Il y a deux décennies, la
communauté indienne au Maroc ne dépassait pas cinq cents âmes. Aujourd’hui, elle en compte près de 1.500, portée par une dynamique d’investissement dont le
groupe Sguru est l’emblème le plus éloquent : parti de neuf collaborateurs, ce conglomérat dirige aujourd’hui plus de 200 employés répartis dans onze bureaux à travers le Royaume, et continue d’investir activement dans le
secteur hôtelier. C’est sur ce terreau qu’a été organisé, samedi soir à
Casablanca, l’événement «
Connect with India 2026», une soirée dont la dimension festive n’aura été que le prétexte d’un message autrement plus ambitieux.
Les relations entre le Maroc et l’Inde connaissent une dynamique particulièrement soutenue ces dernières années, portée par une vision commune fondée sur le développement, la stabilité et la coopération Sud-Sud, souligne l’ambassadeur indien Sanjay Rana. Dans un entretien accordé au «Matin», M. Sanjay Rana rappelle que le partenariat bilatéral s’est considérablement renforcé depuis la rencontre entre le Premier ministre indien Narendra Modi et Sa Majesté le Roi Mohammed VI en 2015. Dans le sillage de cette rencontre, plus de 40 accords ont été conclus dans des secteurs stratégiques comme la défense, la cybersécurité, l’agriculture, les technologies numériques, les énergies renouvelables ou encore la santé, précise-t-il. Les échanges commerciaux ont atteint près de 4 milliards de dollars en 2025, avec une présence croissante d’entreprises indiennes au Maroc. Le diplomate met également en avant l’importance de la coopération scientifique et technique, rappelant que le programme indien de coopération technique et économique (ITEC) a bénéficié à près de 1.000 professionnels marocains. M. Sanjay Rana insiste par ailleurs sur l’importance du Royaume dans les schémas de coopération tripartite Inde-Maroc-Afrique. «Nous considérons le Maroc comme un partenaire stratégique majeur sur le continent africain et comme une passerelle essentielle entre l’innovation indienne et les aspirations africaines», dit-il.
Dans son allocution de bienvenue, le premier secrétaire de l’ambassade,
Amit Get, a défini la vocation de la soirée : «Offrir à la communauté une plateforme pour renouer des liens, échanger des idées et célébrer le riche patrimoine culturel de l’
Inde». Mais c’est l’ambassadeur
Sanjay Rana qui, prenant la parole à son tour, a donné à l’événement sa véritable épaisseur politique.
Le Maroc, porte d’entrée stratégique vers l’Afrique et l’Europe
D’entrée, l’ambassadeur a posé le cadre géopolitique dans lequel s’inscrit l’action de la communauté indienne au Maroc. «L’Inde est aujourd’hui l’économie majeure à la croissance la plus rapide au monde, un centre d’innovation et de transformation numérique», a-t-il rappelé, avant de formuler ce qui ressemble à un postulat stratégique : le
Maroc, grâce à ses infrastructures de classe mondiale, sa position géographique et son rôle croissant comme plateforme régionale, s’affirme comme une porte d’entrée vers l’
Afrique et l’
Europe. Dans cette équation, la
diaspora indienne n’est plus seulement une communauté expatriée ; elle est une courroie de transmission entre deux économies complémentaires.
L’ambassadeur a identifié des secteurs prioritaires de coopération : les
technologies de l’
information, les
énergies renouvelables, l’
agriculture et l’
automobile. Il a également appelé à dynamiser la
Chambre de commerce Inde-Maroc, en l’ouvrant à «davantage de jeunes entrepreneurs, de startups et de femmes leaders». Le président de la Chambre, M. Newani, présent dans la salle, a été invité à prendre la parole pour réitérer cet appel. «Nous voulons plus de jeunes et plus de nouveaux membres au sein de cette association», a insisté
l’ambassadeur.
Vers un réseau professionnel structuré
Mais c’est sans doute sur la question de l’organisation interne de la communauté que Sanjay Rana a été le plus direct. Reconnaissant que l’association indienne historique au Maroc stagne autour de quarante membres et que ses activités restent concentrées en un seul lieu, l’ambassadeur a plaidé pour une pluralisation des structures. «Peut-être pourriez-vous créer votre propre chapitre dans votre ville, ou une nouvelle association. Nous serons très heureux de travailler en partenariat avec vous», a-t-il déclaré.
Plus novateur encore, il a lancé l’idée d’un «India Professional Network», une association de professionnels indiens tous secteurs confondus, dont la vocation serait de «partager les expériences et les meilleures pratiques, mais aussi d’échanger sur les conditions de vie et la manière d’interagir avec les services d’
immigration». L’ambassadeur a reconnu que ces échanges avaient lieu de façon informelle, via des groupes WhatsApp, mais a jugé que la croissance de la communauté justifiait désormais une structuration formelle. «Vous pouvez être un participant. Vous pouvez être un partenaire. Vos idées sont les bienvenues», a-t-il conclu sur ce point.
Ce que le gouvernement indien offre aux siens L’ambassadeur a ensuite consacré une partie substantielle de son allocution à présenter trois mécanismes gouvernementaux récents, dont il a voulu faire la promotion auprès d’une diaspora qu’il juge insuffisamment informée.
• Le premier concerne la réforme de l’
Overseas Citizenship of India (OCI). Ce mois-ci, le gouvernement indien a procédé à une modernisation majeure du dispositif : le document, désormais dématérialisé, n’a plus à être renouvelé à chaque renouvellement de
passeport. Il devient un titre à vie, sauf pour les mineurs, dans certaines circonstances spécifiques. Une simplification administrative significative pour les titulaires d’un
passeport étranger.
• Le deuxième dispositif s’adresse aux
jeunes de 20 à 28 ans d’origine indienne. Baptisé «
Know India Programme», il propose un séjour de quinze jours en Inde, intégralement pris en charge par le gouvernement indien. Les participants y rencontrent de hauts responsables, visitent des institutions emblématiques et redécouvrent un pays auquel ils restent attachés, parfois sans le connaître. «Je souhaiterais pouvoir y envoyer mes propres enfants», a confié Sanjay Rana, avant d’interpeller les parents présents : «Je ne sais pas pourquoi beaucoup de gens ne saisissent pas cette opportunité».
• Le troisième dispositif,
GIFT City, est d’ordre financier. Implantée au
Gujarat, cette zone économique spéciale permet aux non-résidents indiens d’ouvrir des comptes en dollars, de percevoir des intérêts attractifs et de bénéficier d’avantages fiscaux, tout en profitant de la réactivité et du service des
banques indiennes. L’ambassadeur en a parlé avec une franchise qui a visiblement touché son auditoire, citant le cas d’un virement effectué depuis une banque européenne vers le compte de son fils, retourné sans raison apparente, avec des frais à la clé. «Cela n’arrive pas avec une banque indienne. Vous pouvez les appeler, leur parler, poser des questions.» Il a précisé que c’est lors d’une réunion avec le Premier ministre indien, réunissant l’ensemble des ambassadeurs, que ce dispositif lui a été présenté personnellement.
Un partenariat à consolider à l’orée d’un jubilé diplomatique Toutes ces initiatives s’inscrivent dans une perspective temporelle précise : 2027 marquera le 70e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre l’Inde et le Maroc, initiées en 1957. L’ambassadeur a réaffirmé «l’engagement des deux pays à approfondir leur coopération dans les domaines politique, économique et culturel, ainsi que les liens entre leurs peuples». Cet anniversaire confère à chaque initiative un relief symbolique supplémentaire, et à la diaspora une responsabilité nouvelle : celle d’être l’avant-garde visible d’un partenariat en pleine montée en puissance. Telle est, en substance, la philosophie de cet événement : transformer une soirée de diaspora en acte fondateur d’un
réseau indo-marocain plus dense, plus jeune, plus diversifié. Dans la salle, où les invités venaient de suivre ensemble la finale de la Coupe du monde de la FIFA sur grand écran, l’ambiance donnait le sentiment que le message avait été reçu. Reste à le transformer en actes, avant que le jubilé de 2027 ne vienne en prendre la mesure.
Quand Casablanca chante en hindi
Au-delà des discours et des chiffres, «
Connect with India 2026» a tenu sa promesse culturelle. Des
artistes marocains ont interprété des chants patriotiques indiens et des morceaux populaires de
Bollywood, captivant un public qui a répondu à chaque mélodie avec une familiarité frappante. Des spectacles de danse ont complété le programme, illustrant un attachement marocain à la culture indienne qui relève moins d’une mode que d’une proximité affective ancienne. Les tables ont prolongé ce dialogue : plus de quatre-vingts spécialités culinaires indiennes et marocaines ont été proposées aux invités, célébrant des traditions gastronomiques qui partagent, par bien des aspects, un goût commun pour les épices et la générosité des portions. La soirée s’est achevée en communion autour de la finale de la
Coupe du monde de la FIFA, retransmise en direct et suivie dans une atmosphère festive et solidaire, un moment de sport qui a fonctionné comme révélateur d’une amitié que les deux peuples n’ont plus besoin de démontrer, mais seulement de cultiver.