

Mais il existe une condition essentielle : le soft power repose sur la crédibilité. Il ne suffit pas de multiplier les campagnes de communication. L’image projetée doit être cohérente avec les politiques mises en œuvre, les valeurs affichées et l’expérience vécue par les partenaires. L’influence la plus durable est celle qui se construit par des réalisations concrètes, des relations de confiance et des bénéfices partagés. C’est pourquoi je considère que le véritable enjeu pour le Maroc est désormais de mieux articuler ses différents leviers d’influence – diplomatie religieuse, culturelle, scientifique, académique, économique, médiatique et sociétale – autour d’une stratégie cohérente, coordonnée et mesurable. Le Royaume dispose déjà de nombreux atouts et d’acteurs performants. Le défi consiste surtout à les faire fonctionner davantage en synergie afin que leur action contribue pleinement, dans la durée, au renforcement de l’influence du Maroc et à la défense de ses intérêts stratégiques.

Après les performances du football marocain et la CAN 2025, l’image du Maroc a bénéficié d’une forte visibilité internationale. Dans le même temps, des campagnes hostiles ou critiques ont circulé sur les réseaux sociaux à une échelle importante. Comment analysez-vous ce phénomène et comment le Maroc peut-il y répondre à l’avenir ?

À mon sens, ce phénomène illustre parfaitement l’ambivalence du soft power à l’ère numérique. Les performances du football marocain et l’organisation de la CAN 2025 ont offert au Royaume une exposition internationale exceptionnelle. La Confédération africaine de football (CAF) a ainsi annoncé que la compétition avait généré environ 6 milliards de vues sur les réseaux sociaux et 285 millions d’interactions, avec une forte mobilisation des publics internationaux et de la diaspora africaine. Cette visibilité constitue un formidable capital d’image, mais elle rend aussi le pays beaucoup plus exposé aux récits critiques, aux informations inexactes et, lorsqu’elles existent, aux campagnes coordonnées.

Il faut toutefois faire une distinction essentielle : toute critique du Maroc n’est pas une campagne hostile. Dans une stratégie moderne de diplomatie publique, il faut savoir différencier la critique légitime, à laquelle il convient d’apporter des réponses factuelles ou d’en tirer des enseignements, de la désinformation fondée sur des contenus faux ou manipulés. Cette distinction est importante pour préserver la crédibilité de la réponse. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) souligne d’ailleurs que la lutte contre la désinformation est d’autant plus efficace que la communication publique demeure transparente, fiable et à l’abri d’une politisation excessive.

Le premier enseignement est donc que le Maroc doit passer d’une logique essentiellement réactive à une logique d’anticipation. Dans ma thèse, j’insiste sur la nécessité de mettre en place des mécanismes de veille, de communication de crise, d’analyse de l’image véhiculée par les médias internationaux et d’études de perception des différents publics. Le numérique permet aujourd’hui d’aller beaucoup plus loin : l’analyse des données et des conversations en ligne peut aider à mieux comprendre les opinions publiques étrangères et à adapter les stratégies, les messages et les canaux de communication. Mais la meilleure réponse à une campagne négative n’est pas nécessairement une contre-campagne. Le Maroc gagnerait surtout à produire en permanence des contenus crédibles, documentés, multilingues et accessibles sur ses réalisations, ses politiques et ses positions, au lieu d’attendre qu’une controverse apparaisse. Lorsqu’une fausse information circule, la réponse doit être rapide, factuelle et appuyée sur des données vérifiables. À l’inverse, répondre systématiquement à chaque critique risque parfois de lui donner davantage de visibilité.

Enfin, l’État ne peut pas être le seul à porter cette réponse. La crédibilité vient aussi de la pluralité des voix : journalistes, chercheurs, universitaires, sportifs, artistes, Marocains du monde, entreprises, société civile et créateurs de contenus. C’est précisément l’approche systémique de la diplomatie publique que je défends : coordonner ces acteurs sans les transformer en porte-parole institutionnels, car leur autonomie constitue aussi leur force. Pour moi, l’enjeu après la CAN dépasse donc largement le football. Il s’agit de transformer une visibilité ponctuelle en capital de réputation durable. Le Maroc doit être capable de profiter des moments de forte exposition internationale tout en développant une véritable capacité de veille, d’anticipation et de réponse aux crises informationnelles. Le soft power ne consiste pas seulement à promouvoir une image positive ; il consiste aussi à construire suffisamment de confiance et de crédibilité pour que cette image soit résiliente lorsque le pays fait face à la critique ou à la désinformation.
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