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Programme du gouvernement El Mansouri : la lecture de Mohamed Adnane Debbagh

Au lendemain de la présentation du programme gouvernemental, les ambitions affichées par le nouvel Exécutif soulèvent plusieurs interrogations sur leur faisabilité. Si la volonté de mesurer l’impact des politiques publiques marque une évolution positive, les objectifs de croissance, d’investissement et d’emploi restent confrontés à d’importantes contraintes économiques et budgétaires. Une analyse livrée par Mohamed Adnane Debbagh, enseignant en relations internationales et en géopolitique à l’ISCAE, dans l’émission «L’Info en Face» sur Matin TV.

21 Octobre 2026 À 15:57

Le nouveau gouvernement El Mansouri peut-il réellement changer la donne politique et économique au Maroc ? Au lendemain de la présentation du programme gouvernemental devant le Parlement, Mohamed Adnane Debbagh estime que le nouvel Exécutif dispose de plusieurs atouts, mais qu’il devra rapidement démontrer sa capacité à agir sur les difficultés structurelles de l’économie et à restaurer la confiance des citoyens. Invité de l’émission «L’Info en Face» sur Matin TV, l’enseignant en relations internationales et en géopolitique à l’ISCAE relève d’abord la portée symbolique de la nomination, pour la première fois au Maroc, d’une femme à la tête du gouvernement. Une évolution qui, selon lui, contribue à renforcer l’image du Royaume, aussi bien sur le plan national qu’international. Mais cette dimension symbolique ne suffit pas à elle seule à créer une nouvelle dynamique politique. L’analyste rappelle que le gouvernement entre en fonction dans un contexte marqué par une participation électorale relativement faible. Si sa légitimité constitutionnelle ne fait aucun doute, estime-t-il, la question de sa légitimité populaire et de sa capacité à regagner la confiance d’une partie des citoyens reste entière.



Parmi les éléments positifs du programme présenté par Fatima Ezzahra El Mansouri, M. Debbagh retient particulièrement l’évaluation de l’impact des politiques publiques. «Elle ne s’est pas contentée de dire que nous allons faire, faire, faire, c’est-à-dire étaler un certain nombre de promesses. Elle a parlé de la nécessité de voir l’impact des politiques publiques», souligne-t-il. Pour l’universitaire, cette approche marque une évolution dans la manière d’envisager l’action gouvernementale. Il ne s’agit plus uniquement d’annoncer des investissements ou de mobiliser des ressources, mais de mesurer leurs effets réels sur les conditions de vie de la population. «Cette question de mesure de l’impact transforme le débat politique au Maroc», considère-t-il, tout en jugeant cette orientation «intelligente».

L’exercice reste néanmoins incomplet à ses yeux. Chercher à améliorer les résultats des politiques publiques est une bonne chose, encore faut-il comprendre pourquoi les investissements et les moyens mobilisés jusqu’à présent n’ont pas toujours produit les effets attendus. Cette démarche devrait, selon lui, conduire le gouvernement à identifier les blocages qui freinent l’efficacité de l’action publique. Dans cette perspective, il accueille favorablement plusieurs engagements annoncés par la Cheffe du gouvernement, notamment la lutte contre l’enrichissement illicite, la transparence de la commande publique, l’accès des PME aux marchés publics et l’approfondissement de la régionalisation. Ces réformes présentent un intérêt particulier dans un contexte de ressources budgétaires limitées. Pour M. Debbagh, le gouvernement doit privilégier des interventions capables d’améliorer le fonctionnement de l’économie sans nécessairement exiger de nouvelles dépenses importantes.

Investissement privé : un objectif ambitieux, mais un mode d’emploi à préciser

C’est sur le terrain économique que les réserves de l’analyste deviennent plus marquées. Il s’interroge notamment sur l’ambition affichée par le gouvernement de porter la contribution de l’investissement privé à deux tiers de l’investissement total à l’horizon 2031. Un objectif qu’il juge particulièrement ambitieux, mais dont les modalités de réalisation restent, selon lui, insuffisamment expliquées. «Je pense qu’il faut qu’ils nous disent comment», insiste-t-il. L’universitaire observe que les principaux leviers évoqués, notamment les Centres régionaux d’investissement, les dispositifs d’encouragement à l’investissement, le financement et les mesures de soutien aux PME, ont déjà été mobilisés par les précédents gouvernements. Or ces mécanismes n’ont pas permis jusqu’à présent de modifier significativement la structure de l’investissement national. «Si vous proposez les mêmes thérapies, vous aurez les mêmes résultats», prévient-il.



Au-delà de l’objectif exprimé en pourcentage, M. Debbagh appelle également à clarifier les montants d’investissement nécessaires pour parvenir à cette nouvelle répartition. Il rappelle que l’investissement public dépasse actuellement 300 milliards de dirhams et pourrait continuer à progresser au cours des prochaines années, compte tenu des grands chantiers engagés par le Royaume. Dans ces conditions, inverser le rapport entre investissement public et privé suppose une augmentation considérable des capitaux mobilisés par les entreprises. À l’inverse, réduire fortement l’investissement public pour atteindre mécaniquement la proportion souhaitée risquerait, selon lui, de pénaliser l’économie nationale.

Une croissance de 5% difficile à soutenir sur toute la législature

Autre interrogation majeure : la capacité de l’économie marocaine à atteindre durablement 5% de croissance. Pour l’invité, cet objectif constitue une condition essentielle à la réalisation des engagements sociaux et économiques annoncés. Il rappelle que le programme repose sur une combinaison d’objectifs macroéconomiques exigeants : une inflation contenue à 2% et un déficit budgétaire de 3%. Le problème réside, selon lui, dans la structure actuelle du système productif marocain, encore fortement exposé aux aléas climatiques.

La volatilité de la production agricole rend difficile le maintien d’une croissance élevée sur plusieurs années consécutives. Quant à l’industrie et aux services, ils ne disposent pas encore, à ses yeux, d’une capacité suffisante pour compenser durablement ces fluctuations. «Entre mes espérances et les réalités du terrain, je pense qu’il y a un écart important», affirme-t-il. L’analyste attire également l’attention sur les difficultés de financement de l’investissement privé, notamment l’accès à l’épargne et au crédit, dans un environnement où les besoins de financement de l’État demeurent importants. Il considère par ailleurs que la maîtrise de l’inflation dépend aussi de facteurs extérieurs, notamment des tensions géopolitiques et de l’évolution des prix internationaux.

Pouvoir d’achat : agir sur la concurrence et les circuits de distribution

Sur la question du pouvoir d’achat, M. Debbagh estime que les mesures de soutien aux revenus ne pourront produire tous leurs effets sans une réforme du fonctionnement des marchés. Il invite notamment le gouvernement à s’attaquer aux dysfonctionnements des circuits de distribution des produits agricoles et à examiner les conditions de concurrence dans différents secteurs. «Est-ce que, dans tous les secteurs, la concurrence se pratique de manière à ce que le prix corresponde à la réalité des marchés nationaux et internationaux ?» s’interroge-t-il. Pour l’universitaire, certaines réformes pourraient contribuer à contenir les prix sans nécessiter de moyens budgétaires supplémentaires considérables. Il cite notamment la nécessité de fluidifier les circuits de commercialisation et de renforcer les règles de concurrence entre les opérateurs économiques.

La réforme de l’impôt sur le revenu, annoncée par le gouvernement pour améliorer les revenus nets des salariés, suscite également des interrogations. M. Debbagh relève que le programme gouvernemental introduit une dimension progressive dans la réalisation des engagements électoraux. Une approche qu’il considère comme plus réaliste au regard des contraintes budgétaires, mais qui pourrait également alimenter les attentes et les frustrations si les résultats tardent à se matérialiser. Il souligne en outre que les gains de pouvoir d’achat liés à une baisse de la fiscalité directe pourraient être partiellement absorbés par l’évolution des prix et des prélèvements indirects.

Emploi : la formation ne peut remplacer la création d’activités productives

Le volet de l’emploi constitue une autre source de réserve pour l’analyste, qui relève l’absence d’un objectif chiffré global de créations nettes d’emplois dans la déclaration gouvernementale. Il distingue les dispositifs destinés à faciliter l’insertion professionnelle des jeunes des politiques économiques capables de générer durablement de nouveaux postes de travail. Selon lui, multiplier les programmes de formation, les stages et les premières expériences professionnelles ne répond pas nécessairement aux besoins de recrutement des entreprises. «Nous, au Maroc, nous avons besoin de secteurs productifs qui créent de l’emploi, de services qui créent de l’emploi. Il faut aller là», insiste-t-il. L’enjeu consiste donc à identifier les obstacles qui empêchent le développement des activités industrielles et des services, plutôt que de concentrer les efforts

uniquement sur l’accompagnement des demandeurs d’emploi. Pour M. Debbagh, une véritable politique de l’emploi doit d’abord reposer sur la création de nouvelles activités productives.

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