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Mardi 12 Mai 2026
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Sanjay Rana : L’Inde considère le Maroc comme un partenaire stable, moderne et stratégique

Les relations entre le Maroc et l’Inde connaissent une dynamique particulièrement soutenue ces dernières années, portée par une vision commune fondée sur le développement, la stabilité et la coopération Sud-Sud, souligne l’ambassadeur indien Sanjay Rana. Dans un entretien accordé au «Matin», M. Sanjay Rana rappelle que le partenariat bilatéral s’est considérablement renforcé depuis la rencontre entre le Premier ministre indien Narendra Modi et Sa Majesté le Roi Mohammed VI en 2015. Dans le sillage de cette rencontre, plus de 40 accords ont été conclus dans des secteurs stratégiques comme la défense, la cybersécurité, l’agriculture, les technologies numériques, les énergies renouvelables ou encore la santé, précise-t-il. Les échanges commerciaux ont atteint près de 4 milliards de dollars en 2025, avec une présence croissante d’entreprises indiennes au Maroc. Le diplomate met également en avant l’importance de la coopération scientifique et technique, rappelant que le programme indien de coopération technique et économique (ITEC) a bénéficié à près de 1.000 professionnels marocains. M. Sanjay Rana insiste par ailleurs sur l’importance du Royaume dans les schémas de coopération tripartite Inde-Maroc-Afrique. «Nous considérons le Maroc comme un partenaire stratégique majeur sur le continent africain et comme une passerelle essentielle entre l’innovation indienne et les aspirations africaines», dit-il.

Ph. Saouri
Ph. Saouri
Le Matin : Les relations entre le Maroc et l’Inde connaissent une forte dynamique des dernières années. Que pensez-vous de cette évolution, comment l’expliquez-vous ?

Son Excellence Sanjay Rana :
L’Inde et le Royaume du Maroc entretiennent aujourd’hui des relations très proches et amicales, fondées sur des valeurs communes, le respect mutuel ainsi qu’un partenariat au service du développement et des intérêts mutuels de nos citoyens. Ces relations ont une longue histoire. L’Inde a soutenu le Maroc dans sa lutte pour la liberté aux Nations unies et a été parmi les premiers pays à reconnaître son indépendance et sa souveraineté en 1956. Au fil des années, ce partenariat s’est considérablement renforcé, notamment après la rencontre historique entre le Premier ministre indien Narendra Modi et Sa Majesté le Roi Mohammed VI, en octobre 2015, lors de la visite du Souverain en Inde à l’occasion du troisième Sommet du Forum Inde-Afrique. Depuis ce moment charnière, l’Inde et le Maroc ont signé plus de 40 accords bilatéraux et mené près de 30 échanges ministériels. Notre coopération couvre désormais des secteurs stratégiques tels que la défense, la lutte contre le terrorisme, la cybersécurité, l’espace, l’agriculture, le développement des compétences et les technologies avancées. Aujourd’hui, notre relation est très forte et positive. L’Inde considère le Maroc comme un partenaire stable, moderne et stratégiquement situé entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe. De son côté, le Maroc voit l’Inde comme une puissance mondiale montante, un leader technologique et un partenaire de développement fiable. Nous avons également été solidaires dans les moments difficiles. Pendant la pandémie de la Covid-19, l’Inde a fourni au Maroc 7 millions de doses du vaccin Covishield ainsi que plusieurs médicaments essentiels. Je suis convaincu que nos relations continueront à se renforcer dans les années à venir grâce à une vision commune du développement, de la stabilité et de la coopération Sud-Sud.



Quels sont aujourd’hui les domaines prioritaires de coopération entre Rabat et New Delhi, notamment sur le plan économique ? Quels secteurs offrent actuellement les meilleures opportunités de coopération ?

La coopération économique constitue aujourd’hui un pilier central des relations entre l’Inde et le Maroc. Le volume des échanges bilatéraux a atteint près de 4 milliards de dollars en 2025. Les principaux secteurs de coopération comprennent les engrais et phosphates, les produits pharmaceutiques, l’agriculture, l’agroalimentaire, le textile, l’automobile, les énergies renouvelables, les technologies de l’information, la santé ainsi que l’industrie de défense. Le Maroc a joué un rôle important dans l’essor de l’Inde comme puissance agroalimentaire mondiale grâce à son approvisionnement en phosphates et en engrais. Nous disposons notamment d’une coentreprise appelée OCP-IMACID pour la production d’acide phosphorique au Maroc, ainsi qu’une autre coentreprise en Inde, Paradeep Phosphates Limited. Nous observons également une forte expansion vers de nouveaux secteurs stratégiques. Dans l’industrie de défense, par exemple, Tata Advanced Systems a lancé une unité de production au Maroc. En septembre 2025, notre ministre de la Défense, M. Rajnath Singh, a signé avec le Maroc un accord historique de coopération dans le domaine de la défense. Dans le secteur automobile, des entreprises indiennes comme Varroc et Motherson Sumi sont déjà présentes au Maroc. Dans les technologies de l’information et les produits pharmaceutiques, des groupes tels que HCL, Sunpharma et Cipla disposent également d’une présence importante. Le Maroc offre des perspectives particulièrement prometteuses dans les domaines de la santé, du tourisme médical, des énergies renouvelables, de l’hydrogène vert, des technologies agricoles, de la mobilité électrique et des infrastructures énergétiques. Nous considérons également le Maroc comme une plateforme stratégique permettant aux entreprises indiennes d’accéder plus facilement aux marchés africains, européens et atlantiques.

Taj Mahal, Bollywood, les temples bouddhistes...c’est en gros ce que les Marocains savent de la culture indienne. Qu’est-ce que vous comptez faire pour renforcer les échanges culturels entre les deux pays et favoriser la compréhension entre les deux peuples ?

Les liens culturels entre nos deux pays sont profonds, émotionnels et fondés sur les peuples. Ils remontent au XIVe siècle, lorsque le grand voyageur marocain Ibn Battuta s’est rendu en Inde et a raconté ses découvertes dans ses écrits. Aujourd’hui encore, les Marocains manifestent un grand intérêt pour la culture indienne. Les films Bollywood, les chansons hindi et le cinéma indien sont très populaires au Maroc. Au-delà du cinéma, nos échanges culturels se développent à travers des programmes culturels, des festivals et des événements artistiques. Nous collaborons régulièrement avec l’Association indienne du Maroc et l’Association d’amitié Inde-Maroc pour célébrer des fêtes comme Diwali et Holi. Les touristes indiens apprécient également énormément le Maroc, notamment les villes impériales comme Marrakech, Fès et Meknès. Le yoga représente aussi un autre pont culturel important entre nos sociétés. Chaque année, à l’occasion de la Journée internationale du yoga, nous organisons des événements dans plusieurs villes marocaines comme Rabat, Casablanca, Marrakech, Tanger ou Meknès. Nous avons récemment célébré à Chellah l’inscription de Deepavali sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, un événement qui symbolise les liens spirituels et culturels entre nos peuples.



Le Programme indien de coopération technique et économique a permis à près de 1.000 professionnels marocains de bénéficier de formations dans divers domaines. Quels sont les secteurs les plus concernés et envisagez-vous d’élargir davantage ce programme ?

Le programme indien de coopération technique et économique, connu sous le nom d’ITEC, constitue l’un des piliers les plus importants de notre partenariat avec le Maroc. Près de 1.000 professionnels marocains ont déjà bénéficié de formations dans des domaines variés tels que la cybersécurité, la gestion de l’eau, l’administration publique, les technologies numériques et l’intelligence artificielle. Nous souhaitons désormais élargir ce programme vers de nouveaux secteurs comme les applications spatiales, la gestion des catastrophes, les startups et les technologies émergentes. Par ailleurs, grâce aux bourses entièrement financées de l’ICCR, plusieurs étudiants marocains poursuivent leurs études dans des établissements prestigieux en Inde, notamment les Indian Institutes of Technology. Ils deviennent de véritables ponts humains entre Rabat et New Delhi. L’Inde a également contribué à la création du Centre d’excellence pour les technologies de l’information à Casablanca, inauguré en 2018. Ce centre a déjà formé plus de 900 personnes et nous envisageons aujourd’hui de le moderniser afin de renforcer davantage les compétences numériques et l’enseignement de l’intelligence artificielle.

L’Inde est devenue un leader mondial dans le domaine des infrastructures publiques numériques. Quels sont les facteurs clés de cette réussite et comment le Maroc peut-il s’inspirer de l’expérience indienne ?

L’Inde a réussi une importante transformation numérique grâce à une infrastructure publique moderne, accessible et inclusive. Ce modèle repose sur ce que l’on appelle «India Stack», un écosystème de services numériques comprenant notamment Aadhaar, le système indien d’identité numérique, UPI, une plateforme de paiement instantané, ainsi que DigiLocker, un coffre-fort numérique permettant de stocker des documents officiels en toute sécurité. Le Maroc s’est déjà inspiré de cette expérience à travers le développement du Registre national de la population, basé sur la plateforme MOSIP, un système numérique open source similaire au modèle Aadhaar indien. Cette coopération a permis de mieux orienter les programmes d’aide sociale vers leurs bénéficiaires. Aujourd’hui, l’Inde et le Maroc travaillent ensemble au développement de nouveaux outils numériques. Les deux pays souhaitent également renforcer leur coopération autour de DigiLocker et du système de paiement UPI, qui permet des transferts d’argent rapides, sécurisés et à très faible coût. Par ailleurs, HCL Software collabore actuellement avec Atlas Cloud Services pour développer des services administratifs numériques au Maroc. Nous explorons également des pistes de coopération dans la gestion des catastrophes naturelles grâce à des systèmes d’alerte rapide face aux risques climatiques.

Alors que le Maroc se positionne comme une porte d’entrée vers l’Afrique, envisagez-vous le développement de partenariats tripartites entre l’Inde, le Maroc et d’autres pays africains dans les années à venir ? Quelles sont les attentes de l’Inde de la quatrième édition du Sommet du Forum Inde-Afrique qui se tiendra à New Delhi les 30 et 31 mai 2026 ?

Absolument. Nous considérons le Maroc comme un partenaire stratégique majeur sur le continent africain et comme une passerelle essentielle entre l’innovation indienne et les aspirations africaines. L’Inde souhaite développer avec le Maroc des partenariats tripartites ambitieux dans plusieurs secteurs, notamment l’agriculture, les énergies renouvelables, la gouvernance numérique et le développement durable. Le quatrième Sommet du Forum Inde-Afrique, prévu les 30 et 31 mai 2026 à New Delhi, constituera une étape importante pour définir une nouvelle phase du partenariat entre l’Inde et l’Afrique. Le thème du sommet sera «IA SPIRIT», c’est-à-dire «India-Africa Spirit of Innovation, Resilience and Inclusive Transformation». L’approche de l’Inde envers l’Afrique repose sur le partenariat, le respect mutuel et le développement partagé. Lors de sa présidence du G20, l’Inde a soutenu l’intégration de l’Union africaine comme membre permanent du G20. Nous souhaitons également aligner notre vision «Viksit Bharat 2047» avec l’Agenda 2063 de l’Afrique. Sa Majesté le Roi Mohammed VI avait participé au troisième Sommet du Forum Inde-Afrique en 2015, donnant une impulsion très forte aux relations bilatérales. Cette année encore, nous avons adressé une invitation à Sa Majesté le Roi à l’occasion de cette quatrième édition. Nous sommes convaincus que ce sommet renforcera davantage la coopération entre l’Inde, le Maroc et l’ensemble du continent africain, tout en consolidant le dialogue Sud-Sud auquel nos deux pays sont profondément attachés.
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