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Comment transformer la contrainte démographique du Maroc en levier de croissance (ONDH)

Après avoir dressé le diagnostic des mutations démographiques révélées par le RGPH 2024, l’Observatoire national du développement humain (ONDH) passe à la prescription. Dans son Policy Brief intitulé «Mutations démographiques : préparer le Maroc de demain», dont «Le Matin» a obtenu copie en exclusivité avant sa publication prévue la semaine prochaine, l’institution présidée par Otmane Gair articule ses recommandations autour de cinq leviers interdépendants : la refonte de l’éducation et de la formation, la réinvention du marché du travail, la résilience climatique de l’urbanisme, la transformation du système de santé et le renforcement de la cohésion sociale. Le fil rouge de cette feuille de route tient en une conviction : seul un investissement résolu dans le capital humain peut permettre au Maroc de sortir de la trappe des pays à revenu intermédiaire.

27 Mars 2026 À 20:25

Le constat est posé, les chiffres sont là. Fécondité sous le seuil de remplacement, vieillissement accéléré, nucléarisation des ménages, concentration démographique sur l’axe atlantique. Mais pour l’ONDH, le diagnostic ne vaut que s’il débouche sur l’action. «Tout ce qui a été évoqué auparavant se réfère de manière directe à l’action des pouvoirs publics», rappellent les auteurs du Policy Brief. «Ce sont ces pouvoirs publics qui ont la responsabilité de fixer l’itinéraire optimal vers un développement durable et inclusif.» Et cet itinéraire, le document l’adosse à un principe cardinal : investir dans le capital humain, c’est-à-dire «le doter de qualifications et de compétences et lui assurer des conditions favorables à sa santé». Les cinq axes de recommandation qui suivent déclinent cette ambition.

Le préscolaire et l’intelligence artificielle comme leviers de la refondation éducative

Premier chantier, et de loin le plus structurant selon le Policy Brief de l’ONDH : la réforme en profondeur de l’éducation et de la formation. L’Observatoire plaide pour un capital humain «mieux doté en apprentissages solides et à jour et en compétences techniques transversales». Cela suppose une refonte du système pour «plus de qualité et plus d’inclusion», avec des apprentissages de base reposant sur «des fondamentaux solides et surtout épanouissants».



Le document insiste avec une vigueur particulière sur le rôle du préscolaire. Quand il est de qualité, celui-ci «agit efficacement pour effacer les inégalités scolaires d’origine sociale». Les auteurs s’appuient sur les avancées des sciences cognitives pour affirmer que les enfants scolarisés dès trois ans possèdent «les dispositions requises pour un apprentissage d’ouverture et de curiosité». Encore faut-il, précise le Policy Brief, disposer «d’enseignants suffisamment outillés pour pouvoir déceler les aptitudes des enfants afin de les insérer dès le départ dans un parcours scolaire gagnant».

Au-delà du préscolaire, l’ONDH pointe l’urgence de trouver un modèle d’apprentissage capable de répondre à la fois aux exigences du développement économique et à la nécessaire préservation de la cohésion sociale. L’enjeu est d’autant plus critique que la position du Maroc dans l’indice du développement humain, soulignent les rédacteurs, «pourrait s’améliorer sensiblement si la seule performance du système éducatif intègre la qualité dans les diverses étapes d’apprentissage». La mission, reconnaissent-ils, «est devenue tellement ardue et complexe qu’elle s’est transformée en défi».

C’est là qu’intervient le numérique. L’intelligence artificielle, avance le document, «peut être un outil pédagogique performant à tous les niveaux d’apprentissage». La réalité augmentée pourrait remplir le rôle d’assistant de l’enseignant, «disponible en tout temps et dans tous les espaces connectés». Au niveau de l’enseignement primaire, l’outil est décrit comme à la fois «instructif et récréatif». Mais l’ONDH pose une condition impérative : cela ne peut fonctionner «que si le contenu pédagogique digitalisé est le produit du génie marocain dans le fond comme dans la forme». L’enjeu des contenus et des algorithmes, préviennent les auteurs, «deviendra un enjeu fort important, au point de concerner la souveraineté numérique».

Réinventer le marché du travail à l’heure des métiers hybrides et de la fuite des cerveaux

Deuxième axe de recommandation : la refonte du marché du travail. L’ONDH plaide d’abord pour un élargissement de l’accès à l’emploi aux populations qui en sont exclues, en particulier les femmes et les jeunes. La formation continue et l’apprentissage de dernier recours «doivent monter en puissance rapidement», insiste le document. Dans le même souffle, la protection sociale est érigée en «enjeu d’équité et de justice», les filets sociaux ayant «comme avantage de réduire la vulnérabilité pour tous».

Le Policy Brief aborde ensuite un sujet sensible  : les conditions d’emploi offertes aux compétences marocaines. Les auteurs alertent sans détour : la fuite des cerveaux, qui en découle, «aura un coût socio-économique croissant au fur et à mesure que la décroissance démographique s’affirme». Ce qui était déjà préoccupant dans un contexte de croissance démographique devient potentiellement dévastateur lorsque le vivier de talents se contracte.

L’ONDH appelle à davantage de flexibilité et d’adaptabilité réglementaire pour accompagner un marché du travail en pleine mutation. Il s’agit, détaille le document, de «mieux assurer l’accès aux jeunes, maintenir les seniors valides en activité et intégrer valablement les nouveaux métiers hybrides». Sur ces métiers émergents, le Policy Brief pose un diagnostic franc : la frontière entre salariat et entrepreneuriat «se dissipe dans un brouillard socialement nuisible, maintenu en l’état par un déficit réglementaire qui tarde à être résorbé par les pouvoirs publics».

Le lien entre formation et emploi doit lui aussi être repensé à l’ère de l’intelligence artificielle, recommande l’ONDH, afin de mieux appréhender l’apparition de nouveaux métiers et les capacités d’adaptation de ceux qui existent déjà. Et le document d’ajouter un chantier spécifique : la e-santé, décrite comme «un chantier important œuvrant à la mutation des métiers médicaux», pour lequel il convient d’acquérir les dispositifs nécessaires et de trouver «la stratégie visant à engendrer les facteurs d’acceptabilité».

Des villes résilientes aux rejets urbains, le défi territorial de l’urbanisme

Troisième pilier de la feuille de route : l’urbanisation. Le Policy Brief pose un principe fondateur : les réponses aux défis démographiques «doivent être territorialisées». Les problématiques liées à la population et à l’habitat, argumentent les auteurs, «ne se posent pas avec la même intensité dans les diverses régions du Maroc». Les zones où l’emploi est insuffisant en volume comme en valeur doivent, selon l’ONDH, faire l’objet d’un «statut particulier correspondant à l’urgence de la situation».

L’innovation en urbanisme est qualifiée d’«essentielle pour atteindre la résilience climatique». L’isolation thermique et la création d’espaces verts sont désignées comme «des outils incontournables», assortis d’une exigence : instaurer une réglementation adéquate et la «doter de critères d’application rigoureux». L’ONDH va au-delà du bâti pour alerter sur une menace environnementale et sanitaire de première ampleur : la problématique des rejets urbains, liquides et solides, qui «se pose en termes aigus, en particulier dans les villes côtières».

Le document dresse un tableau alarmant : la pression démographique sur ces villes littorales, combinée au réchauffement climatique qui «favorise l’apparition de pathologies dans les milieux insalubres», constitue une «menace sérieuse pour l’homme comme pour la faune et la flore». La recommandation est claire : trouver des solutions durables et légiférer en conséquence.

La Care Economy et la citoyenneté, deux impératifs pour la cohésion du Maroc de demain

Quatrième axe : la transformation du système de santé. L’ONDH recommande de ne pas considérer le vieillissement comme «une pathologie émergente», mais comme un processus nécessitant des «prestations médicales spécifiques qui anticipent et coordonnent les actions préservant l’autonomie». La priorité doit aller à la prévention (maladies chroniques, dépistages, suivi et contrôle), ainsi qu’aux soins à domicile. Le document est catégorique : il s’agit d’«installer la Care Economy comme filière stratégique».

Cinquième et dernier chantier : la cohésion sociale. Le Policy Brief place la citoyenneté au cœur de ses préoccupations, la décrivant comme «une composante essentielle de la cohésion sociale». Le risque identifié est que le passage générationnel se transforme en «processus de dilution de la citoyenneté». Pour le conjurer, l’ONDH recommande un apprentissage «multiforme et multidimensionnel» dont l’école marocaine doit être le fer de lance, en dégageant «les programmes adéquats accompagnant l’apprenant tout au long de son parcours d’apprentissage jusqu’à l’âge adulte». Mais l’école, nuancent les auteurs, «ne doit pas être la seule à assurer cette mission». Il convient de l’élargir à d’autres vecteurs de transmission, «comme les médias ou les réseaux sociaux».

Sur la montée du célibat et ses conséquences, le document apporte une dernière recommandation. La solitude, liée aux diverses formes de célibat, «se développe à un rythme soutenu». Le statut de célibataire, qui «affecte les femmes plus que les hommes» et «concerne l’urbain plus que le rural», est certes de plus en plus banalisé socialement et culturellement. Mais les risques qui y sont inhérents – d’ordre social, professionnel et sanitaire – «sont loin d’être négligeables». Les intégrer dans les stratégies publiques est, selon le Policy Brief, un «objectif socio-économique à charge des autorités publiques, mais aussi des familles, des entreprises et de la société civile».

En refermant ce Policy Brief, un constat s’impose : l’ONDH ne s’est pas contenté de livrer des données. Il a produit une véritable feuille de route qui articule éducation, emploi, urbanisme, santé et lien social dans un même dessein : transformer la contrainte démographique en levier de développement. Le document le rappelle avec insistance : tous les domaines et tous les niveaux doivent être pris en compte, «en particulier ceux concernés par le capital immatériel», dont la vertu est «d’intégrer les femmes les moins instruites dans l’appareil productif». Les ingrédients les plus favorables au succès, concluent les auteurs, «sont liés à la qualité de la formation et de l’apprentissage, et à la préservation de la santé tout au long du parcours de vie». La balle est dans le camp des décideurs.
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