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Selon Charafat Afailal, les politiques publiques de l'eau gagneraient à être réajustées

Intervenant dans le cadre de l’émission «Fi Al-Omk» (produite et diffusée par le Parti du progrès et du socialisme), Charafat Afailal, ancienne secrétaire d’État chargée de l’Eau, interroge la cohérence et la pertinence des orientations stratégiques en matière de gouvernance des ressources en eau. Tout en mettant en garde contre les répercussions de certains choix, cette membre du bureau politique du PPS appelle en filigrane à redéfinir les priorités et à effectuer des arbitrages à bon escient afin de d’assurer une articulation durable entre sécurité hydrique, exigence écologique et rationalité économique. Pour elle «il ne s’agit ni de contester la vocation agricole du pays, ni d’entraver sa contribution économique, mais de rechercher un arbitrage explicite entre performance productive et soutenabilité hydrique».

09 Janvier 2026 À 17:40

La raréfaction progressive des ressources en eau reconfigure, de manière tangible, les priorités économiques, territoriales et sociales du pays. Dès lors, il est primordial de faire des choix judicieux et surtout de ne pas hésiter à remettre en question certaines politiques qui pourraient s’avérer inefficaces, voire contreproductives. C’est l’idée principale qui ressort de l’intervention par Charafat Afailal, membre du bureau politique du Parti du progrès et du socialisme, ancienne secrétaire d’État chargée de l’Eau et experte en ressources hydriques, qui s’exprimait dans une émission diffusée sur le site du parti. Dans sa lecture, elle a analysé les dynamiques démographiques, les orientations agricoles et les dispositifs institutionnels à l’œuvre pour interroger la cohérence globale du modèle hydrique national et sa capacité à allier développement socioéconomique et gestion durable de la ressource.


Du stress hydrique à la pénurie structurelle

D’entrée de jeu, Mme Afailal tient à rappeler certains constats s’agissant de la situation hydrique du Royaume. L’experte en ressources hydriques s’appuie sur les référentiels internationaux qui mesurent la disponibilité annuelle d’eau par habitant, tous usages confondus – eau potable, agriculture, industrie, production énergétique, écosystèmes et activités touristiques. Ce cadre méthodologique permet, souligne-t-elle, d’apprécier non seulement l’abondance apparente de la ressource, mais surtout sa capacité réelle à soutenir durablement l’ensemble des besoins économiques et sociaux.

Deux seuils structurent cette grille de lecture. En deçà de 1.000 m³ par habitant et par an, un pays entre dans une situation de stress hydrique. Lorsque la disponibilité descend sous la barre des 500 m³, il bascule dans la pénurie, parfois qualifiée de pauvreté hydrique, tant la ressource devient alors insuffisante pour satisfaire les usages essentiels. Or, rappelle l’ancienne secrétaire d’État, le Maroc évoluait, dans les années 1960, à des niveaux largement supérieurs à ces seuils. Le paysage hydrique s’est depuis profondément contracté. Aujourd’hui, la disponibilité moyenne se situe autour de 650 m³ par habitant et par an, et les projections convergent vers un franchissement du seuil critique des 500 m³ à l’horizon 2030, soit dans moins d’une décennie.

Cette trajectoire, insiste-t-elle, n’est pas surprenante tant elle résulte d’une dynamique cumulative : croissance démographique soutenue, extension urbaine rapide, intensification des investissements productifs et élévation continue des besoins domestiques et industriels dessinent, de manière presque mécanique, une courbe descendante de la ressource disponible par habitant. Dès lors, le pays ne se dirige pas vers une tension passagère, mais vers une pénurie structurelle, appelée à s’inscrire dans la durée, alerte-t-elle. Ce basculement impose, selon Mme Afailal, une relecture profonde des politiques publiques, aussi bien dans leurs arbitrages sectoriels que dans leurs priorités d’investissement et leurs instruments de régulation.

L’agriculture, pivot économique et principal consommateur

Au cœur des déséquilibres hydriques identifiés par Charafat Afailal situe le secteur agricole. Selon les données qu’elle avance, près de 87% des ressources en eau mobilisées au Maroc sont absorbées par l’agriculture, «un niveau sensiblement supérieur aux moyennes observées à l’échelle internationale». Cette prédominance procède, dit-elle, de choix stratégiques assumés, qui ont fait de l’agriculture un levier central de croissance, de création d’emplois et de génération de devises.

Cette centralité économique se reflète dans la contribution du secteur au produit intérieur brut, estimée entre 15 et 20%, confirmant le rôle structurant de l’activité agricole dans l’architecture productive nationale. Pour autant, observe l’ancienne secrétaire d’État chargée de l’Eau, certaines orientations productives apparaissent désormais en décalage avec la contraction durable de la ressource et les mutations du contexte climatique. Lorsque la dynamique d’expansion agricole s’affranchit des contraintes hydriques, elle alimente une surexploitation préoccupante des nappes phréatiques, faisant peser un risque croissant sur la soutenabilité des territoires et sur la résilience des écosystèmes.

D’où la position qu’elle revendique sans ambiguïté : il ne s’agit ni de contester la vocation agricole du pays, ni d’entraver sa contribution économique, mais de rechercher un arbitrage explicite entre performance productive et soutenabilité hydrique. Autrement dit, la poursuite de la croissance agricole ne peut plus être dissociée d’une lecture rigoureuse des capacités réelles de la ressource, sous peine d’aggraver des déséquilibres appelés à devenir structurels.

Une stratégie nationale fragilisée par ses angles morts

Revenant sur la stratégie nationale de l’eau engagée en 2009, l’ancienne secrétaire d’État chargée de l’Eau rappelle qu’elle s’articulait autour de trois piliers structurants : la maîtrise de la demande, le développement de l’offre et l’adaptation aux mutations climatiques, adossés à une ambition de modernisation de la gouvernance du secteur. L’architecture conceptuelle était cohérente, elle traduisait la volonté d’inscrire la politique hydrique dans une logique d’anticipation et de planification de long terme.

Dans la mise en œuvre, concède toutefois Mme Afailal, l’équilibre entre ces piliers n’a pas été respecté. La gestion de la demande a constitué le maillon le plus fragile. Les pertes dans les réseaux, la persistance d’usages peu efficients, le vieillissement des infrastructures et l’insuffisance des investissements dédiés à leur modernisation ont longtemps été relégués au second plan, au motif qu’ils relevaient d’un investissement jugé peu productif économiquement. Ce biais d’arbitrage a retardé, selon l’experte, les ajustements nécessaires et accentué certaines vulnérabilités structurelles.

Progressivement, la stratégie a été traduite dans le Plan national de l’eau, désormais projeté à l’horizon 2050, consacrant le primat de la planification stratégique dans un secteur où la capacité d’anticipation conditionne directement la résilience des systèmes hydriques. Pour autant, un angle mort persiste, souligne-t-elle : la faiblesse des mécanismes de suivi et d’évaluation des politiques publiques. En dehors de quelques programmes adossés à des partenaires internationaux, aucun document officiel exhaustif ne permet, à ce stade, d’apprécier objectivement les performances atteintes, d’identifier les écarts constatés ni de formaliser les ajustements requis. Une lacune qui, selon elle, fragilise la capacité de pilotage et de réorientation stratégique de l’action publique.

Goutte-à-goutte : le paradoxe de l’efficience

Autre point d’alerte soulevé par Charafat Afailal : le déploiement massif de l’irrigation au goutte-à-goutte, fortement subventionnée dans le cadre du Plan Maroc Vert, parfois jusqu’à 100% du coût des équipements. Conçue à l’origine pour réduire la consommation d’eau par unité de surface et moderniser les pratiques d’irrigation, cette technologie a néanmoins produit un effet paradoxal, révélateur des limites d’une approche strictement techniciste.

En l’absence d’un encadrement rigoureux des volumes effectivement prélevés, le gain d’efficience a incité de nombreux exploitants à étendre les superficies cultivées et à intensifier les investissements agricoles, neutralisant, voire annulant, les économies hydriques initialement attendues. À ce stade, relève l’ancienne secrétaire d’État, aucune donnée consolidée ne permet d’objectiver précisément les volumes d’eau réellement économisés dans le cadre du programme national d’économie d’eau d’irrigation.

Ce constat conduit à une mise en garde sans équivoque : l’innovation technologique, aussi performante soit-elle, ne saurait produire d’effets durables en l’absence d’une régulation ferme des usages et des prélèvements. Sans articulation claire entre modernisation des outils et pilotage des volumes, l’efficience technique risque de se transformer en facteur d’amplification de la pression sur la ressource.

Dessalement : une réponse ciblée, non universelle

Sur le registre du dessalement, l’ancienne responsable gouvernementale articule son analyse autour d’une différenciation claire des usages, mettant en regard les capacités opérationnelles de cette technologie et les contraintes économiques qui en conditionnent l’extension et les modalités de déploiement. Dans ce sens, elle rappelle que cette technologie constitue un levier pertinent pour sécuriser l’approvisionnement en eau potable, en particulier dans les zones côtières, où la proximité des ressources marines et la concentration démographique justifient son déploiement.

Pour autant, la portée du dessalement demeure intrinsèquement limitée. Son coût de production, évalué, selon les estimations qu’elle évoque, entre 5 et 8 dirhams par mètre cube, en restreint l’accessibilité à une fraction étroite des usagers agricoles. Dans un paysage agricole où près de 80% des exploitants sont de petits agriculteurs, la généralisation d’une eau dessalée pour l’irrigation apparaît économiquement irréaliste, estime-t-elle.

Dans ces conditions, le dessalement ne peut constituer qu’une solution d’appoint, réservée à certaines cultures à forte valeur ajoutée, capables d’absorber un tel coût sans compromettre leur viabilité économique. Il ne saurait, en revanche, se substituer de manière systémique aux ressources conventionnelles pour soutenir l’agriculture de masse. En filigrane, l’ancienne secrétaire d’État rappelle ainsi une exigence de cohérence : la diversification de l’offre hydrique ne peut tenir lieu de réponse globale sans un rééquilibrage préalable des usages et des priorités.

Le primat de l’arbitrage public

Dans ce faisceau de contraintes imbriquées, l’ancienne secrétaire d’État chargée de l’Eau conteste l’idée selon laquelle l’État serait privé de marges d’action pour infléchir les pratiques agricoles. Sans intervenir sur le choix direct des cultures, les autorités disposent d’un levier décisif : la maîtrise quantitative des volumes d’eau mobilisés, à travers les régimes d’autorisation de prélèvement et les dispositifs de comptage.

Cette lecture rejoint les diagnostics formulés par plusieurs instances internationales, au premier rang desquelles la Banque mondiale, qui considèrent que la tension hydrique marocaine procède moins d’une insuffisance d’équipements que d’une problématique de choix de politiques publiques, de gouvernance sectorielle et de hiérarchisation de la valeur économique de la ressource.

Les technologies numériques, l’intelligence artificielle et les systèmes de télédétection peuvent certes renforcer la capacité de contrôle des forages non autorisés et optimiser la gestion des réseaux. Elles ne sauraient toutefois suppléer l’absence d’une orientation politique explicite, seule en mesure d’ordonner durablement les usages et d’assumer les arbitrages nécessaires.
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