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Quels enseignements tirer des récentes inondations pour la politique hydrique (PCNS)

Les inondations enregistrées dans plusieurs régions du Maroc interviennent dans un contexte climatique contrasté, amenant à reconsidérer la gestion hydrique nationale. Longtemps centré sur le défi de la rareté, les politiques publiques font désormais face à une réalité marquée par l’alternance de sécheresses prolongées et de précipitations diluviennes, ce qui conduit à repenser l’articulation entre les choix hydrauliques, les dispositifs d’anticipation et les stratégies d’approvisionnement. L’analyse de Abdelhafid Debbarh, professeur de l’enseignement supérieur et chercheur en ingénierie de l’eau et de l’irrigation, éclaire ces évolutions. Pour lui, l’enjeu désormais ne se limite plus à mobiliser la ressource, mais à en anticiper les fluctuations. Dès lors, la gestion de l’eau tend, dit-il, à évoluer vers une approche davantage orientée vers la prévention des risques à la lumière d’une lecture fine des dynamiques climatiques.

Inondations dans la région de Sidi Slimane. Ph. Saouri

13 Février 2026 À 17:30

Les crues observées ces derniers mois, notamment dans les bassins du Loukkos et du Gharb, dépassent le simple cadre de l’événement ponctuel. Elles rappellent combien la gestion de l’eau évolue aujourd’hui dans un contexte marqué par l’imprévisibilité et l’enchaînement de sécheresses prolongées et de pluies soudaines, souvent dévastatrices. Invité de l’émission «Les Mardis du PCNS», diffusée par le Policy Center for the New South, Abdelhafid Debbarh, professeur de l’enseignement supérieur en ingénierie de l’eau et de l’irrigation, resitue ces épisodes dans une évolution plus large du rapport du Maroc à l’eau, entre continuité des choix structurants et adaptations progressives aux nouvelles réalités hydrologiques.

Un climat marqué par des déséquilibres hydriques persistants

De prime abord, Abdelhafid Debbarh invite à revenir aux caractéristiques structurelles du climat marocain, marqué par une répartition inégale des ressources en eau selon les régions. Les bassins du Nord, notamment celui du Loukkos, concentrent une part importante des apports hydriques, tandis que d’autres territoires demeurent durablement exposés au déficit. À cette disparité géographique s’ajoute une forte saisonnalité des précipitations : l’essentiel des apports se concentre durant la période hivernale, imposant une gestion anticipée du stockage afin de répondre aux besoins estivaux.



Dans ce contexte, la place centrale des barrages dans la stratégie nationale apparaît moins comme un choix conjoncturel que comme une nécessité structurelle. «Les barrages jouent un rôle fonctionnel majeur», souligne l’expert, rappelant qu’ils assurent à la fois la mobilisation des ressources et l’atténuation de l’intensité des crues, en régulant des volumes d’eau soumis à une variabilité croissante.

Les barrages, pilier historique de la gestion des crues

De ce fait, la politique des grands ouvrages hydrauliques engagée sous Feu S.M. le Roi Hassan II continue de structurer en profondeur la gestion de l’eau au Maroc. Pour Abdelhafid Debbarh, ces infrastructures ont contribué à transformer durablement la manière dont certaines régions font face aux crues, en réduisant une vulnérabilité autrefois plus marquée. Il rappelle notamment que, avant leur mise en service, des territoires comme la plaine du Gharb avaient connu des inondations d’une ampleur exceptionnelle, témoignant de l’absence de dispositifs de régulation capables d’absorber les apports massifs en eau.

Aujourd’hui encore, des barrages tels qu’Al Wahda ou Oued El Makhazine jouent un rôle déterminant en atténuant l’intensité des épisodes extrêmes. Leur gestion demeure toutefois un exercice d’équilibre délicat : lorsque les niveaux de remplissage atteignent des seuils critiques, des lâchers d’eau deviennent nécessaires pour préserver la sécurité des ouvrages et des populations. Dans le bassin du Loukkos, où les réserves ont frôlé les 145% de leur capacité, ces opérations ont conduit à des évacuations importantes, avec des répercussions hydrologiques en aval, illustrant la complexité d’une régulation confrontée à des apports de plus en plus irréguliers.

Après la sécheresse, le retour des extrêmes hydriques

Les récentes inondations illustrent parfaitement cette réalité. Pour Abdelhafid Debbarh, elles traduisent une évolution significative du régime hydrique national : le Maroc ne se trouve plus seulement confronté à la rareté, mais à une succession d’extrêmes où alternent sécheresses prolongées et épisodes pluvieux intenses. Après sept années marquées par un déficit hydrique persistant, les précipitations enregistrées entre septembre et fin janvier – près de 600 mm dans certains secteurs du bassin du Loukkos – reflètent l’ampleur de ces variations, qui bouleversent les repères habituels de gestion. Dès lors, la question ne se limite plus à mobiliser la ressource, mais à en anticiper les fluctuations. Selon l’expert, la gestion de l’eau tend ainsi à évoluer vers une approche davantage orientée vers la prévention des risques, reposant sur l’anticipation, l’ajustement des dispositifs opérationnels et une lecture plus fine des dynamiques climatiques.

Gouvernance de l’eau : une architecture institutionnelle structurée

Au-delà des seules réponses techniques, Abdelhafid Debbarh met en avant le rôle structurant du cadre institutionnel, organisé autour des bassins hydrauliques, considérés comme l’échelle la plus pertinente pour la planification de la gestion de l’eau. Chaque agence de bassin élabore des plans de gestion en concertation avec les acteurs publics, les collectivités territoriales et les représentants locaux, avant leur mise en cohérence au niveau national. Selon l’expert, cette organisation permet d’appréhender de manière intégrée les besoins et les contraintes propres à chaque territoire, en tenant compte des spécificités hydrologiques et des réalités locales. Dans cette logique, la gouvernance de l’eau repose sur un exercice d’équilibre permanent entre des usages multiples – alimentation en eau potable, irrigation agricole, développement territorial – alors même que la pression sur la ressource s’intensifie.

Parmi les instruments mobilisés face à la sécheresse, les transferts interbassins occupent une place particulière dans la stratégie nationale. M. Debbarh tient toutefois à en préciser la finalité : ces infrastructures ont d’abord vocation à rééquilibrer la disponibilité de l’eau entre bassins excédentaires et territoires déficitaires, afin de sécuriser l’approvisionnement, notamment en eau potable. Mais elles ne constituent pas, pour autant, un dispositif destiné à la gestion des crues. L’expert rappelle que leur fonction première relève de la lutte contre la sécheresse et de l’optimisation de la disponibilité de l’eau, et non de l’atténuation des épisodes d’inondation. Cette distinction, souligne-t-il, demeure essentielle pour appréhender la logique d’ensemble des politiques hydriques et éviter de confondre des outils conçus pour répondre à des enjeux différents.

Anticipation et gestion dynamique des barrages

Outre leur fonction de stockage, les barrages font désormais l’objet d’un pilotage plus attentif au quotidien. Abdelhafid Debbarh souligne le rôle déterminant des données issues de la météorologie nationale, qui permettent d’anticiper les épisodes pluvieux et d’ajuster en amont leur exploitation. Concrètement, explique-t-il, il s’agit de préserver des volumes disponibles afin d’accueillir des apports exceptionnels lorsque les prévisions l’exigent, dans une logique visant à concilier sécurité des installations et protection des zones situées en aval. Cette approche plus réactive traduit une adaptation progressive à des conditions hydrologiques devenues plus changeantes.
Dans cette lecture d’ensemble, Abdelhafid Debbarh rappelle une idée forte : «L’eau a une mémoire». Lors des épisodes de forte montée des eaux, les cours d’eau tendent à retrouver leurs anciens tracés et leurs zones d’expansion naturelles. Lorsque l’urbanisation et les documents d’aménagement ne prennent pas en compte le lit majeur des oueds, certaines zones se trouvent alors dans une situation de vulnérabilité critique. Pour l’expert, ces situations traduisent moins l’imprévisibilité des crues que la nécessité d’intégrer davantage les logiques naturelles des écoulements dans les choix d’aménagement du territoire.
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