LE MATIN
02 Février 2026
À 14:17
L’intelligence artificielle n’est pas un sujet nouveau. «On a l’impression que l’IA est quelque chose de tout à fait nouveau. C’est quelque chose qui existe depuis une cinquantaine d’années, voire plus. Elle a mûri et on commence à voir des choses nouvelles. En réalité, l’IA est le fruit d’une évolution longue et progressive», explique
Nasser Kettani, expert Tech & DPO. Selon ce dernier, qui était l’invité de l’émission L’Info en Face du journal «
Le Matin», il y a trois grandes dimensions de l’IA.
La première est l’IA qui permet d’analyser des données pour prendre des décisions (donner un crédit, vérifier les fraudes...). C’est ce qui se fait depuis des années déjà. Selon Kettani, ce type d’IA est déjà très puissant, même s’il n’est pas toujours visible pour le grand public. La deuxième dimension, l’
IA générative, est arrivée plus récemment avec ChatGPT et d’autres outils similaires, permettant de générer du texte, de la vidéo... «Cette IA générative se manifeste dans des systèmes qui nous permettent de créer quelque chose : produire un texte, une image, une vidéo, une musique, un son ou différents types de texte», explique l’expert. Ceci est nouveau, et c’est cela l’IA générative. «Mais cela n’empêche pas que la première continue à exister. Elle est très puissante et n’est pas toujours visible», précise Kettani. La troisième génération se développe autour des agents, capables de prendre des décisions et d’agir :
ChatGPT, lui, reste passif si on ne lui parle pas. Les agents, eux, vont prendre des décisions et agir. Ils pourront par exemple réserver un billet d’avion, effectuer une transaction financière, et autres. L’expert précise que, probablement demain, il y aura de nouvelles formes d’intelligence artificielle.
L’importance de l’écosystème global
Concernant la stratégie nationale et le financement, Kettani insiste sur l’importance de l’écosystème global. «Il doit certainement y avoir des fonds mobilisés. Beaucoup de choses ont été annoncées autour des instituts Jazari, c’est la grosse annonce... mais je pense qu’on ne peut pas se limiter aux instituts Jazari. Il y a du travail qui est fait sur les startup, sur la formation, à l’université, etc., donc c’est un écosystème», note-t-il. Il souligne que l’investissement ne se limite pas à l’IA. Pour lui, il est difficile de dire qu’on va mobiliser de l’argent uniquement pour la stratégie digitale 2030. Une partie de cet argent ira à la formation, mais il y aura aussi de la formation sur l’IA, sur le cloud, sur la cybersécurité, sur le développement... C’est un énorme chantier, et l’IA en fait partie. Cela étant, l’expert a insisté sur les deux volets de la stratégie. Il y a le volet public, c’est-à-dire l’administration publique, et le volet industrie. «Le ministère porte ces deux sujets : la réforme de l’administration, et donc il doit voir comment l’IA peut servir à cette réforme... Et de l’autre côté, il porte le sujet de l’économie numérique, avec des idées pour développer l’IA dans l’économie numérique, autour des startup et d’autres projets», souligne Kettani. Pour ce dernier, qui se veut critique, certes la réforme de l’administration avance, mais il faut qu’elle prenne un rythme accéléré, ce qui n’est pas encore le cas.
Et si l’intelligence artificielle devenait le levier d’une nouvelle souveraineté pour le Sud global ? Pour Francisco Cordoba, chercheur au sein du programme Marie Curie, spécialiste des infrastructures numériques et fondateur de plusieurs startups technologiques entre l’Europe, l’Asie et l’Amérique latine, les pays émergents doivent cesser de consommer des technologies pensées ailleurs. De passage à Rabat pour les Atlantic Dialogues, il appelle à bâtir des modèles d’IA enracinés dans les langues, les cultures et les priorités locales. Le Maroc, dit-il, a les atouts pour fédérer une dynamique Sud-Sud ambitieuse, entre l’Afrique, l’Amérique latine et l’Europe du Sud. Dans cet entretien, il esquisse les contours d’un nouvel ordre numérique fondé sur l’indépendance, la coopération et l’intelligence contextuelle.
Quant à l’
économie numérique, il insiste sur le rôle central du digital. Pour lui, il s’agit d’un sujet complexe, car il est question de transformer l’économie globalement pour que le digital devienne prépondérant. Cela signifie qu’on ne se contente pas de consommer du digital, mais qu’on le produit et qu’on développe des b
usiness models qui génèrent du digital.
Les PME n’ont pas le choix
S’agissant des PME et TPE, l’expert souligne que l’IA est devenue indispensable. «Une technologie qui touche tout le monde peut augmenter tout le monde. La TPE et la PME n’ont pas le choix aujourd’hui que d’utiliser l’IA pour se développer. Passer à côté de cette opportunité serait une erreur pour nos patrons de PME, qui doivent regarder l’IA et voir comment l’utiliser dans leur business quotidien», affirme Kettani. Bien entendu, il faut bien garder à l’esprit que la recherche et l’innovation restent un enjeu stratégique majeur. Pour l’expert, on parle beaucoup de Made in Morocco alors qu’en pratique on fait très peu de recherche et développement. Il n’y a pas d’innovation locale dans ce domaine. L’innovation est réalisée ailleurs. Pour l’expert, le Maroc a besoin de développer l’innovation locale... Le digital, et l’IA en particulier, offrent cette opportunité, celle de commencer à innover et créer des choses uniques.
Une IA territorialisée
L’expert a également développé l’idée d’une IA territorialisée et adaptée aux besoins locaux. « Je pense que c’est la vision. Ce que je sens... c’est que le Jazari de Tanger va peut-être travailler sur des sujets industriels propres à la région, avec son écosystème. Celui d’Agadir traitera des enjeux locaux. Celui de Dakhla, de ceux de sa région. Il faut être ultra-ciblé », recommande l’expert, qui estime que le digital est perçu comme un levier de désenclavement et de développement territorial. En effet, c’est la plus belle opportunité pour désenclaver les territoires... Il permet d’apporter en outre la santé et l’éducation à chaque Marocain, quel que soit son village, quel que soit son lieu de résidence, et des opportunités économiques partout. Et pour éviter les biais externes, Kettani insiste sur l’importance de produire localement certaines IA. Pour lui, si l’on veut faire de l’agriculture intelligente, il faudra développer des IA locales pour l’agritech. C’est pareil pour l’éducation : sinon, on utilisera des technologies développées ailleurs, avec des biais différents. Cela dit, l’expert insiste sur la complémentarité entre consommation et production locale. «On ne peut pas tout produire. Certaines technologies seront consommées car elles sont déjà prêtes, mais d’autres devront être développées localement pour le long terme... Il faut faire de la recherche appliquée, concrète, qui serve réellement», note Kettani. Pour ce dernier, il est nécessaire de créer un écosystème : laboratoires de recherche, universités, startup, entreprises locales doivent collaborer.
Pousser les entreprises à innover
Par ailleurs, les mécanismes d’incitation restent également cruciaux et, de ce fait, il faut selon Kettani travailler sur des politiques publiques pour pousser les entreprises à innover. Par exemple, les crédits d’impôt recherche, qui existent ailleurs... Ce mécanisme a sauvé l’industrie aéronautique en Europe, car il a permis de garder les ingénieurs dans le pays pour qu’ils puissent travailler sur la recherche locale. Enfin, Kettani a insisté sur l’importance d’une stratégie cohérente et continue. «Je pense qu’il faut un rythme marathonien, pour durer dans le temps, et un rythme de sprinteur... Il y a cinq ans, on ne parlait pas d’IA comme aujourd’hui... Ces deux rythmes sont nécessaires. Il faut aussi de la continuité. Lorsqu’on lance une stratégie, surtout en année électorale, il ne faut pas casser le rythme et il faut continuer l’exécution... Toutes les pièces du puzzle sont importantes», conclut l’expert.